Analyses et points de vue
Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, Président de la République démocratique du Congo
Objet : La signature des accords de Doha et le piège de la “revendication mobile”
Monsieur le Président,
Dans ces heures décisives où l’avenir des générations congolaises futures se joue peut-être sur des tables de négociation à Washington, permettez à un citoyen congolais, étreint par l’urgence et le souvenir sanglant de notre histoire, de vous adresser cette supplique raisonnée. Mon alerte est née de l’analyse froide des cycles de la trahison, et chauffée à blanc par le chagrin d’un peuple qui a trop offert en holocauste sur l’autel de paix factices.
Nous sommes confrontés à un mécanisme infernal qui, depuis 1996, scande le martyr de l’Est congolais d’un rythme implacable. Nous avons vécu, Monsieur le Président, non pas une série de crises distinctes, mais les actes successifs d’une même pièce, écrite, produite et mise en scène depuis Kigali. Le décor change, les acteurs secondaires sont remplacés, mais le script demeure : la revendication mobile. Souvenons-nous.
1996-1997 : La revendication était la “révolte des Banyamulenge à qui on aurait refusé la nationalité zaïroise puis elle s’est transformée en sécurisation des frontières et l’éradication des génocidaires”. L’AFDL fut l’instrument. La concession fut l’accès au territoire national congolais. Le “goal” fut immédiatement déplacé vers le renversement du régime de Kinshasa et l’installation d’un pouvoir client. La leçon à tirer est qu’un prétexte sécuritaire mène à un changement de régime.
1998-2003 : La revendication devint la “libération du pays d’une dictature de LD Kabila qui demanda tout simplement aux Rwandais de rentrer chez eux. Le RCD fut l’instrument. Les concessions furent les accords de Sun City et le partage de pouvoir avec Monsieur Azarias Ruberwa Manywa Vice-président de la République. Le “goal” fut déplacé vers la consolidation d’une économie de pillage et l’institutionnalisation de l’ingérence. La leçon à tirer est que la négociation sous la contrainte légitime l’occupation.
2012-2013 : Le M23, réincarnation du même projet porté cette fois-ci par le CNDP qui est une émanation directe du RCD, brandit à nouveau l’étendard de la “protection des communautés et du mauvais traitement” par Kinshasa. La concession fut l’Accord de Nairobi de 2013, signé après la libération de Goma. Le “goal” fut déplacé dans l’ombre, pour préparer la résurgence de 2021 avec des revendications territoriales et politiques élargies. La leçon ici est qu’une défaite militaire temporaire n’est qu’un entracte stratégique.
Aujourd’hui, en 2025, nous sommes au point de bascule d’un nouvel acte. Le RDF/M23, franchise terroriste du Rwanda, occupe militairement des territoires congolais. La revendication, une fois de plus, est habillée de plaintes politiques et sécuritaires. On vous presse, Monsieur le Président, à Doha et Washington, de signer un nouvel accord. Un accord qui, selon toute vraisemblance, demandera des concessions – un retrait “négocié”, une amnistie, une intégration politique, une forme de reconnaissance.
Mais que nous enseigne l’histoire ? Que signer cet accord, sous la pression des armes et la lassitude diplomatique, ne sera pas la fin des hostilités. Ce sera l’encaissement de la conquête actuelle par Kigali et la préparation de la revendication suivante. Demain, il s’agira de l’autonomie du Kivu. Après-demain, de la révision des frontières. La “revendication mobile” est un puits sans fond ; y jeter la souveraineté congolaise pour en combler l’abîme est une entreprise vaine et désespérée.
Céder, c’est avaliser la loi de la jungle où le droit cède face au canon. C’est institutionnaliser le chantage armé comme mode de gouvernance. C’est offrir un blanc-seing à tous les prédateurs futurs, leur signifiant que la patience et l’agression finissent toujours par payer. C’est, d’une signature, invalider le sacrifice de toutes ces filles et fils du Congo tombés pour l’unité et l’intégrité de la patrie. Notre pays a les moyens humains, géologiques, intellectuels, culturels et stratégiques de refuser tout diktat.
Monsieur le Président,
La véritable force, en ce moment, ne réside pas dans la signature d’un document qui scellerait notre renoncement. La véritable force réside dans la résistance. Résistance militaire, en dotant enfin nos FARDC des moyens de leur mission et en refusant toute capitulation. Résistance diplomatique, en nommant sans relâche l’agresseur et en exigeant des sanctions ciblées et paralysantes contre le régime de Kigali.
Résistance morale, en rappelant au monde que le Congo ne sera plus le théâtre où l’on sacrifie la justice sur l’autel de la realpolitik. Ne signez pas, Monsieur le Président. Ne légitimez pas cette mascarade. L’heure n’est pas à la négociation avec ceux qui occupent notre maison, mais à leur expulsion inconditionnelle. La paix ne naît pas de la reddition déguisée ; elle naît de la victoire du droit sur la force, de la dignité sur la soumission.
L’Histoire vous regarde Monsieur Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. Elle jugera si, à ce carrefour décisif, vous avez été l’architecte de la renaissance congolaise ou le fossoyeur involontaire de ses derniers rêves de grandeur. Le peuple congolais, meurtri mais debout, espère que votre signature restera dans le porte-plume, et que votre voix dira non à ce cycle infernal. Ne soyez pas celui qui aura d’une manière ou d’une autre permis à Paul Kagame de réaliser son rêve d’ancien réfugié rwandais en Ouganda d’instaurer un empire Hima-Tutsi imaginaire dans les richesses terres de nos ancêtres du Kivu.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre profond respect et de notre indéfectible attachement à une RD Congo une, indivisible et souveraine.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale
Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.
Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”
Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.
Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.
Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.
En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.
Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.
Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.
Aller vers, sans juger
C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.
Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.
ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées
Des droits humains au cœur de l’action
Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.
De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.
Des initiatives qui transforment les pratiques
À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.
À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.
Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.
Des défis persistants
Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.
Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.
Vers une vie plus humaine
Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.
Franck AMBANGITO
