Analyses et points de vue
“Maréchal” SEFO, l’ombre rouge de N’Djili : itinéraire d’un enfant perdu devenu chef de terreur
De la cour de récréation au trône de sang des “Arabes”, l’ascension fulgurante et écœurante d’un général sans armée, mais avec des foules de disciples perdus. Ils l’appelaient “Maréchal”. Pas le maréchal à la poitrine couverte de médailles, celui des parades et de la gloire nationale. Non. Leur Maréchal, à eux, était un seigneur de la peur, un stratège du chaos dont la commune de N’Djili, à Kinshasa, prononçait le nom en baissant la voix.
SEFO. Un nom qui claque comme un coup de feu. Son histoire n’est pas celle d’un monstre né, mais celle, bien plus poignante et écœurante, d’un enfant perdu que le monde a rejeté et qui, en retour, a décidé d’y mettre le feu. Tout a commencé dans les ruelles poussiéreuses et surpeuplées de N’Djili. Quelque part, il y a une photo fantôme : celle d’un petit garçon qui rêvait peut-être d’école, de football, d’un avenir.
Cette photo s’est effacée, rongée par l’âpreté de la vie, par le manque, par l’absence de bras pour le rattraper. L’enfant SEFO a glissé. Et la première rampe de sa chute fut le gang des “fourmis rouges”. Entre 2013 et 2014, le marché Mangobo au Quartier 2 vivait sous la coupe de ces jeunes aux dents longues. Comme des insectes voraces, les “fourmis rouges” dévoraient l’insécurité, volant, braquant, semant une panique sourde.
Pour SEFO, ce fut plus qu’une bande : une famille de substitution, une école de la violence. Ici, on n’apprenait pas les mathématiques, mais l’art de planquer un couteau, de jauger une cible, de fuir sous les cris. C’était la cour des miracles des damnés, et SEFO fut un élève appliqué. Sous la pression des autorités, le nid des fourmis rouges s’est effondré. Pour beaucoup, ce fut la fin. Pour SEFO, ce n’était que la fin du premier acte. La dispersion de la bande ne signifiait pas la rédemption.
Elle fut l’occasion d’une ambition plus grande. L’enfant perdu avait goûté au pouvoir que confère la terreur. Il en voulait davantage. Le Quartier 3 allait devenir son nouveau royaume. Il intègre une nouvelle bande, au nom lourd de paradoxes et de prétention : “les Arabes”. Peut-être une référence aux seigneurs du désert, à une puissance nomade et impitoyable. SEFO n’y arriva pas en simple soldat. Il débarqua avec ce qui allait devenir sa légende : un charisme froid et une audace qui frôlait la folie.
Les récits de ses “exploits” des fourmis rouges le précédaient. On chuchotait sur son courage – ou son absence de peur. On admirait sa force de caractère. En un temps record, le disciple devint maître. Il ne grimpa pas les échelons ; il les pulvérisa. Et c’est là que le mythe naquit : ses comparses, subjugués ou terrorisés, lui décernèrent le titre de “Maréchal”. Qu’y avait-il de si percutant dans ce titre ? Tout. C’était une moquerie sanglante adressée à l’autorité étatique défaillante.
C’était la reconnaissance d’un génie tactique perverti. Et c’était, surtout, l’annonce d’une férocité sans limite. Le Maréchal ne commande pas avec des mots, mais avec des actes. Chaque braquage était une bataille gagnée, chaque territoire conquis une nouvelle ligne sur sa carte du crime. Le plus poignant, le plus écœurant dans cette histoire, ce n’est pas la violence en elle-même. C’est la tragédie humaine qu’elle révèle. SEFO, le Maréchal, n’était au fond qu’un adolescent. Il aurait dû être sur les bancs de l’école, à rêver de filles et d’avenir.
Au lieu de cela, il siégeait sur un trône de peur, entouré de sujets armés de machettes et de pistolets. Son itinéraire est un crachat à la face d’une société qui a failli. Chaque victime de son gang est une victime collatérale de cet échec collectif. L’ombre rouge qu’il projetait sur la commune de N’Djili n’était que le reflet d’un vide abyssal : celui de l’enfance brisée, de l’éducation absente, de l’avenir confisqué. Que sont devenus les fourmis rouges ? Où sont passés les Arabes ?
Les gangs se dissolvent, les noms changent, mais la matrice qui produit les SEFO reste terriblement active. Le Maréchal est peut-être tombé et bien mort dans une violence qu’il aura lui-même cultivée. Mais son histoire, son titre, sa légende, continuent de hanter les ruelles de N’Djili, servant de funeste modèle à une nouvelle génération d’enfants perdus, prêts à tout pour qu’on les appelle, eux aussi, “Maréchal”.
La véritable terreur ne réside pas dans le souvenir d’un chef de gang, mais dans la certitude silencieuse et écœurante qu’un autre SEFO est peut-être en train de naître, à l’ombre d’une école inaccessible, dans le cœur d’un enfant que plus personne ne regarde.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale
Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.
Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”
Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.
Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.
Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.
En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.
Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.
Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.
Aller vers, sans juger
C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.
Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.
ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées
Des droits humains au cœur de l’action
Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.
De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.
Des initiatives qui transforment les pratiques
À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.
À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.
Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.
Des défis persistants
Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.
Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.
Vers une vie plus humaine
Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.
Franck AMBANGITO
