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Analyses et points de vue

Le Rwanda et l’art de la revendication mobile en RDC : céder un terrain ne fait qu’enrichir le menu du prédateur

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Dans le conflit complexe et sanglant qui déchire l’Est de la RD Congo depuis trente ans, un schéma pernicieux se répète avec une régularité déconcertante. Ce n’est pas une guerre frontale, mais une guerre d’usure, fondée sur une tactique de manipulation politique et stratégique aussi simple qu’efficace : la revendication mobile.

Le Rwanda, acteur central de cette instabilité, applique une méthode où chaque concession de la part de Kinshasa ou de la communauté internationale ne devient pas une solution, mais le point de départ d’une nouvelle exigence, plus ambitieuse. C’est une stratégie du pot de terre contre le pot de fer, où le pot de fer réclame sans cesse davantage. Le principe est un classique de la négociation de mauvaise foi, appliqué ici à l’échelle géopolitique.

Le Rwanda, soit directement, soit par le biais de groupes proxy comme le RDF/M23, formule une exigence. Celle-ci est historiquement liée à la sécurité de ses frontières et à la présence de groupes armés hutus (FDLR) en RDC. Cette revendication, bien que présentée comme légitime, est souvent exagérée et sert de prétexte justificatif. Sous la pression militaire et diplomatique, la RDC et ses partenaires sont acculés à la table des négociations.

Épuisée, la partie congolaise cède sur un point : un retrait des troupes, un accord de paix, un partage de pouvoir local, ou des promesses de démobilisation. Dès que la concession est acquise, elle est immédiatement dévaluée. Le Rwanda et son proxy estiment soudain que l’accord est insuffisant, mal appliqué, ou que de “nouvelles menaces” ont émergé. Ce qu’ils appellent dans leur communication “des causes profondes”.

La revendication initiale est donc remplacée par une autre, plus exigeante : le contrôle d’un territoire plus vaste, des révisions constitutionnelles, ou un dialogue “direct” avec Kinshasa sur des sujets de souveraineté. Cette nouvelle exigence, non satisfaite, justifie la reprise des combats. Le cycle recommence, avec un rapport de force encore plus favorable à l’agresseur, qui a consolidé ses gains territoriaux et politiques.

Dans les années 2010, la justification rwandaise était la lutte contre les FDLR. Lorsque des opérations militaires (souvent conjointes) étaient lancées contre ces groupes, le RDF/M23 en profitait pour capturer des villes entières (comme Goma en 2012), déplaçant l’enjeu de la “sécurité frontalière” vers le “contrat social” et la gouvernance au Nord-Kivu. Souvenez-vous, après la défaite militaire du RDF/M23 en 2013, un accord fut signé.

Pourtant, dès sa résurgence en 2021, le groupe – avec un soutien rwandais désormais avéré par les experts de l’ONU – a présenté une liste de griefs bien plus large, incluant la “discrimination” des Congolais tutsis et exigeant une renégociation directe avec le gouvernement central, un niveau de reconnaissance politique inédit. Aujourd’hui, lorsque les pourparlers s’ouvrent à Doha, le RDF/M23 et Kigali menacent de prendre de nouvelles villes s’ils n’obtiennent pas gain de cause.

Céder à leurs demandes actuelles (comme un statut politique ou un découpage administratif favorable) ne ferait que légitimer la conquête par les armes et préparer le terrain pour la prochaine revendication, peut-être celle de l’autonomie ou du fédéralisme de la région. Cette stratégie n’est pas le fruit du hasard. C’est une arme d’usure conçue pour épuiser Kinshasa et affaiblir politiquement Félix Tshisekedi.

La RDC, un pays vaste et aux institutions fragiles, est contrainte de déployer des ressources colossales dans un conflit sans fin, drainant ses finances et détournant son attention des enjeux de développement. Les bailleurs de fonds et les organisations internationales se lassent de devoir sans cesse gérer les mêmes crises. La “fatigue du Congo” s’installe, poussant à des solutions rapides et superficielles qui, dans ce schéma, alimentent le problème.

À force de répétition, l’ingérence rwandaise et l’existence de groupes armés deviennent une donnée “normale” du paysage politique régional. La stratégie vise à rendre acceptable l’inacceptable. La stratégie d’usure du Rwanda en RDC ne peut être vaincue en jouant selon ses règles. Céder sur un point dans l’espoir d’apaiser l’appétit de Kigali est une illusion dangereuse.

Cela revient à nourrir un prédateur en espérant qu’il devienne herbivore. La seule issue est un changement de paradigme de la part de la communauté internationale et des partenaires de la RDC. Il faut nommer clairement l’agresseur et imposer des coûts réels et croissants à la stratégie de revendication mobile, par des sanctions ciblées et conséquentes.

Il faut soutenir de manière inconditionnelle l’intégrité territoriale et la souveraineté de la RDC, non pas par des mots, mais par un appui matériel et diplomatique sans faille à son armée et à son état. Il faut refuser de légitimer les gains obtenus par la violence en insistant sur un retrait inconditionnel des groupes armés avant toute négociation sérieuse.

Tant que le calcul coût-bénéfice restera favorable à Kigali, le cycle de la revendication mobile continuera. L’usure ne prendra fin que lorsque celui qui s’épuisera ne sera plus la victime, mais l’agresseur lui-même, confronté à des conséquences qu’il ne pourra plus ignorer. L’Est de la RDC mérite plus qu’une paix temporaire achetée au prix de sa propre défaite. Il mérite une paix fondée sur la justice et le droit, et non sur la loi du plus fort.

TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR

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L’Aigle, le Dragon et le Congo : Entre rivalités mondiales et impératif de vision nationale ( Tribune de Simon Urbain Nzuka Mapengo/Expert en modernisation des administrations publiques)

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Dans cette tribune, Simon Urbain Nzuka Mapengo décrypte les enjeux de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine autour des minerais critiques de la RDC, devenue un acteur incontournable de la transition énergétique mondiale. Entre les accords conclus avec Pékin et le nouveau partenariat avec Washington, l’auteur s’interroge sur la capacité du Congo à transformer cette compétition des grandes puissances en une opportunité de développement durable. S’appuyant sur les analyses de plusieurs intellectuels et les éclaircissements du gouvernement, il défend une idée centrale : le véritable défi pour la RDC n’est pas de choisir entre l’Aigle et le Dragon, mais de se doter d’une vision nationale forte, capable de faire de ses immenses ressources le socle de sa souveraineté économique et de sa prospérité.

Directeur général adjoint honoraire de la DGDA et haut cadre de l’administration publique, il cumule plus de 30 ans d’expérience dans la gestion douanière et fiscale ainsi que dans la réforme des institutions financières en République démocratique du Congo.

Expert en modernisation des administrations publiques, en mobilisation des recettes et en pilotage des systèmes fiscaux et douaniers, il est reconnu pour son leadership stratégique, sa capacité à conduire des réformes structurelles et à améliorer les performances des régies financières.

Formé dans des institutions de référence, notamment à l’ENA de Paris et à Harvard University, il possède une solide expertise en gouvernance publique, en gestion axée sur les résultats et en lutte contre la fraude fiscale.

Ci-dessous l’intégralité de la Tribune

Pour beaucoup, l’évocation du nom de Lunda Bululu renvoie à la mémoire d’un ancien Premier ministre de l’époque Mobutu ou à celle de l’ancien Secrétaire général de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). Pour d’autres, ce nom rappelle surtout le professeur de droit à l’Université de Kinshasa, reconnu pour son français châtié et sa rigueur intellectuelle. Pour ma part, Lunda Bululu évoque certes ces 3 figures publiques, mais bien davantage encore : un père spirituel, un mentor dans le goût de la lecture. Ami de son neveu, Éloi Muana Tambwe, j’avais été en quelque sorte adopté par cet éminent professeur de droit. À chacun de ses voyages, il pensait à moi et me rapportait toujours un livre. Même lorsque la maladie commença à l’éprouver, il ne dérogea jamais à cette tradition. L’un des ouvrages qu’il m’offrit portait un titre aussi intrigant qu’évocateur : « L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire ». De cette lecture, je retiens ce que son auteur, Jean-Michel Valentin, qualifie de vérités triviales : l’Aigle, les États-Unis, et le Dragon, la Chine, se livrent depuis plusieurs décennies une lutte acharnée pour l’hégémonie mondiale. Cette rivalité, qui se manifeste aujourd’hui sous les traits de la transition énergétique, des tensions commerciales et de la compétition technologique, est avant tout une guerre économique. Elle traduit un antagonisme plus profond entre deux modèles de développement et de puissance. Pour l’auteur, il ne s’agit plus simplement d’un conflit commercial, mais d’une dynamique de fond qui contribue à remodeler les équilibres mondiaux, avec des conséquences environnementales, politiques et stratégiques majeures.

La question qu’il laisse en suspens demeure vertigineuse : la planète peut-elle durablement supporter une confrontation prolongée entre l’Aigle et le Dragon ?

Aujourd’hui, les premiers signes visibles de cette rivalité apparaissent en République démocratique du Congo. Une grande partie des ressources minérales indispensables à la transition énergétique mondiale se trouve sur notre sol (cuivre, cobalt, coltan, le zinc, le lithium, le germanium …). Cette présence fait de la RD. Congo un territoire stratégique pour les chaines de valeur des batteries, des véhicules électriques, des réseaux électriques et des technologies avancées.

Dans ce contexte, il est normal que les USA cherchent à réduire leur dépendance des chaines d’approvisionnement dominées par la Chine, et que de l’autre côté, que la chine cherche à consolider ses positions acquises. Dès lors, ne devons-nous pas nous interroger sur les conséquences de cette compétition, pour notre pays, entre les deux principales puissances mondiales ?

Les accords signés en décembre 2025 entre la RDC et les États-Unis ont renforcé cette interrogation. Pour une partie de l’opinion, le gouvernement congolais aurait échangé l’accès aux ressources minières contre un soutien accru à la paix dans l’Est du pays face à l’agression rwandaise. Certains y voient même les prémices d’une remise en cause de la présence chinoise dans le secteur minier congolais.

La lecture de la tribune de Nkoy Mobali, publiée le 19 janvier 2026, vient nourrir ce questionnement. Il écrit notamment : « Nous enchaînons les sommets internationaux et sillonnons le globe dans un ballet diplomatique incessant. Mais derrière le prestige des escales, une question fondamentale demeure : prenons-nous réellement le temps de décrypter les forces tectoniques qui façonnent notre siècle ? (…) Nous demeurons les spectateurs passifs de notre propre richesse, incapables de transformer notre sous-sol en levier de développement. Pire encore : dans ce système de l’immédiat, demain n’existe pas. Nous sacrifions l’avenir sur l’autel de l’urgence et du profit éphémère. ».

Cette analyse est sévère, mais elle mérite d’être entendue. La RDC avait déjà conclu avec la Chine un partenariat communément résumé par la formule « minerais contre infrastructures ». Aujourd’hui, elle engage un nouveau partenariat stratégique avec les États-Unis, que certains présentent selon le cas comme une forme de « minerais contre sécurité » ou de « minerais contre développement ». Il serait naïf d’ignorer la dimension géopolitique de ces initiatives. On ne le dira jamais assez, Les États-Unis cherchent manifestement à réduire leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. Le financement du Corridor de Lobito s’inscrit notamment dans cette logique de diversification des routes d’exportation des minerais africains vers les marchés occidentaux.

Dans ce contexte, le Congo apparaît progressivement comme l’un des espaces où s’exprime la compétition stratégique entre les deux grandes puissances. Sommes-nous pleinement conscients de cette réalité ? Avons-nous intégré que notre développement ne dépendra pas d’abord de Pékin ou de Washington, mais de notre capacité à utiliser nos ressources au service d’un projet national cohérent ?Car le véritable enjeu n’est pas tant de savoir qui exploitera nos minerais que de déterminer ce que nous ferons de la richesse qu’ils généreront.

Sans vision claire, les minerais stratégiques risquent de reproduire certains travers observés dans d’autres économies de rente : dépendance excessive aux matières premières, vulnérabilité aux chocs extérieurs, instabilité politique et faible transformation locale de la richesse créée.

Plus que jamais, la RDC doit renforcer ses capacités de négociation, améliorer sa gouvernance économique et transformer ses ressources naturelles en véritables leviers de développement.

Quand Mukoko Samba apporte des clarifications

À ces préoccupations, Vice-Premier ministre et ministre de l’Économie nationale, le Professeur Mukoko Samba, a récemment apporté un éclairage qui mérite attention.Invité à la tribune de « Makutano Talk », il a tenu à dissiper plusieurs inquiétudes entourant l’accord stratégique conclu entre la RDC et les États-Unis. Persuasif, il a démontré que cet accord n’accorde aucun monopole aux investisseurs américains et ne crée aucune exclusivité dans l’exploitation des ressources minières congolaises.

La RDC demeure libre de poursuivre et de développer ses partenariats avec d’autres pays, notamment la Chine. À cet égard, les accords récemment conclus avec les autorités et entreprises chinoises, ainsi que les nouvelles découvertes de cuivre dans l’espace kasaïen réalisées par des opérateurs chinois, illustrent le maintien d’une politique d’ouverture à plusieurs partenaires.

La logique de l’accord RDC–États-Unis repose davantage sur un droit de première offre accordé aux investisseurs américains que sur une quelconque exclusivité. Il n’existe aucun engagement empêchant la RDC de collaborer avec d’autres puissances économiques.L’enjeu principal est ailleurs : attirer des investissements capables d’accompagner l’industrialisation du pays, le développement des infrastructures, l’expansion du Corridor Dilolo-Lobito, la réalisation de projets énergétiques structurants tels que Grand Inga et le renforcement des chaînes de valeur locales.

Le véritable défi consiste désormais à transformer cette opportunité en résultats concrets.Puisque le corridor « Dilolo-Lobito » est l’âme de ces accords, il serait bon que les opérateurs congolais prouvent leur proactivité en s’insérant dans les opportunités qu’offre ce projet. Ils sont invités à faire de joint-venture avec les angolais, à mettre en place des structures à capitaux pas énormes, mais qui profitent directement aux échanges du corridor. On pourrait entrevoir et citer ici à juste titre ;

– Les entrepôts et plateformes logistiques à Dilolo et Kolwezi,

– Le transport routier de raccordement ou de soudure aux railsLa sous traitance minière et la maintenance industrielle,

– L’agriculture commercial, les minoteries et huileries qui vont avec, Les services, tel l’hôtellerie.

La richesse durable ne naît pas de l’exportation brute des ressources naturelles. Elle se construit lorsque le pays transforme localement ses minerais, développe son potentiel énergétique, crée des emplois industriels qualifiés, construit des infrastructures modernes, soutient ses PME nationales et investit dans la recherche, l’innovation et la formations et assure l’emploi à la « bombe » qu’est la jeunesse.

À juste titre, les représentants du secteur privé et de la société civile ont insisté sur la nécessité de garantir la transparence, le contenu local, l’accès au financement pour les entreprises congolaises et une meilleure appropriation nationale des bénéfices issus de ces partenariats.

Le gouvernement affirme vouloir répondre à ces préoccupations par des mécanismes de gouvernance adaptés, des réformes fiscales et des mesures renforçant la lutte contre la corruption, tout en maintenant l’application stricte des lois congolaises relatives à la sous-traitance et au contenu local.

Au terme de ce débat, une conviction s’impose : le véritable danger ne réside pas tant dans la compétition sino-américaine que dans l’absence d’une stratégie congolaise cohérente.

Les grandes puissances poursuivront naturellement leurs intérêts. La véritable question est de savoir si la République démocratique du Congo saura poursuivre les siens avec la même constance.

La clé pour la RD. Congo pour tirer profit de la guerre que se livrent les titans pour ses minerais réside dans la capacité de l’Etat à négocier, planifier et imposer ses priorités. Plus que jamais, projection, coordination et anticipation (comme concluait Fely Samuna) doivent devenir les maîtres mots de notre action collective. C’est à cette condition que nos ressources cesseront d’être un objet de convoitise pour devenir le fondement d’une prospérité durable et souveraine.

Simon Urbain Nzuka Mapengo

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