Analyses et points de vue
RDC – Rwanda : Un nouvel accord de paix signé à Washington, l’opinion congolaise sceptique face au précédent de 2002
En présence du président américain Donald Trump, un accord de paix vient d’être signé ce Jeudi 4 décembre 2025 entre la République démocratique du congo RDC et celle du Rwanda. Le président congolais Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame ont officialisé ce texte présenté comme un pas décisif vers la paix durable dans la région des Grands Lacs. Mais pour de nombreux congolais, ce moment ravive le souvenir d’un précédent accord similaire, signé en 2002 entre Kagame et l’ancien président Joseph Kabila, qui n’a pas empêché la persistance des violences à l’Est du pays.
L’accord de Pretoria de 2002, signé entre la RDC et le Rwanda, prévoyait le retrait des troupes rwandaises et le désarmement des groupes armés opérant sur le sol congolais, dans sa partie orientale. Si certains résultats ont été enregistrés à l’époque, l’insécurité dans l’est du pays, notamment dans le Nord-Kivu, le Sud-kivu et l’Ituri, s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui, avec des accusations récurrentes d’appui du Rwanda à certains groupes armés, dont le M23.
La nouvelle entente, conclue sous les auspices des États-Unis, affiche des ambitions similaires : mettre fin à l’instabilité sécuritaire, favoriser le retrait des troupes rwandaises et renforcer la coopération régionale. Donald Trump, médiateur symbolique lors de la cérémonie, a salué « un moment historique » et promis que « les choses évolueront très rapidement ». Il a souligné le leadership des deux chefs d’État Africains et leur volonté commune de restaurer la paix et la cohésion continentale.
Malgré les images solennelles de la signature, brandies par les trois dirigeants devant les caméras du monde entier, l’opinion publique congolaise reste prudente. Sur les réseaux sociaux et dans plusieurs médias, des voix se lèvent pour rappeler que le Rwanda avait déjà signé un accord semblable sans en respecter les engagements à long terme.
« Le Rwanda va-t-il respecter ses engagements pour cette deuxième fois? », s’interroge un peuple qui voit une partie de sa souveraineté territoriale être meurtrie par des atrocités aggravantes. De nombreux citoyens craignent que cette nouvelle initiative ne soit qu’une opération de communication diplomatique sans effet tangible sur le terrain.
« L’Histoire se répète. En 2002 avec Joseph Kabila, aujourd’hui avec Félix Tshisekedi. Mais l’est du pays est toujours en feu », déplore Tonton Zuza Daliye, président du conseil provincial de la jeunesse du Sud-ubangi(CPJ/SUD-UBANGI). Pour d’autres, seul un retrait effectif des troupes rwandaises pourra donner du crédit à cette signature qu’ils qualifient d’un « sourire apparent ».
L’accord de paix de 2025 signé entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame pourrait représenter un tournant pour la région. Toutefois, en RDC, la mémoire des échecs passés reste vive. Le peuple congolais attend désormais des actes clairs : retrait des forces étrangères, désarmement des milices et restauration de l’autorité de l’État. Sans cela, ce nouvel engagement risquerait de rejoindre la longue liste des promesses de l’ancien accord non tenues.
Blaise ABITA ETAMBE/CONGO PROFOND.NET
Analyses et points de vue
Libérations de prisonniers en RDC : pourquoi Kigali joue sa survie politique dans l’ombre de l’accord de Montreux
L’accord signé ce 18 avril 2026 à Montreux, en Suisse, entre le gouvernement de la RDC et la rébellion de l’AFC/M23, prévoyant la libération de 477 prisonniers sous dix jours, est présenté comme une avancée humanitaire majeure. Mais derrière ce geste d’apaisement, se cache un objectif bien plus vital pour Kigali.
Pour le Rwanda, via son bras armé, le RDF/M23, obtenir la libération des agents qu’il a méthodiquement infiltrés au sein des institutions congolaises est devenu une question de vie ou de mort. La figure emblématique d’Édouard Mwangachuchu, ce député national condamné à mort pour trahison, participation à un mouvement insurrectionnel et espionnage pour le compte de Kigali, n’est que la partie émergée d’un immense iceberg.
Ce réseau d’infiltrés, tissé sur des décennies, constitue le système nerveux de l’influence rwandaise en RDC. Leur maintien en détention expose Kigali à un péril stratégique majeur : des procès publics détaillant les mécanismes de cette ingérence, menaçant de faire s’effondrer le récit officiel d’une simple “menace FDLR” pour révéler au grand jour une entreprise de déstabilisation et de prédation économique systématique.
L’ampleur de l’infiltration rwandaise, minutieusement documentée par des rapports successifs des experts de l’ONU, donne la mesure de l’enjeu. Le Rwanda ne se contente pas de soutenir militairement le M23 avec 6 000 à 7 000 de ses propres soldats. Il a déployé une stratégie bien plus insidieuse : celle du cheval de Troie, en plaçant des agents jusque dans la police de la rébellion, dans les rangs de l’armée congolaise (FARDC) et au sein même de la classe politique.
Chaque officier supérieur arrêté, chaque personnalité politique démasquée, est un maillon d’une chaîne qui, si elle est exposée, peut mener directement à Kigali. La libération de ces prisonniers n’est donc pas une simple monnaie d’échange dans les négociations. C’est une course contre la montre pour étouffer des révélations potentiellement dévastatrices et pour récupérer des actifs clés.
Les maintenir en prison, c’est laisser aux autorités congolaises et à la communauté internationale le temps et les moyens de démanteler l’architecture même du soft power et du hard power rwandais dans l’Est de la RDC. Ainsi, la “question humanitaire” des prisonniers est un cheval de bataille cyniquement exploité par Kigali pour préserver son avantage stratégique le plus précieux : son réseau d’influence clandestin.
Pour le régime de Paul Kagame, qui a construit sa stabilité interne et son ascension régionale sur le contrôle des ressources et des dynamiques sécuritaires de l’Est congolais, perdre ce réseau est une menace existentielle. La libération de Mwangachuchu et de ses pairs ne sauverait pas seulement des individus ; elle protégerait des décennies d’investissement politique et militaire, empêchant la mise en lumière complète de la responsabilité rwandaise dans les tragédies qui endeuillent la région.
Pour Kinshasa, l’enjeu est tout aussi capital. Accepter de libérer ces prisonniers sous la simple bannière d’un “geste de confiance” reviendrait à amnistier l’infiltration de son propre État et à compromettre sa souveraineté pour longtemps. La bataille pour la libération des prisonniers est donc, en réalité, la bataille pour la vérité et pour l’avenir de l’influence régionale. C’est un duel feutré où ce qui se joue réellement, c’est la survie d’un système d’ingérence dont dépend la puissance régionale du Rwanda.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
