Analyses et points de vue
Accords de Washington : “Un texte bâclé, fragile et économiquement biaisé” — Déborah Kayembe dénonce un compromis “voué à l’échec”
Après avoir examiné l’intégralité des Accords de Washington récemment signés entre la RDC, le Rwanda et leurs partenaires régionaux, Déborah Kayembe, rectrice de l’Université d’Édimbourg et avocate congolaise, ne cache pas son indignation. Dans une analyse sévère, elle fustige un document qu’elle juge “imprudent, déséquilibré et déconnecté des réalités humaines d’un conflit meurtrier qui dure depuis plus de deux décennies”.
“Cet accord ne tiendra pas 60 jours”, tranche-t-elle, déplorant ce qu’elle qualifie de “légèreté flagrante” dans la manière dont les parties ont négocié un texte censé ouvrir une nouvelle ère dans la région des Grands Lacs.
Un accord vidé de sa substance sécuritaire
Pour Mme Kayembe, l’architecture du texte souffre d’un défaut majeur : l’absence de garanties réelles sur le plan militaire, sécuritaire et judiciaire.
“Il n’y a aucune colonne vertébrale. Aucun mécanisme robuste de vérification, aucun dispositif contraignant, aucune sanction claire en cas de violation”, explique-t-elle.
Elle estime que les signataires semblent avoir privilégié la recherche rapide d’un compromis diplomatique plutôt que la construction d’un mécanisme durable de cessation des hostilités.
“On ne met pas fin à un conflit de 30 ans avec des phrases vagues et des engagements non contraignants”, insiste-t-elle.
Les victimes, grandes oubliées du texte
L’avocate congolaise s’indigne également de l’absence de dispositions consacrées à la justice réparatrice, à la prise en charge des survivants ou à la reconnaissance des crimes commis.
“Les victimes et les survivants sont oubliés. Leur douleur n’a pas été intégrée dans l’accord. Leur histoire n’a pas été écrite. Comment peut-on parler de paix sans justice ?”
Elle rappelle que la région de l’Est de la RDC vit sous la menace constante des violences sexuelles utilisées comme arme de guerre, des déplacements massifs de population et de l’exploitation illégale des ressources naturelles.
“Les communautés qui ont le plus souffert ne voient aucune garantie de réparation, aucune promesse de réhabilitation, aucune reconnaissance. C’est indécent.”
Un texte dominé par des priorités économiques qui favorisent Kigali
Pour Déborah Kayembe, l’esprit général du document révèle une autre faille : sa forte orientation économique.
“Ce n’est pas un accord de paix. C’est un accord à vocation économique”, dit-elle, estimant que les axes majeurs du texte portent davantage sur la coopération commerciale, l’intégration régionale et l’exploitation coordonnée des ressources que sur la sécurité des populations.
Elle va plus loin :
“Cet accord donne satisfaction au Rwanda et à ses alliés impérialistes. On entérine une forme de normalisation économique sans résoudre la question fondamentale de l’agression, de l’ingérence et du pillage.”
Selon elle, en l’état, les clauses ressemblent davantage à un “corridor diplomatique” offert à Kigali pour renforcer sa position dans la région qu’à un instrument visant à ramener la paix.
Un avertissement : “La paix ne s’obtient pas à crédit”
Face à ce qu’elle juge être une faiblesse structurelle du texte, Déborah Kayembe lance un avertissement clair :
“Un accord qui ne s’appuie ni sur la justice, ni sur la vérité, ni sur la sécurité réelle est condamné. La paix ne s’obtient pas à crédit, encore moins au prix de l’oubli des victimes.”
Elle appelle la communauté internationale, les organisations régionales et les citoyens congolais à exiger un réexamen du texte afin qu’il intègre réellement la justice, la sécurité et la souveraineté du pays.
Barca Horly Fibilulu Mpia
Analyses et points de vue
Libérations de prisonniers en RDC : pourquoi Kigali joue sa survie politique dans l’ombre de l’accord de Montreux
L’accord signé ce 18 avril 2026 à Montreux, en Suisse, entre le gouvernement de la RDC et la rébellion de l’AFC/M23, prévoyant la libération de 477 prisonniers sous dix jours, est présenté comme une avancée humanitaire majeure. Mais derrière ce geste d’apaisement, se cache un objectif bien plus vital pour Kigali.
Pour le Rwanda, via son bras armé, le RDF/M23, obtenir la libération des agents qu’il a méthodiquement infiltrés au sein des institutions congolaises est devenu une question de vie ou de mort. La figure emblématique d’Édouard Mwangachuchu, ce député national condamné à mort pour trahison, participation à un mouvement insurrectionnel et espionnage pour le compte de Kigali, n’est que la partie émergée d’un immense iceberg.
Ce réseau d’infiltrés, tissé sur des décennies, constitue le système nerveux de l’influence rwandaise en RDC. Leur maintien en détention expose Kigali à un péril stratégique majeur : des procès publics détaillant les mécanismes de cette ingérence, menaçant de faire s’effondrer le récit officiel d’une simple “menace FDLR” pour révéler au grand jour une entreprise de déstabilisation et de prédation économique systématique.
L’ampleur de l’infiltration rwandaise, minutieusement documentée par des rapports successifs des experts de l’ONU, donne la mesure de l’enjeu. Le Rwanda ne se contente pas de soutenir militairement le M23 avec 6 000 à 7 000 de ses propres soldats. Il a déployé une stratégie bien plus insidieuse : celle du cheval de Troie, en plaçant des agents jusque dans la police de la rébellion, dans les rangs de l’armée congolaise (FARDC) et au sein même de la classe politique.
Chaque officier supérieur arrêté, chaque personnalité politique démasquée, est un maillon d’une chaîne qui, si elle est exposée, peut mener directement à Kigali. La libération de ces prisonniers n’est donc pas une simple monnaie d’échange dans les négociations. C’est une course contre la montre pour étouffer des révélations potentiellement dévastatrices et pour récupérer des actifs clés.
Les maintenir en prison, c’est laisser aux autorités congolaises et à la communauté internationale le temps et les moyens de démanteler l’architecture même du soft power et du hard power rwandais dans l’Est de la RDC. Ainsi, la “question humanitaire” des prisonniers est un cheval de bataille cyniquement exploité par Kigali pour préserver son avantage stratégique le plus précieux : son réseau d’influence clandestin.
Pour le régime de Paul Kagame, qui a construit sa stabilité interne et son ascension régionale sur le contrôle des ressources et des dynamiques sécuritaires de l’Est congolais, perdre ce réseau est une menace existentielle. La libération de Mwangachuchu et de ses pairs ne sauverait pas seulement des individus ; elle protégerait des décennies d’investissement politique et militaire, empêchant la mise en lumière complète de la responsabilité rwandaise dans les tragédies qui endeuillent la région.
Pour Kinshasa, l’enjeu est tout aussi capital. Accepter de libérer ces prisonniers sous la simple bannière d’un “geste de confiance” reviendrait à amnistier l’infiltration de son propre État et à compromettre sa souveraineté pour longtemps. La bataille pour la libération des prisonniers est donc, en réalité, la bataille pour la vérité et pour l’avenir de l’influence régionale. C’est un duel feutré où ce qui se joue réellement, c’est la survie d’un système d’ingérence dont dépend la puissance régionale du Rwanda.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
