Analyses et points de vue
Pourquoi le conflit persiste-t-il malgré les engagements pris dans 7 accords entre la RDC et le Rwanda ?
Depuis près de trois décennies, la République démocratique du Congo et le Rwanda entretiennent des relations marquées par des tensions récurrentes, des accusations mutuelles et des conflits armés. Pourtant, pas moins de sept accords majeurs ont été signés entre les deux pays, sous l’égide de la communauté internationale, pour tenter de résoudre leurs différends.
Malgré ces engagements répétés, la situation sécuritaire dans l’Est de la RDC reste instable, avec la persistance des groupes armés dont les terroristes rwandais du RDF/M23, et des discours diplomatiques souvent conflictuels. Pourquoi ces accords n’ont-ils pas abouti à une paix durable ? Une première tentative de cessez-le-feu a vu le jour avec l’accord de Lusaka en 1999.
Signé le 10 juillet 1999 sous médiation de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et des Nations Unies. Ce premier accord est intervenu dans un contexte de guerre régionale impliquant la RDC, le Rwanda, l’Ouganda, l’Angola, le Zimbabwe, la Namibie et d’autres acteurs. Les engagements clés étaient un cessez-le-feu immédiat et retrait des forces étrangères.
Mais aussi le désarmement des groupes armés, dont les ex-FAR/Interahamwe (génocidaires rwandais réfugiés en RDC) et la mise en place d’une Commission Militaire Conjointe (CMC) pour superviser le processus. Le Rwanda n’a pas totalement retiré ses troupes, accusant la RDC de ne pas neutraliser les rebelles hutus et il y a eu un manque de mécanismes contraignants pour forcer le respect des engagements.
Il y a eu après le processus de Sun City en 2002 pour une transition politique sans résolution sécuritaire. Le Dialogue intercongolais à Sun City (Afrique du Sud) aboutissant à un accord global et inclusif en avril 2002, l’objectif était de mettre fin à la guerre et établir un gouvernement de transition. Pour cela, les engagements clés étaient l’intégration des groupes rebelles dans l’armée et les institutions.
Mais aussi la promesse de désarmement des groupes étrangers (FDLR, etc.). Le Rwanda a continué à soutenir des groupes armés rwandais qu’il a présenté comme congolais (RCD-Goma) pour maintenir son influence et aucune solution durable pour le désarmement des FDLR, source permanente de tensions. Il y a ensuite eu l’accord bilatéral de Prétoria en 2002 pour un retrait rwandais en échange du désarmement des FDLR.
Signé le 30 juillet 2002 entre Joseph Kabila (RDC) et Paul Kagame (Rwanda) sous médiation sud-africaine. Les engagements clés étaient le retrait officiel des troupes rwandaises de la RDC et un engagement de la RDC à désarmer et rapatrier les FDLR. Le Rwanda s’est retiré, mais les FDLR n’ont pas été neutralisés, restant une menace. Kigali a continué à intervenir clandestinement via des proxies (CNDP, puis M23).
Il s’en est suivi de l’accord de Nairobi en 2007 pour une normalisation des relations et la lutte contre les groupes armés. Signé le 9 novembre 2007 entre la RDC, le Rwanda et les groupes armés congolais. Les engagements clés étaient un plan conjoint de désarmement des FDLR et autres milices et un engagement à une coopération sécuritaire. Mais il n’y avait aucune volonté politique réelle de part et d’autre.
Le Rwanda a donc relancé le RDF/M23 en 2012, sapant l’accord. C’est en 2008 qu’il y aura les accords de Goma dans un contexte de paix locale fragile. Signés en janvier 2008 avec les groupes armés congolais (CNDP de Laurent Nkunda). Les engagements clés étaient le cessez-le-feu et l’intégration des terroristes rwandais dans l’armée congolaise. Le CNDP s’est reconstitué sous d’autres formes en devenant le M23.
Il y avait un manque de confiance entre Kinshasa et Kigali. C’est en 2013 qu’il y aura l’accord-cadre d’Addis-Abeba pour une approche régionale. Signé le 24 février 2013 sous l’égide de l’ONU et de l’Union Africaine. Les engagements clés étaient un engagement des pays voisins à ne pas soutenir les rebelles et la création d’une « Force d’intervention neutre » (MONUSCO-FIB).
Le Rwanda a continué à soutenir ses terroristes du RDF/M23, selon l’ONU et il n’y a eu aucune sanction efficace contre Kigali. C’est dans ce contexte qu’intervient l’Accord de Washington annoncé en 2025 sous médiation américaine. Les engagements attendus sont la démilitarisation de la frontière et la coopération économique pour réduire les tensions. Sera-t-il respecté ?
Les précédents montrent que sans mécanismes coercitifs, les accords échouent. Kigali et Kinshasa privilégient leurs intérêts immédiats. La communauté internationale ne punit pas les violations de Kigali. Le Rwanda utilise des terroristes et groupes armés pour éviter une confrontation directe. L’Est de la RDC reste une zone de pillage économique qui enrichit le régime rwandais et les multinationales.
Quelle est la solution possible ? Il faut forcer la transparence sur le soutien rwandais aux groupes armés qui sèment la mort dans l’Est de la RDC depuis plus de 30 ans, des sanctions ciblées contre les responsables et une approche économique intégrée pour éliminer les motivations du conflit. Sans une réelle pression internationale, ce septième accord subira le même sort que les six précédents.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
À la Une
L’Aigle, le Dragon et le Congo : Entre rivalités mondiales et impératif de vision nationale ( Tribune de Simon Urbain Nzuka Mapengo/Expert en modernisation des administrations publiques)
Dans cette tribune, Simon Urbain Nzuka Mapengo décrypte les enjeux de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine autour des minerais critiques de la RDC, devenue un acteur incontournable de la transition énergétique mondiale. Entre les accords conclus avec Pékin et le nouveau partenariat avec Washington, l’auteur s’interroge sur la capacité du Congo à transformer cette compétition des grandes puissances en une opportunité de développement durable. S’appuyant sur les analyses de plusieurs intellectuels et les éclaircissements du gouvernement, il défend une idée centrale : le véritable défi pour la RDC n’est pas de choisir entre l’Aigle et le Dragon, mais de se doter d’une vision nationale forte, capable de faire de ses immenses ressources le socle de sa souveraineté économique et de sa prospérité.
Directeur général adjoint honoraire de la DGDA et haut cadre de l’administration publique, il cumule plus de 30 ans d’expérience dans la gestion douanière et fiscale ainsi que dans la réforme des institutions financières en République démocratique du Congo.
Expert en modernisation des administrations publiques, en mobilisation des recettes et en pilotage des systèmes fiscaux et douaniers, il est reconnu pour son leadership stratégique, sa capacité à conduire des réformes structurelles et à améliorer les performances des régies financières.
Formé dans des institutions de référence, notamment à l’ENA de Paris et à Harvard University, il possède une solide expertise en gouvernance publique, en gestion axée sur les résultats et en lutte contre la fraude fiscale.

Ci-dessous l’intégralité de la Tribune
Pour beaucoup, l’évocation du nom de Lunda Bululu renvoie à la mémoire d’un ancien Premier ministre de l’époque Mobutu ou à celle de l’ancien Secrétaire général de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). Pour d’autres, ce nom rappelle surtout le professeur de droit à l’Université de Kinshasa, reconnu pour son français châtié et sa rigueur intellectuelle. Pour ma part, Lunda Bululu évoque certes ces 3 figures publiques, mais bien davantage encore : un père spirituel, un mentor dans le goût de la lecture. Ami de son neveu, Éloi Muana Tambwe, j’avais été en quelque sorte adopté par cet éminent professeur de droit. À chacun de ses voyages, il pensait à moi et me rapportait toujours un livre. Même lorsque la maladie commença à l’éprouver, il ne dérogea jamais à cette tradition. L’un des ouvrages qu’il m’offrit portait un titre aussi intrigant qu’évocateur : « L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire ». De cette lecture, je retiens ce que son auteur, Jean-Michel Valentin, qualifie de vérités triviales : l’Aigle, les États-Unis, et le Dragon, la Chine, se livrent depuis plusieurs décennies une lutte acharnée pour l’hégémonie mondiale. Cette rivalité, qui se manifeste aujourd’hui sous les traits de la transition énergétique, des tensions commerciales et de la compétition technologique, est avant tout une guerre économique. Elle traduit un antagonisme plus profond entre deux modèles de développement et de puissance. Pour l’auteur, il ne s’agit plus simplement d’un conflit commercial, mais d’une dynamique de fond qui contribue à remodeler les équilibres mondiaux, avec des conséquences environnementales, politiques et stratégiques majeures.
La question qu’il laisse en suspens demeure vertigineuse : la planète peut-elle durablement supporter une confrontation prolongée entre l’Aigle et le Dragon ?
Aujourd’hui, les premiers signes visibles de cette rivalité apparaissent en République démocratique du Congo. Une grande partie des ressources minérales indispensables à la transition énergétique mondiale se trouve sur notre sol (cuivre, cobalt, coltan, le zinc, le lithium, le germanium …). Cette présence fait de la RD. Congo un territoire stratégique pour les chaines de valeur des batteries, des véhicules électriques, des réseaux électriques et des technologies avancées.
Dans ce contexte, il est normal que les USA cherchent à réduire leur dépendance des chaines d’approvisionnement dominées par la Chine, et que de l’autre côté, que la chine cherche à consolider ses positions acquises. Dès lors, ne devons-nous pas nous interroger sur les conséquences de cette compétition, pour notre pays, entre les deux principales puissances mondiales ?
Les accords signés en décembre 2025 entre la RDC et les États-Unis ont renforcé cette interrogation. Pour une partie de l’opinion, le gouvernement congolais aurait échangé l’accès aux ressources minières contre un soutien accru à la paix dans l’Est du pays face à l’agression rwandaise. Certains y voient même les prémices d’une remise en cause de la présence chinoise dans le secteur minier congolais.
La lecture de la tribune de Nkoy Mobali, publiée le 19 janvier 2026, vient nourrir ce questionnement. Il écrit notamment : « Nous enchaînons les sommets internationaux et sillonnons le globe dans un ballet diplomatique incessant. Mais derrière le prestige des escales, une question fondamentale demeure : prenons-nous réellement le temps de décrypter les forces tectoniques qui façonnent notre siècle ? (…) Nous demeurons les spectateurs passifs de notre propre richesse, incapables de transformer notre sous-sol en levier de développement. Pire encore : dans ce système de l’immédiat, demain n’existe pas. Nous sacrifions l’avenir sur l’autel de l’urgence et du profit éphémère. ».
Cette analyse est sévère, mais elle mérite d’être entendue. La RDC avait déjà conclu avec la Chine un partenariat communément résumé par la formule « minerais contre infrastructures ». Aujourd’hui, elle engage un nouveau partenariat stratégique avec les États-Unis, que certains présentent selon le cas comme une forme de « minerais contre sécurité » ou de « minerais contre développement ». Il serait naïf d’ignorer la dimension géopolitique de ces initiatives. On ne le dira jamais assez, Les États-Unis cherchent manifestement à réduire leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. Le financement du Corridor de Lobito s’inscrit notamment dans cette logique de diversification des routes d’exportation des minerais africains vers les marchés occidentaux.
Dans ce contexte, le Congo apparaît progressivement comme l’un des espaces où s’exprime la compétition stratégique entre les deux grandes puissances. Sommes-nous pleinement conscients de cette réalité ? Avons-nous intégré que notre développement ne dépendra pas d’abord de Pékin ou de Washington, mais de notre capacité à utiliser nos ressources au service d’un projet national cohérent ?Car le véritable enjeu n’est pas tant de savoir qui exploitera nos minerais que de déterminer ce que nous ferons de la richesse qu’ils généreront.
Sans vision claire, les minerais stratégiques risquent de reproduire certains travers observés dans d’autres économies de rente : dépendance excessive aux matières premières, vulnérabilité aux chocs extérieurs, instabilité politique et faible transformation locale de la richesse créée.
Plus que jamais, la RDC doit renforcer ses capacités de négociation, améliorer sa gouvernance économique et transformer ses ressources naturelles en véritables leviers de développement.
Quand Mukoko Samba apporte des clarifications
À ces préoccupations, Vice-Premier ministre et ministre de l’Économie nationale, le Professeur Mukoko Samba, a récemment apporté un éclairage qui mérite attention.Invité à la tribune de « Makutano Talk », il a tenu à dissiper plusieurs inquiétudes entourant l’accord stratégique conclu entre la RDC et les États-Unis. Persuasif, il a démontré que cet accord n’accorde aucun monopole aux investisseurs américains et ne crée aucune exclusivité dans l’exploitation des ressources minières congolaises.
La RDC demeure libre de poursuivre et de développer ses partenariats avec d’autres pays, notamment la Chine. À cet égard, les accords récemment conclus avec les autorités et entreprises chinoises, ainsi que les nouvelles découvertes de cuivre dans l’espace kasaïen réalisées par des opérateurs chinois, illustrent le maintien d’une politique d’ouverture à plusieurs partenaires.
La logique de l’accord RDC–États-Unis repose davantage sur un droit de première offre accordé aux investisseurs américains que sur une quelconque exclusivité. Il n’existe aucun engagement empêchant la RDC de collaborer avec d’autres puissances économiques.L’enjeu principal est ailleurs : attirer des investissements capables d’accompagner l’industrialisation du pays, le développement des infrastructures, l’expansion du Corridor Dilolo-Lobito, la réalisation de projets énergétiques structurants tels que Grand Inga et le renforcement des chaînes de valeur locales.
Le véritable défi consiste désormais à transformer cette opportunité en résultats concrets.Puisque le corridor « Dilolo-Lobito » est l’âme de ces accords, il serait bon que les opérateurs congolais prouvent leur proactivité en s’insérant dans les opportunités qu’offre ce projet. Ils sont invités à faire de joint-venture avec les angolais, à mettre en place des structures à capitaux pas énormes, mais qui profitent directement aux échanges du corridor. On pourrait entrevoir et citer ici à juste titre ;
– Les entrepôts et plateformes logistiques à Dilolo et Kolwezi,
– Le transport routier de raccordement ou de soudure aux railsLa sous traitance minière et la maintenance industrielle,
– L’agriculture commercial, les minoteries et huileries qui vont avec, Les services, tel l’hôtellerie.
La richesse durable ne naît pas de l’exportation brute des ressources naturelles. Elle se construit lorsque le pays transforme localement ses minerais, développe son potentiel énergétique, crée des emplois industriels qualifiés, construit des infrastructures modernes, soutient ses PME nationales et investit dans la recherche, l’innovation et la formations et assure l’emploi à la « bombe » qu’est la jeunesse.
À juste titre, les représentants du secteur privé et de la société civile ont insisté sur la nécessité de garantir la transparence, le contenu local, l’accès au financement pour les entreprises congolaises et une meilleure appropriation nationale des bénéfices issus de ces partenariats.
Le gouvernement affirme vouloir répondre à ces préoccupations par des mécanismes de gouvernance adaptés, des réformes fiscales et des mesures renforçant la lutte contre la corruption, tout en maintenant l’application stricte des lois congolaises relatives à la sous-traitance et au contenu local.
Au terme de ce débat, une conviction s’impose : le véritable danger ne réside pas tant dans la compétition sino-américaine que dans l’absence d’une stratégie congolaise cohérente.
Les grandes puissances poursuivront naturellement leurs intérêts. La véritable question est de savoir si la République démocratique du Congo saura poursuivre les siens avec la même constance.
La clé pour la RD. Congo pour tirer profit de la guerre que se livrent les titans pour ses minerais réside dans la capacité de l’Etat à négocier, planifier et imposer ses priorités. Plus que jamais, projection, coordination et anticipation (comme concluait Fely Samuna) doivent devenir les maîtres mots de notre action collective. C’est à cette condition que nos ressources cesseront d’être un objet de convoitise pour devenir le fondement d’une prospérité durable et souveraine.
Simon Urbain Nzuka Mapengo
