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Jules Alingete Key : « Opposition ou majorité, l’IGF n’épargnera personne »( Interview Jeune Afrique)
Trop politique ? Pas assez efficace ? Patron de l’Inspection générale des finances depuis un an, Jules Alingete Key, clé de voûte du dispositif anticorruption de Félix Tshisekedi, défend son bilan.
Lorsqu’il a été nommé par Félix Tshisekedi à la tête de l’Inspection générale des finances (IGF), début juillet 2020, Jules Alingete Key était encore un inconnu du grand public. Il n’aura cependant pas fallu longtemps à ce natif du Maï-Ndombe, cousin de feu le cardinal Monsengwo, l’ancien archevêque de Kinshasa décédé le 11 juillet dernier, pour se faire un nom.
Déjà connu dans les sphères politico-économiques kinoises – il a rejoint l’IGF dès la fin de ses études en sciences économiques à l’Université de Kinshasa, en 1989 – et familier des rouages de l’institution qu’il dirige depuis deux mois, l’expert-comptable de 57 ans a imprimé sa marque en publiant des rapports pointant détournements, malversations et autre soupçons de corruption pesant sur plusieurs personnalités en vue.
IL FALLAIT METTRE EN PLACE UNE THÉRAPIE DE CHOC POUR RENVERSER LA SITUATION
De l’ancien Premier ministre Matata Ponyo, mis en cause dans plusieurs dossiers de détournement de fonds, à des ministres des gouvernements de Sylvestre Ilunga Ilunkamba et de Sama Lukonde Kyenge, en passant par des gouverneurs de province ou encore des gestionnaires d’entreprises publiques, Jules Alingete Key semble ne vouloir épargner personne.
Un peu plus d’un an après avoir pris la tête de l’IGF, il défend son bilan, nie que l’institution soit un organe politique et met en garde la classe politique congolaise, assurant qu’« aucun dossier ne sera enterré ».
Jeune Afrique : Quel était l’état des finances publiques lorsque vous avez pris la direction de l’IGF, le 1er juillet 2020 ?
Jules Alingete Key : Le Congo n’était pas alors d’un niveau de corruption tel qu’en Afghanistan. L’IGF était cantonnée au rôle de simple spectateur des malversations financières, impuissante, parce que privée d’un appui politique important et des ressources humaines nécessaires pour relever ce défi. Les gestionnaires publics considéraient les biens et finances publiques comme leur propriété et jugeaient donc qu’ils pouvaient en disposer comme bon leur semblait. Très vite, nous avons estimé qu’il fallait mettre en place une thérapie de choc pour renverser la situation. Et cela a été compliqué.
Quelles sont les principales mesures que vous avez mises en place pour réaliser cette « thérapie de choc » ?
Premièrement, il était important de procéder à une réforme des compétences de l’IGF. Nous les avons clairement définies, ce que le chef de l’État a sanctionné par une ordonnance.
Deuxièmement, il fallait mobiliser les inspecteurs et, par conséquent, améliorer leurs conditions de travail, ce dans quoi nous nous sommes investis tant sur le plan des infrastructures que sur celui de la rémunération des inspecteurs. Cela a, je crois, contribué à renforcer leur motivation à lutter contre la corruption.
Nous avons aussi décidé d’augmenter leur nombre. Un défi énorme. L’année passée, nous en avons recruté 85, qui ont rapidement rejoint l’armée financière que nous voulions mettre sur pied. Il a également fallu les sensibiliser à leur mission, leur donner conscience de son importance.
Une fois ce travail accompli, après environ quatre mois, nous avons lancé de grandes missions de contrôle, qui ont donné leurs premiers résultats. À chaque étape, nous avons bénéficié du soutien incontestable du chef de l’État, avec lequel nous sommes en contact permanent. Nous avons les mains libres, et c’est ce qui nous permet d’affronter les défis sans craindre la puissance des prédateurs économiques.
Un an après l’avoir lancée, cette thérapie a-t-elle été payante ?
Les missions de l’IGF ont été salutaires pour la République. Nous avons amené l’opinion publique à intérioriser la lutte contre la corruption et les malversations comme étant une priorité.
Concrètement, nous avons également mené un certain nombre de missions avec efficacité, ce qui a valeur d’exemple. Nous avons commencé par le contrôle des fonds alloués à la lutte contre la pandémie de Covid-19, dont les résultats ont fait beaucoup de bruit.
Nous avons également mené un travail sur les exonérations fantaisistes, qui étaient un fléau pour le pays. Le combat a été dur, et cette stratégie a été beaucoup critiquée, mais nous avons fait le bon choix. L’augmentation des recettes a notamment été permise par la lutte contre ces exonérations.
Par ailleurs, nous avons combattu le recours à la procédure d’urgence, qui consiste, quand elle est appliquée aux finances publiques, à violer la procédure normale. Elle tendait à devenir la règle, au mépris de l’orthodoxie financière. Là aussi, nous avons obtenu de bons résultats.
Sur dix actes de gestion, neuf étaient émaillés de faits de malversation. Aujourd’hui, six actes environ sur dix sont entachés de la sorte.
La faible mobilisation des recettes de l’État est un problème endémique en RDC. Sur ce front, pensez-vous avoir avancé ?
Nous nous sommes battus pour encadrer les régies financières, nous avons déployé nos inspecteurs partout où il y avait des points de perception des recettes de l’État pour nous assurer que les impôts, taxes et droits sont correctement réglés. Et cela a payé. En 2020, l’État collectait environ 300 millions de dollars par mois, et nous avons vécu grâce à l’appui budgétaire du FMI. Mais depuis début 2021, nous enregistrons 500 millions de dollars de recettes par mois.
Contrairement à vos prédécesseurs, vous bénéficiez de la latitude de communiquer auprès du public, mais vous ne publiez pas vos rapports. Pourquoi ? Cela ne nuit-il pas à la vérification citoyenne ?
Nous avons adapté nos méthodes à un niveau d’antivaleurs sans précédent. C’est pour cela que lorsque nous menons des opérations de contrôle tout en préservant l’anonymat des personnes concernées par les faits de détournement présumé. Nous rendons compte des résultats dans telle ou telle entité seulement. Nous déclarons qu’il y a des malversations quand nous décidons de saisir la justice.
Et cela a commencé à mettre mal à l’aise les gestionnaires… C’est la première fois dans l’histoire de notre pays qu’un organe de contrôle arrive ainsi à inquiéter les membres du gouvernement. Que certains mandataires sont révoqués, ou même emprisonnés. On peut déjà constater que ceux qui sont aux affaires actuellement réfléchissent avant de se permettre des actes délictueux…
Certains accusent l’IGF de partialité dans le choix de ses cibles. Que leur répondez-vous ?
Mais la partialité, c’est quoi ? Quand nous sommes arrivés, en 2020, il fallait procéder au contrôle de la gestion conduite par des gens qui avaient été aux affaires entre 2018 et 2019, et même en 2020. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Félix Tshisekedi a sonné la fin de la mauvaise gouvernance, mais force est de constater que, malheureusement, des gestionnaires qui avaient travaillé avec le président de la République honoraire [Joseph Kabila] et à qui le chef de l’État avait confié des responsabilités, n’avaient pas compris le message. De fait, tous les contrôles se sont soldés par un constat de malversation, et nous avons été obligés de mettre des gens hors d’état de nuire.
Un seul contrôle a porté sur des actes de gestion posés avant 2019 : celui du parc agro-industriel de Bukanga Lonzo [dossier dans lequel l’ancien Premier ministre Matata Ponyo est actuellement poursuivi, NDLR]. Mais cela n’a jamais été dans notre programme initial, ce sont les gens qui ont géré ce parc agro-industriel qui ont sollicité l’IGF en vue de lever les soupçons qui pesaient sur certaines personnes. Et l’institution a fait le travail.
D’aucuns vous ont aussi reproché d’avoir surmédiatisé l’affaires des cartes bancaires liées au Trésor et utilisées par des proches de Joseph Kabila. Avez-vous trop communiqué à ce sujet ?
Non, c’est faux. Nous n’avons pas médiatisé cette affaire pour viser d’anciens dignitaires, nous avons révélé à l’opinion publique qu’il existait dans notre pays un système de cartes bancaires dont l’argent provenait du compte général du Trésor. Cela a évidemment été un choc, car les gens ne s’y attendaient pas. Notre objectif, c’était de mettre fin à ces pratiques qui saignent à blanc les finances publiques et d’obtenir le remboursement des sommes prélevées.
Cette pratique existe-t-elle toujours ?
Non, tout a été désactivé. Néanmoins, nous avons décidé de l’autoriser exceptionnellement au ministre des Affaires étrangères pour des raisons de représentativité. Mais cela ne se fera pas comme cela se pratiquait auparavant.
Malgré les progrès que vous mettez en avant, les États-Unis considéraient, en juin dernier, que la RDC n’avait pas satisfait aux exigences minimales de transparence budgétaire. N’est-ce pas un échec ?
Non. Pour nous, le rapport que vous évoquez fait état de progrès significatifs. Après seulement huit mois de travail, c’est une source de satisfaction. Et nous continuerons de le mener afin que le pays avance.
Où en est l’audit de la gestion de la présidence de la République ?
Il a démarré il y a trois mois et est aujourd’hui en phase finale. Il porte sur les effectifs et sur tous les contrats signés par la présidence. Des observations ont été adressées aux différentes personnes concernées, et lorsque les réponses auront été apportées, nous délivrerons nos conclusions, en toute transparence.
L’IGF est-elle une structure politique ou technique ?
Ce ne sera jamais une structure politique. Elle restera toujours une structure technique. Opposition ou majorité, l’IGF n’épargnera personne. Tous ceux qui se rendent coupables de malversations seront traqués.
Aucun dossier ne sera enterré. Je vous préviens et je le dis à ceux qui sont en train de gérer les fonds publics, qu’ils soient des entreprises publiques, des établissements publics ou issus du gouvernement, nous n’allons pas baisser la garde.
La Cour des comptes a cependant été neutralisée, et l’IGF est désormais mise en avant. N’est-ce pas au contraire une preuve de la politisation de l’instance ?
Non, le chef de l’État n’a pas neutralisé la Cour des comptes. Le problème est que ses magistrats n’ont pas prêté serment. Pour cela, il faut qu’il y ait une audience solennelle, convoquée par le président de la Cour et le procureur général. Pourquoi ne la convoquent-ils pas ? Posez-leur la question.
Nous, à l’IGF, nous avons grandement besoin de la Cour des comptes parce que nous sommes actuellement les seuls à subir les attaques des prédateurs. Personnellement, j’en appelle vivement à ce que les magistrats prêtent serment le plus rapidement possible.
On vous reproche d’épargner les membres du pouvoir actuel dans vos enquêtes…
Le parti au pouvoir aujourd’hui, c’est l’Union sacrée. Vous savez que nous avons des incompréhensions avec deux membres du gouvernement, ce n’est pas un secret. Nous soupçonnons des malversations au sein des ministères de la Formation professionnelle et de l’Enseignement. Or les ministres concernés sont tous deux membres de l’Union sacrée. Pourquoi personne n’en parle ?
La direction de l’IGF est un poste très exposé. Recevez-vous des menaces ?
Oui, régulièrement. Mais je suis un homme très déterminé, parce que je crois au Congo, je crois au président de la République et je le suis dans sa vision de la bonne gouvernance.
Craignez-vous pour votre vie ?
Beaucoup de messages m’arrivent de Congolais de tous bords qui m’alertent sur des pièges et des complots ourdis contre moi. Je ne peux le nier. Je suis inspecteur des finances depuis trente-quatre ans. J’ai choisi un métier difficile. Quand un soldat va à la guerre, il est conscient qu’il peut prendre une balle. Mais je n’ai pas peur, car je sais que c’est un travail noble, un travail pour la République.
Stanis Bujakera Tshiamala
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La RDC parle, le monde écoute… mais que retient-il vraiment ? ( Par
Dans le théâtre feutré de grandes chaînes internationales, une interview n’est jamais un simple échange. C’est un moment de projection, presque une épreuve : celle où un pays, à travers une voix, se mesure au regard du monde. Lorsque Judith Suminwa Tuluka s’installe face aux caméras de TV5 Monde, c’est précisément cet exercice qui se joue. Non pas seulement répondre, mais exister. Non pas seulement expliquer, mais s’inscrire. Et à cet instant, une question s’impose en filigrane : la RDC est-elle en train de trouver sa voix… ou d’apprendre à la faire porter ?

D’abord, une évidence : le ton est posé, méthodique, presque pédagogique. À aucun moment la Première Ministre ne cède à la précipitation ni à la surenchère. Lorsqu’elle rappelle que « la Constitution est claire » et insiste sur « une consultation permanente » au sommet de l’État, elle installe une image de continuité et de discipline institutionnelle. Ce signal n’est pas anodin, dans un contexte où les équilibres politiques sont souvent scrutés.
Sur le plan international, on peut retrouver la même logique : à propos de l’accueil de migrants, elle évoque « un service que nous rendons (…) dans le cadre d’un accord (…) de manière temporaire ». La formule est mesurée, presque prudente. Elle cherche à tenir une ligne étroite : apparaître comme un partenaire fiable sans donner le sentiment d’un déséquilibre. C’est précisément là que réside la nature de cet exercice : dire suffisamment pour exister, sans trop en dire pour ne pas s’exposer.
Sur la sécurité, le propos gagne en densité. « Nous sommes là pour protéger nos citoyens (…) et l’intégrité territoriale de notre pays », affirme-t-elle. La phrase est forte, presque attendue, mais elle est dite avec une forme de retenue qui tranche avec les discours plus offensifs que l’on observe ailleurs. Cette retenue a une vertu : elle crédibilise. Elle donne le sentiment d’un pouvoir conscient de la gravité des enjeux. Toutefois, elle a aussi une limite : elle atténue l’impact. Car dans ce type d’entretien, tout est affaire de contraste. Et lorsque tout est maîtrisé, tout peut aussi sembler égal. Les moments forts existent, mais ils ne sont pas toujours mis en relief.
C’est particulièrement visible sur le terrain économique. Lorsque Judith Suminwa évoque la nécessité de « partenaires qui vont nous permettre d’évoluer (…) vers une transformation locale (…) et la création d’emplois », elle touche à un point central : celui de la mutation du modèle économique congolais. De même, en affirmant que « nous sommes dans la diversification (…) des partenariats », elle dessine les contours d’une diplomatie plus ouverte.
Ces éléments portent une vision. Ils racontent une trajectoire possible pour la RDC. Pourtant, ils passent presque sans bruit, comme s’ils étaient noyés dans un flux continu d’explications. Le problème n’est donc pas l’absence de contenu. Il est ailleurs : dans la hiérarchie du discours. À trop vouloir tout dire avec le même niveau d’intensité, on finit par ne rien faire émerger clairement.
Il en va de même pour les séquences plus sensibles. La Première Ministre choisit de ne pas éluder certaines réalités, et c’est à mettre à son crédit. Mais dans un espace médiatique où chaque mot peut être amplifié, cette transparence exige un encadrement plus serré. Non pour dissimuler, mais pour orienter la lecture.
C’est toute la différence entre une parole juste et une parole stratégique.
Car au fond, cette interview pose une question simple : que doit être aujourd’hui la communication d’un État comme la RDC sur la scène internationale ?
Si l’objectif est de rassurer, le contrat est rempli. Si l’objectif est d’exister, le mouvement est enclenché. Mais si l’objectif est d’influencer, alors une étape reste à franchir.
Cette étape passe par une transformation du registre. Moins d’explication linéaire, plus de points d’appui. Moins de prudence uniforme, plus de moments assumés. Moins de discours continu, plus de repères clairs. Rien de cela ne remet en cause le fond. Au contraire. C’est précisément parce que le socle est solide que l’exigence augmente.
L’intervention de Judith Suminwa Tuluka donne à voir une parole en construction, sérieuse, cohérente, crédible. Elle marque une entrée dans un espace où la RDC est désormais attendue, écoutée, parfois même contestée. Et c’est peut-être là le signe le plus révélateur : un pays qui commence à compter est un pays dont la parole commence à être scrutée.
Reste désormais à faire de cette parole non seulement un outil de présence, mais un instrument d’influence. Car sur la scène internationale, il ne suffit plus de parler juste. Il faut aussi parler fort, au sens stratégique du terme.
Georges Herady, Journaliste et Analyste Politique.
