À la Une
Journée mondiale de la Contraception : L’alerte d’une journaliste engagée sur l’urgence d’agir en RDC ( Interview)
À l’occasion de la Journée mondiale de la contraception, célébrée le 26 septembre, les projecteurs sont braqués sur les défis persistants de la planification familiale en RD Congo. Dans un contexte marqué par des engagements internationaux ambitieux mais encore insuffisamment traduits en actes, les chiffres interpellent et la mobilisation reste urgente.
CONGOPROFOND.NET a échangé avec Bibiche Mbete, journaliste congolaise passionnée des questions de santé, activiste pour les droits des femmes et coordinatrice du Réseau des journalistes pour la santé sexuelle et reproductive (RJSSR), qui tire la sonnette d’alarme sur l’urgence d’agir.

CONGOPROFOND.NET : Madame Mbete, en cette Journée mondiale de la contraception, pourquoi estimez-vous que la planification familiale reste un enjeu majeur pour la RDC ?
Bibiche Mbete : La planification familiale n’est pas un luxe mais une nécessité vitale. Elle contribue à sauver des vies, à réduire la mortalité maternelle et à offrir aux jeunes filles un avenir meilleur. Dans un pays où plus de 740 femmes meurent pour 100 000 naissances vivantes, alors qu’une grande partie de ces décès est évitable grâce à la contraception, il est urgent d’agir.
Quels constats avez-vous faits lors du récent déjeuner de presse organisé avec vos collègues journalistes ?

Bibiche Mbete : De notre travail au quotidien et du dialogue entre professionnels des médias et différents acteurs clés de la planification familiale lors d’un déjeuner de presse organisé récemment par le Réseau des journalistes pour la santé sexuelle et reproductive afin de faire le point sur l’état actuel de l’offre de PF et le niveau de mise en œuvre des engagements pris par la RDC, nous avons noté ont un constat amer : La République Démocratique du Congo a pris plusieurs engagements internationaux et nationaux en faveur de la planification familiale, notamment dans le cadre deFP2030, et de la Couverture Santé Universelle, laquelle a priorise la santé maternelle. Et pourtant de nombreux défis persistent sur le terrain, tant au niveau de l’accès aux services que de la qualité de l’offre, notamment pour les adolescentes, les jeunes et les populations vulnérables.
Les dernières enquêtes confirment une tendance préoccupante :
– Le taux de prévalence contraceptive est loin des objectifs : chez les femmes en union elle est passé de 18 % en 2018 (MICS) à 10,7 % en 2024 (enquêtes de démographie et de santé 2023-2024).
– La prévalence contraceptive moderne chez les adolescentes est inférieure à 10 %, traduisant un taux très élevé de grossesses non désirées.
– Les grossesses précoces restent alarmantes : 6 % des filles avant 15 ans et 25 % avant 18 ans ont déjà commencé leur maternité.
– La demande non satisfaite en contraception concerne au moins 31 % des femmes mariées, et probablement plus encore chez les non-mariées (EDS 2023/2024).
– Le taux de mortalité maternelle atteint 746 décès pour 100 000 naissances vivantes, l’un des plus élevés au monde. Cette mortalité est fortement influencée par celle des adolescentes, souvent victimes de complications liées aux grossesses précoces et non désirées.
Justement, quels étaient les engagements de la RDC dans le cadre de FP2030 ?

Bibiche Mbete : Le pays s’est engagé à augmenter le financement domestique alloué à la planification familiale, accroitre la prévalence contraceptive moderne à au moins 23% d’ici 2030, à réduire significativement les besoins non satisfaits, particulièrement chez les jeunes et adolescentes et à renforcer la disponibilité et la qualité des services de PF dans toutes les zones de santé. Cependant, entre les déclarations officielles et la réalité vécue sur le terrain l’écart est considérable.
Plus précisement La Stratégie nationale de planification familiale et l’engagement FP2030 de la RDC visaient à :
• Augmenter la prévalence contraceptive de 15,5 % en 2020 à au moins 23 % en 2025, afin d’atteindre 30 % en 2030.
• Allouer 5 millions USD de ressources nationales pour l’achat de contraceptifs ainsi que de médicaments de santé maternelle et néonatale.
• Accroître l’accès à l’information et aux services de planification familiale pour toutes et tous, y compris les adolescents et les jeunes, en passant de 13,1 % en 2018 à au moins 18 % en 2025.
Ces engagements pourtant cruciaux, peinent à se traduire en actes concrets, notamment dans le contexte actuel marqué par la fermeture de l’USAID et l’absence de financement domestique suffisant. Le pays a créé une ligne budgétaire nationale pour l’achat des contraceptifs, ce qui marque une avancée certes, mais celle-ci n’est quasiment pas approvisionnée, laissant le système dépendant presque exclusivement de financements extérieurs.
Aujourd’hui, avec la fermeture de l’USAID, partenaire historique de la RDC dans le domaine de la santé reproductive, et l’absence de financement domestique suffisant, l’offre de services de PF est fragilisée.
D’où, mon appel :
-aux décideurs politiques à honorer leurs engagements et à doter la ligne budgétaire de fonds effectifs.
– aux partenaires techniques et financiers à maintenir et renforcer leur appui pour éviter un recul aux conséquences dramatiques.
– aux médias et journalistes à poursuivre leur rôle de veille et de sensibilisation pour mobiliser l’opinion publique et interpeller les responsables.
Quelles sont les conséquences si ces engagements ne se traduisent pas en actions concrètes ?

Bibiche Mbete : Sans action urgente, la RDC s’expose à une baisse encore plus marquée de l’accès aux contraceptifs modernes, une hausse des grossesses non désirées et precoces, et conséquent, à une augmentation des avortements à risque. Cela se traduit par plus de complications médicales et de décès maternels évitables notamment grâce à la Planification familiale qui, selon des études, peut réduire de 30 % la mortalité maternelle. Ne nous etonnons pas si nous commencons à avoir des filles enceintes à l’école. Du reste , ce n’est pas interdit au contraire…imaginons juste les conséquences.
Quel appel lancez-vous en cette Journée mondiale de la contraception ?

Bibiche Mbete : J’appelle les décideurs politiques à honorer leurs engagements en inscrivant la planification familiale comme une priorité nationale et budgétaire. J’encourage aussi les partenaires techniques et financiers à maintenir leur soutien, et les journalistes à continuer de jouer leur rôle de veille et de sensibilisation. Investir dans la planification familiale, c’est investir dans la vie, la santé et l’avenir de notre jeunesse.
Propos recueillis par Tchèques Bukasa/CONGOPROFOND.NET