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Analyses et points de vue

Le mythe de l’homogénéité ethnique – le paradoxe rwandais

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Le Rwanda contemporain présente un paradoxe saisissant : un pays affichant une stabilité politique remarquable, une croissance économique soutenue et des indicateurs de développement impressionnants, mais qui repose sur un régime politique souvent décrit comme autoritaire. Comment comprendre la persistance au pouvoir du Front Patriotique Rwandais (FPR) et de Paul Kagame depuis 1994, et quels sont les risques potentiels à long terme de ce modèle de gouvernance ?

Le génocide contre les rwandais (Hutu, Twa et Tutsi) a profondément transformé la société rwandais. Le FPR, dominé par des Tutsi revenus d’exil, a pris le pouvoir dans un contexte de vide institutionnel total et de traumatisme collectif. Cette origine donne au régime une légitimité historique spécifique qui conditionne sa gouvernance. Le régime a développé un discours officiel niant l’existence des ethnies (“Nous sommes tous Rwandais”) tout en pratiquant une politique de quotas informelle dans certaines institutions.

Cette approche vise à prévenir toute mobilisation identitaire tout en maintenant un équilibre des pouvoirs favorable au groupe Tutsi dirigeant. Des mesures comme l’interdiction légale de toute référence ethnique dans l’espace public, combinées à une réécriture de l’histoire nationale, créent un cadre où toute opposition peut être criminalisée comme “divisionniste”. La loi pénale contre l’idéologie du génocide, bien que nécessaire en principe, est parfois appliquée de manière expansive pour réduire au silence les critiques.

La croissance économique rapide du Rwanda (moyenne de 7-8% par an sur deux décennies) et les progrès significatifs en santé et éducation créent une forme de légitimité performative. Cette réussite fournit au régime un argument puissant contre les critiques internes et externes. Les études en science politique montrent que les régimes qui concentrent le pouvoir entre les mains d’un groupe spécifique, qu’il soit ethnique, religieux ou autre, tendent à développer des dynamiques d’exclusion qui, à long terme, peuvent générer des tensions.

La monopolisation des postes de sécurité et de décision par un groupe restreint crée des frustrations parmi les exclus. La théorie de la modernisation suggère que le développement socio-économique tend à générer des demandes accrues de participation politique. Le Rwanda pourrait ainsi faire face à une tension croissante entre son modèle politique centralisé et les attentes d’une population plus éduquée et urbanisée. Les régimes personnalisés autour d’un leader charismatique connaissent souvent des difficultés lors des transitions de pouvoir.

La concentration extrême du pouvoir autour de Kagame pose la question cruciale de l’après-Kagame, avec des risques de fragmentation au sein même de l’élite dirigeante. Comparer le Rwanda actuel à d’autres régimes “ethniques” africains présente des limites méthodologiques. Chaque contexte historique présente des spécificités importantes. Cependant, la théorie des conflits ethniques identifie des schémas récurrents : lorsqu’un groupe monopolise durablement l’État, cela peut créer des ressentiments et des mobilisations chez les exclus.

Les travaux académiques sur le Rwanda présentent des interprétations diverses. Certains soulignent les risques d’instabilité future liés aux exclusions politiques, tandis que d’autres mettent en avant l’habileté du régime à gérer ces tensions. Tous s’accordent cependant sur la nature autoritaire du système politique. Une ouverture politique graduelle pourrait permettre une diversification de l’élite dirigeante et une incorporation plus large des différentes composantes de la société rwandaise, réduisant ainsi les risques de conflit futur.

Le maintien du modèle actuel pourrait, à long terme, générer des frustrations croissantes, particulièrement parmi les jeunes générations qui n’ont pas connu directement le génocide et pourraient être moins sensibles à la légitimité historique du régime. La succession à Kagame, si elle n’est pas soigneusement préparée, pourrait ouvrir une période d’instabilité avec des risques de conflits intra-élites et potentiellement de mobilisations identitaires. La trajectoire du Rwanda n’est pas écrite à l’avance.

Si les régimes fondés sur la domination d’un groupe restreint présentent des vulnérabilités spécifiques selon la littérature en sciences politiques, le cas rwandais présente aussi des caractéristiques uniques. Le véritable enjeu scientifique n’est pas de prédire un retour inévitable à la violence, mais d’identifier les conditions qui pourraient favoriser ou au contraire prévenir une telle évolution. Cette équation complexe représente le défi fondamental de la gouvernance rwandaise dans les prochaines décennies.

TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR

Analyses et points de vue

Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale

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Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.

Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”

Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.

Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.

Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.

En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.

Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.

Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.

Aller vers, sans juger

C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité  est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.

Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.

ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées

Des droits humains au cœur de l’action

Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.

De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.

Des initiatives qui transforment les pratiques 

À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.

À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.

Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.

Des défis persistants

Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.

Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.

Vers une vie plus humaine 

Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.

Franck AMBANGITO 

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