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Analyses et points de vue

Contrôles au faciès dans le TGV Paris-Bruxelles : la douane française ciblerait systématiquement les passagers de couleur

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Dans un wagon numéro 1 réservé aux passagers Air France, entre Paris-Roissy et Bruxelles, un théâtre insidieux se joue régulièrement sous les yeux d’une cinquantaine de voyageurs. Des agents de la douane arborant l’insigne rouge investissent les rangées, mais leur méthode interpelle : ils ne contrôlent quasiment que des personnes non blanches.

Les questions fusent, rapides, teintées de désinvolture, tandis que les autres voyageurs — majoritairement blancs — sont ignorés. Ce profilage racial, loin d’être un accident, révèle une pratique systémique qui perpétue un climat de suspicion et d’humiliation ciblée. Témoins après témoins, le scénario se répète. Les agents parcourent le wagon, s’arrêtant presque exclusivement devant des personnes perçues comme non blanches.

Un étudiant d’origine africaine, une femme portant un hijab, un homme asiatique — tous sont priés de présenter leurs papiers, parfois fouillés sommairement, tandis que leurs voisins blancs ne reçoivent qu’un regard passant. Ils m’ont demandé d’où je venais, ce que j’allais faire en Belgique, si j’avais quelque chose à déclarer… avec un ton qui sous-entendait que je mentais. La personne assise à côté de moi, blanche, n’a même pas été regardée.

Ce ciblage n’est pas le fruit du hasard. Il relève d’une logique policière qui, sous couvert de détection du risque, assimile couleur de peau et probabilité d’infraction. Au-delà de l’illégalité — le contrôle au faciès est interdit par la loi française et condamné par la Cour de justice de l’Union européenne —, c’est la violence symbolique qui frappe. Les questions sont posées avec désinvolture, parfois sur un ton condescendant, comme si le fait d’être non blanc rendait automatiquement suspect.

Cette attitude envoie un message clair : vous n’appartenez pas tout à fait à l’espace européen normal. Vous devez prouver votre légitimité, votre droit à vous déplacer. Le wagon, lieu de transit international, devient ainsi une micro-arène où se rejoue le rapport de pouvoir post-colonial : des agents incarnant l’État français exerçant un pouvoir discrétionnaire sur des corps perçus comme étrangers, même lorsqu’ils sont citoyens français ou résidents permanents européens.

Interrogée à plusieurs reprises sur ces pratiques, la douane française répond par des dénis généraux : “Les contrôles sont ciblés sur la base de critères objectifs”, affirme-t-on dans un communique-type. Pourtant, aucune explication objective ne justifie que, dans un wagon rempli de passagers aériens — tous pré-enregistrés par une compagnie aérienne —, seules les personnes racisées soient systématiquement interrogées. Cette pratique n’est pas nouvelle.

Elle s’inscrit dans une longue tradition de contrôle discriminatoire aux frontières intérieures de l’espace Schengen, notamment dans les trains internationaux, où la mobilité des minorités est continuellement remise en cause. Pour les personnes contrôlées, l’impact est profond. Humiliation publique, sentiment d’injustice, colère rentrée. À plus long terme, cela alimente une défiance envers les institutions et une intériorisation de la stigmatisation.

Chaque fois que je prends ce train, je me demande si je vais encore être contrôlé. On finit par se dire que, peu importe ce que vous faites dans la vie, vous serez toujours traité comme un délinquant potentiel. La France, qui se targue d’être le pays des droits de l’Homme, ne peut continuer à fermer les yeux sur ces pratiques qui bafouent ses principes républicains d’égalité. Les contrôles au faciès ne sont pas seulement illégaux — ils sont moralement abominables.

Ils instillent un racisme structurel dans l’action quotidienne de l’État, normalisant la discrimination en zone frontalière. Il est temps d’exiger des registres de contrôles transparents, avec indication de l’origine perçue des personnes contrôlées, pour objectiver les biais, de former et sanctionner les agents qui pratiquent le profilage racial, de reconnaître publiquement l’existence de ces pratiques et de présenter des excuses aux victimes et d’instaurer un mécanisme indépendant de surveillance des contrôles dans les transports internationaux.

Le wagon numéro 1 Paris-Bruxelles n’est pas un cas isolé. C’est le symptôme d’une institution qui, sous prétexte de sécurité et de lutte contre la fraude, se permet de trier les citoyens selon leur apparence. Cette logique, héritée d’un colonialisme jamais vraiment digéré, ravive les blessures de ceux qu’elle cible et sape la crédibilité démocratique de la France. Dénoncer n’est pas assez. Il faut contraindre l’État à agir. Parce que, dans un train comme dans la société, personne ne devrait être réduit à la couleur de sa peau pour déterminer s’il mérite d’être contrôlé — ou simplement respecté.

TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR

Analyses et points de vue

Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale

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Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.

Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”

Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.

Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.

Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.

En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.

Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.

Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.

Aller vers, sans juger

C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité  est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.

Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.

ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées

Des droits humains au cœur de l’action

Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.

De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.

Des initiatives qui transforment les pratiques 

À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.

À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.

Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.

Des défis persistants

Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.

Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.

Vers une vie plus humaine 

Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.

Franck AMBANGITO 

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