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Tribune: AILLEURS de Alain Tito Mabiala( par Caroline Despont, Auteure)
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Tribune: AILLEURS de Alain Tito Mabiala( par Caroline Despont, Auteure)

Une enveloppe jaune dans ma boîte aux lettres augure de l’aventure littéraire et humaine à laquelle Alain Tito Mabiala me convie avec AILLEURS. Alain fait partie des poètes humanistes dénué d’ego, il concentre toute son énergie et son talent au service du message à transmettre.

Dès les premières pages, je sais ne pas m’être trompée sur l’homme de lettres. Il rend hommage à sa tendre et guerrière épouse, et à sa fille désormais dans les étoiles, pour laquelle j’apprends avec effroi que nos lois n’ont pas permis la mention du nom de ses aieux sur son sépulcre.

AILLEURS, c’est le témoignage d’un homme forcé à fuir par le désaccord qu’il affiche avec la politique de son pays le Congo. Alain, le journaliste-poète refuse de se taire, sa vie est en péril. Le parcours sous-jacent vers l’ailleurs s’impose au travers de nouvelles, au lyrisme poétique qui offre un paradoxe avec la réalité des faits et lui donne un relief inattendu, d’autant plus entendable. Sa douleur y est pudiquement imprimée sur chaque page.

Le lecteur fera face à une réalité qu’il sait exister, mais que souvent il occulte, sans doute trop installé dans une vie confortable. Cet ouvrage est une invitation à regarder au-delà de la conscience. En Suisse, on entend souvent les langues se délier et juger le demandeur d’asile comme un profiteur, comme un potentiel voleur des acquis du pays dans lequel il vient trouver refuge. Trouver refuge. C’est bien de cela dont les états dits riches ont convenus, offrir un refuge aux personnes en danger sur leurs terres de naissance.

« Les circonstances mavaient banni de la saine terre de mon existence, jerrais désormais comme un cerf-volant au gré des vents de mauvais aloi de ceux qui prétendaient nous avoir reçus sans vraiment désirer nous voir chez eux »

AILLEURS appuie sur le déchirement que vivent les personnes réfugiées en Europe, en errance sur des territoires avec lesquelles elles n’ont aucune connexion culturelle, émotionnelle, une terre où elles ne sont pas les bienvenues, et où tout est à construire. Elles ont laissé derrière eux, au-delà de leurs biens matériels, leur identité, leurs valeurs, une vie perdue à jamais, et le danger demeure :

« Le danger de ne plus vivre n’était pas si loin comme nous lavions pensé en quittant ces terres qui nous ont vu naître. La menace avait changé de forme : elle était insidieuse, espiègle, subtile, permanente, et nimporte qui de cette administration publique, dans cet état réputé de droit, nous lappliquait avec une facilité déconcertante au nom du respect des instructions »

Cet ouvrage dévoile que partout transpirent les regards condescendants, la méfiance, la peur de la promiscuité, dans l’ascenseur à la sortie du métro, sur le quai de gare. Et lorsque l’étranger affirme sa condition de réfugié politique, le fossé s’élargit encore. Même la courtoisie est jugée suspecte.

Le narrateur rend compte de ce qu’il vit depuis son arrivée, il parle de l’attente dans un abri, « Le palace de Prévérenges sous la terre humide », comme la vermine dit-il, au milieu de dizaines d’hommes, venant de tous les points géographiques soumis à la dictature et aux violences. Ils sont tous arrivés remplis d’espoir envers cette Suisse « chantée dans le monde entier comme une démocratie exemplaire ».

Cet ouvrage évoque aussi le désir des corps, la solitude, les fuites offertes par l’alcool et la drogue, les décisions irrévoquables qui poussent à l’illégalité. Le demandeur d’asile, homme honnête et droit sur sa terre de naissance, devient un criminel en Europe.

Le récit « Un détour par le bois » témoigne du délit de faciès qui peut conduire à une issue tragique.

Enfin « L’indifférence de la blouse blanche », choquant, en Espagne, en Suisse, le même dédain semble prévaloir sur le serment d’Hippocrate. Triste communauté que cette Europe abondante qui tend à oublier que son confort s’est construit sur le pillage des richesses humaines et naturelles du continent africain, et que cet état perdure en toute impunité.

Je suis frappée par le tutoiement utilisé par le personnel des administrations. En Suisse, on dit « tu » lorsque l’on se connaît bien, généralement cela peut prendre du temps, mais là il marque l’infériorité de celui à qui il est adressé, cet usage de langage en dit long.

AILLEURS ne fait pas l’économie de l’humour, le narrateur est un observateur attentif qui s’octroie quelque répit, une sorte d’instinct de survie. En témoigne, « le vieil homme et le chat » un homme « étique comme un fil de fer » qui se promène sur son balcon, un corps diaphane vêtu d’un slip alors que le temps devient hivernal. Au fur et à mesure du manège du vieil homme, le narrateur nous emmène vers une situation des plus cocasse.

L’écriture de Alain Tito Mabiala détaille l’invisible, nous fait entrer derrière les mots, pour que nos consciences se réveillent. Il crie « halte à l’indifférence » « halte à la déshumanisation » pour que nous, lecteurs et êtres humains, puissions ouvrir les portes de la reconnaissance de l’autre qui n’est autre que la reconnaissance de soi.

En filigrane, cet ouvrage suggère que nous sommes tous, quelle que soit notre couleur de peau et notre culture, les marionnettes des hommes au pouvoir de la soi-disant démocratie.

« Un capitalisme qui multiplie lostracisme des démunis malgré les performances économiques »

En postscriptum, j’aimerais remercier Alain pour la richesse du vocabulaire utilisé, j’ai relevé une tripotée de mots comme : une balèvre, une odeur méphitique, leucoderme, apraxie, et on apprend que les lits des abris miaulent des borborygmes.

 

 

Caroline Despont, Auteure

12 juillet 2019

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