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Analyses et points de vue

Le rôle trouble du général Muhoozi Kainerugaba

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Dans le paysage complexe des conflits dans l’Est de la RDC, la position de l’Ouganda suscite de plus en plus d’interrogations. Selon le dernier rapport du groupe d’experts des Nations Unies, les Forces de défense du peuple ougandais (UPDF) ont considérablement renforcé leur dispositif militaire en RDC, déployant au moins 3 000 soldats supplémentaires en 2025, portant leur présence totale à plus de 6 000 hommes depuis 2024.

Officiellement justifié par la lutte contre les rebelles des Forces démocratiques alliées (ADF), ce déploiement massif semble répondre à des logiques bien plus complexes, mêlant sécurité nationale, ambitions économiques et jeux d’influence régionale. La position de Kampala est ambiguë. Elle oscille entre coopération militaire affichée avec Kinshasa et soutien tacite aux terroristes du RDF/M23.

L’UPDF opère officiellement en RDC depuis 2021 dans le cadre de l’opération Shujaa, une campagne conjointe avec les FARDC de la RDC visant à neutraliser les ADF, groupe rebelle d’origine ougandaise responsable de nombreux massacres dans les provinces frontalières de l’Ituri et du Nord-Kivu. En février et mars 2025, sans l’approbation préalable du gouvernement congolais, l’UPDF a déployé plus de 1 000 soldats.

L’Ouganda a un important matériel militaire à Bunia, ainsi que dans les territoires de Mahagi et de Djugu en Ituri. Ces mouvements, commandés par le général de division Félix Busizoori, échappaient au cadre officiel de l’opération Shujaa, tant en termes de mandat que de chaîne de commandement. Le gouvernement congolais a confirmé que ces nouveaux déploiements avaient été effectués sans son accord.

Donc l’UPDF mène des initiatives unilatérales en dehors du cadre des opérations conjointes avec les FARDC. Le rapport des experts de l’ONU révèle que l’offensive de RDF/M23 sur Goma et les avancées prévues vers Lubero, au Nord-Kivu, ont incité l’UPDF à renforcer son dispositif militaire pour servir de zone tampon stratégique le long des lignes de front vers le Grand Nord du Nord-Kivu.

Cette « position défensive avancée » est publiquement justifiée par Kampala comme nécessaire pour protéger sa sécurité et ses intérêts économiques. Le président Yoweri Kaguta Museveni a insisté sur le fait que la présence de l’UPDF n’était pas liée à la « lutte contre les terroristes du RDF/M23 », mettant plutôt en avant son objectif de contrer les ADF et de sécuriser la construction de la route Kasindi-Beni-Butembo.

Pourtant, la proximité immédiate des forces de l’UPDF avec les positions de RDF/M23 dans le sud du territoire de Lubero a suscité des inquiétudes quant à l’impartialité de leur présence. La position de l’Ouganda dans le conflit congolais est marquée par une ambiguïté troublante. D’un côté, Kampala collabore avec Kinshasa dans des opérations militaires conjointes contre les ADF.

Et de l’autre, il apporte un soutien tacite aux terroristes du RDF/M23, comme l’ont montré divers rapports des Nations unies. Le rôle de l’Ouganda reste particulièrement ambigu. L’Ouganda semble pour l’instant tracer sa propre voie, il ne s’est pas allié à Kigali ou au RDF/M23. Néanmoins, il est frappant de constater comment les forces ougandaises ont étendu leur territoire dans l’est de la RDC.

Cette expansion territoriale discrète mais significative suggère une stratégie calculée visant à renforcer l’influence régionale de Kampala sans s’aliéner complètement Kinshasa. C’est un double jeu cynique. Les déclarations publiques incendiaires du général Muhoozi Kainerugaba, chef des forces de défense ougandaises et fils du président Museveni, n’ont fait qu’accroître les suspicions.

Muhoozi Kainerugaba a exprimé à plusieurs reprises son admiration pour le président rwandais Paul Kagame et souligné l’étroite coopération entre l’UPDF et les RDF. Plus troublant encore, il a affirmé que ses troupes entreraient « d’ici une semaine » dans la ville de Kisangani. Ces provocations ont soulevé des questions légitimes quant aux objectifs sous-jacents de l’implication de l’Ouganda en RDC.

Les experts de l’ONU ont d’ailleurs affirmé en 2024 que les renseignements ougandais avaient apporté un « soutien actif » au RDF/M23, alors même que l’opération Shujaa était en cours. Le premier objectif de Kampala serait de s’assurer une zone tampon le long de sa frontière avec la RDC, lui permettant de se protéger à la fois des ADF et, à plus long terme, des risques politiques chez son voisin congolais.

Cette logique sécuritaire s’inscrit dans une perspective historique. L’Ouganda et le Rwanda sont notamment intervenus dans les deux grandes guerres du Congo (1996-1997, puis 1998-2003), et leurs troupes se sont même affrontées pendant six jours en juin 2000 dans les rues de Kisangani. La situation actuelle évoque un scénario similaire à celui de 1998, où « il y avait les Kivus pour le Rwanda et l’Ituri pour l’Ouganda ».

Au-delà des considérations sécuritaires, les intérêts économiques de l’Ouganda dans l’Est de la RDC apparaissent comme un moteur essentiel de son engagement. Le rapport des experts de l’ONU souligne que les « intérêts » ougandais dépassent largement le cadre de la protection des civils et se concentrent sur des enjeux géo-économiques majeurs. Les exportations d’or de l’Ouganda ont connu une croissance spectaculaire ces dernières années.

Elles sont alimentées en grande partie par le minerai congolais « labellisé comme ougandais et ré-exporté ». L’Ituri, où l’UPDF a massivement déployé ses troupes, est particulièrement riche en gisements aurifères. Kampala prépare activement l’exploitation de ses importantes réserves pétrolières frontalières, en partenariat avec le français TotalEnergies et le chinois CNOOC. Le pétrole serait la « raison majeure » de l’opération Shujaa.

Fin janvier 2025, le porte-parole de l’armée ougandaise Felix Kulayigye soulignait que l’Est congolais était « le marché pour l’Ouganda », insistant sur la nécessité d’y construire des infrastructures, ces « artères du business ». La sécurisation conjointe des travaux de réhabilitation de la route Kasindi-Beni-Butembo figure d’ailleurs en bonne place dans le mémorandum d’entente révisé entre la RDC et l’Ouganda.

La présence accrue de l’UPDF en Ituri a ravivé d’anciennes tensions ethniques dans la région. Le déploiement ougandais à Djugu, conjugué aux déclarations du général Muhoozi Kainerugaba défendant la communauté Hema et menaçant la CODECO (un groupe armé principalement Lendu), a risqué d’exacerber les conflits intercommunautaires. Ces inquiétudes trouvent leur origine dans l’intervention précédente de l’UPDF en Ituri au début des années 2000.

Elle avait donné lieu à des attaques meurtrières contre des villages Lendu aux côtés des milices Hema, aggravant ainsi le conflit ethnique. La CODECO a d’ailleurs perçu les récents déploiements de l’UPDF comme dirigés contre ses combattants et la communauté Lendu dans son ensemble, conduisant à des semaines de combats intenses entre les deux forces. La présence de l’UPDF pose également des défis opérationnels aux efforts de la MONUSCO pour protéger les civils.

Les troupes ougandaises se sont déployées dans des zones qui recoupent les zones d’intervention de la MONUSCO, particulièrement dans les sites accueillant des déplacés internes. Ce chevauchement soulève des inquiétudes quant à la coordination opérationnelle, d’autant plus qu’il existe une absence notable de communication et de coordination entre les deux forces.

Cette situation crée une confusion dangereuse sur le terrain et pourrait compromettre les efforts de protection des civils. Face au renforcement unilatéral des troupes ougandaises, le président congolais Félix Tshisekedi s’est trouvé dans une position délicate. Reconnaissant la capacité limitée de la RDC à affronter deux armées étrangères simultanément, il a choisi d’accepter a posteriori le déploiement ougandais.

Cette attitude reflète un calcul pragmatique : « Il y a beaucoup de bon sens de la part du président congolais, qui n’a pas voulu ouvrir deux fronts à la fois dans l’Est. Sachant ce qu’une association ouverte entre Kigali et Kampala pourrait constituer comme menace. Il a préféré garder les relations avec Kampala stables pour ne pas se compliquer toute la diplomatie régionale ».

Pour tenter de normaliser la situation, le général Muhoozi Kainerugaba et le lieutenant général Jules Banza Mwilambwe, chef d’état-major des FARDC, ont signé le 20 juin 2025 à Kinshasa un mémorandum d’entente révisé sur les opérations conjointes Shujaa contre les terroristes ADF. Ce nouvel accord prévoit : le renforcement des opérations contre les ADF et leur élargissement dans les territoires de Mambasa en Ituri.

L’extension des opérations conjointes contre les groupes armés responsables de l’insécurité dans l’Ituri (Djugu, Irumu, Mahagi et Aru), le maintien de l’équipe conjointe des renseignements et la sécurisation conjointe des travaux de la route Kasindi-Beni-Butembo. Malgré ces efforts de formalisation, les doutes persistent quant à la réelle volonté de Kampala de respecter le cadre convenu.

La position de l’Ouganda dans l’est de la RDC reste marquée par une ambiguïté calculée qui sert pour l’instant ses intérêts immédiats, mais pourrait à terme se révéler contre-productive. En jouant sur plusieurs tableaux à la fois – coopération officielle avec Kinshasa, soutien tacite au RDF/M23, expansion militaire discrète et protection de ses intérêts économiques -, Kampala tente de maximiser son influence régionale sans s’aliéner complètement aucun des acteurs en présence.

Cette stratégie comporte des risques majeurs. D’une part, elle contribue à fragiliser davantage l’autorité de l’État congolais dans ses provinces orientales. D’autre part, elle exacerbe les tensions intercommunautaires en Ituri et complique les efforts de pacification. Enfin, elle pourrait finir par provoquer une réaction plus ferme de la communauté internationale, déjà alertée par les rapports des experts de l’ONU.

La situation est assez inquiétante, on est quasiment dans une répétition du contexte de 1998. Dans ce jeu géopolitique complexe, l’Ouganda continue de marcher sur une corde raide, cherchant à préserver ses multiples intérêts dans une région en proie à une instabilité chronique. Les prochains mois seront cruciaux pour déterminer si cette stratégie ambiguë peut se maintenir ou si elle finira par se heurter à des limites insurmontables.

TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR

Analyses et points de vue

Le piège de l’écume : les institutions congolaises ont créé une jurisprudence

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Il est une mécanique perverse qui, sous couvert d’émotion et de transparence, transforme un murmure numérique en acte d’accusation. Un fait divers sans consistance, une plainte dépourvue de commencement de preuve, des interférences à tous les niveaux et des caprices de diva d’une personnalité se réclamant elle-même de l’opposition pour politiser une affaire privée, confondant cyniquement justice et vengeance.

Et voilà qu’une machine judiciaire et médiatique s’est emballée. La toile alimentée quasi-quotidiennement pendant près de six mois par des propos diffamatoires de l’intouchable victime auto-proclamée, avec sa mémoire sélective et sa soif de spectaculaire, a offert une chambre d’écho idéale à des élucubrations qui, en temps normal, n’auraient jamais franchi la porte d’un tribunal. Mais le mal est fait : l’accusation, aussi inconsistante soit-elle, devient le récit dominant.

La présomption d’innocence se mue en un privilège qu’il serait suspect de défendre, et l’opinion publique, nourrie de bribes volontairement déformées, se fait juge sans jamais avoir lu le contenu du dossier. On ne combat pas une personne qui incarne aux yeux de l’impétrante un adversaire politique imaginaire, on le salit sur les réseaux sociaux en piétinant allègrement la loi sur le numérique et en s’appuyant sur un procès sans substance, en pariant sur l’usure et l’opprobre.

Le plus alarmant est la coalition discrète qui s’est nouée pour donner à cette mascarade un vernis institutionnel. Des autorités qui devraient garantir l’équilibre démocratique se découvrent soudainement une foi brûlante pour une cause fragile, non par conviction, mais parce qu’elle sert à écarter celui qui gêne leurs ambitions. On ne cherche plus à protéger les institutions établies mais à protéger ses propres relais à travers une histoire à tirer par les cheveux.

En instrumentalisant une parole aux relents de victimisation nauséabonde, portée par une personnalité connue pour son goût immodéré des conflits et sa capacité à réécrire les faits en ligne, certains institutionnels ont fabriqué une jurisprudence dangereuse. Désormais, une allégation sans preuve, n’importe laquelle d’ailleurs, pourvu qu’elle soit assez bruyante et qu’elle s’habille des bons habits militants, suffit à déstabiliser des carrières, à salir des lignées et à neutraliser des voix indépendantes.

Le droit devient un outil de confort managérial, un simple bouton “supprimer” pour des hiérarchies aux abois. Personne ne semble voir le côté profondément pervers de l’acte : offrir une tribune institutionnelle à une accusation non étayée, c’est lui conférer une légitimité historique qu’elle n’a jamais méritée. Sous les projecteurs d’une actualité fabriquée, l’honneur d’un homme et la réputation d’une famille sont broyés avec une légèreté irresponsable, juste pour qu’une opposante auto-proclamée puisse exister médiatiquement un semestre de plus.

Ce dossier entrera dans l’histoire non pour sa rigueur judiciaire, mais pour son irresponsabilité émotive, symptôme d’une époque où les institutions préfèrent brûler une réputation plutôt que d’admettre qu’elles ont cédé au chantage de la rumeur. Le véritable péril n’est pas la condamnation de deux policiers d’aujourd’hui ni l’acquittement d’un innocent, c’est le précédent que l’on crée pour demain : celui d’un État où la plus inconstante des fictions, pour peu qu’elle serve des intérêts coalisés, peut légalement anéantir un destin.

TEDDY MFITU

Polymathe, chercheur et écrivain /;Consultant senior cabinet CICPAR

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