Analyses et points de vue
Le Haut-Uélé doit choisir : continuer à pleurer comme à Kolwezi ou se prendre en charge
Le Haut-Uélé est un cas d’école de gestion opaque et de dilapidation des ressources publiques. Alors que ses recettes mensuelles sont estimées à plusieurs dizaines de millions de dollars , la population continue de vivre dans un dénuement scandaleux : routes impraticables, écoles délabrées, hôpitaux sans médicaments, chômage endémique, une richesse invisible et une pauvreté criante.
Pendant ce temps, des provinces comme le Lualaba – pourtant confrontées à des défis similaires – parviennent à transformer leurs mines en infrastructures tangibles . Pourquoi le Haut-Uélé, malgré ses richesses, reste-t-il une « province pleureuse », incapable de se développer ? Pourtant les flux financiers cachés, comparés avec d’autres provinces modèles, posent une question brûlante : Où passe l’argent ?
La mine de Kibali, exploitée par Barrick Gold, verserait mensuellement 1 million de dollars en redevances provinciales. Pourtant aucun hôpital moderne n’a été construit avec ces fonds. Les routes reliant Isiro à Dungu sont toujours impraticables en saison des pluies et les écoles publiques manquent de livres, de bancs et de professeurs payés à temps. Ce qui nous a poussé à une comparaison avec le Lualaba.
À Kolwezi, les recettes minières ont financé la réhabilitation de l’aéroport international, la construction de centres de santé modernes et des infrastructures urbaines (voiries, éclairage public). Pourquoi le Haut-Uele ne suit-il pas cet exemple ? Existerait-il une caisse noire à Isiro ? Le poste frontalier de Bô, à la frontière soudanaise, génèrerait entre 25 000 et 30 000 USD par jour. Officiellement, ces fonds doivent servir au désenclavement.
En réalité aucun audit public n’a jamais confirmé l’utilisation de ces fonds. Les travaux promis (ponts, routes) n’existent pas. Une petite comparaison avec le Haut-Katanga où les péages de Kasumbalesa (frontière zambienne) financent des projets sociaux vérifiables (écoles, centres de formation). Les taxes sur le commerce, les permis et les exploitations forestières ajouteraint 2,5 à 4 millions USD par mois.
Pourtant la Direction Générale des Recettes (DGR) ne publie aucun rapport détaillé. Les fonctionnaires provinciaux perçoivent des salaires irréguliers, malgré ces rentrées. Une petite comparaison avec la Tshopo où c’est tout en leur honneur grâce à la transparence budgétaire, elle a pu financer des projets agricoles avec l’appui de l’USAID. Une bonne gestion répond à l’équation simple de la mine à la modernité.
Alors que le Haut-Uélé stagne, le Lualaba montre qu’une bonne gouvernance peut transformer les ressources en progrès par une rénovation urbaine : routes asphaltées, bâtiments administratifs modernisés. Des Investissements sociaux : cliniques provinciales, salles de spectacle, écoles techniques et une attractivité économique. L’aéroport de Kolwezi attire des investisseurs miniers et touristiques.
Contrairement au Haut-Uélé de la pleureuse exécutive, le Lualaba publie des rapports financiers accessibles, implique les autorités locales dans la planification et lutte contre la corruption via des audits indépendants. Pourquoi l’exécutif provincial du Haut-Uélé échoue-t-il ? Il y a une absence totale de transparence donc pas de suivi public des dépenses. Le clientélisme politique est à son apogée.
Les fonds générés par la province serviraient à rembourser des dettes contractées pendant l’élection, à acheter des loyalismes des alliés gourmands qui ont participé au plus grand scandale de tricherie de notre histoire récente plutôt qu’à développer les territoires. Il y a clairement une incompétence gestionnaire. Certains ministres provinciaux ont des CV impressionnants par la transhumance mais des résultats inexistants.
Que faire ? Il faut un audit international immédiat. Il faut enquêter sur les flux financiers (Kibali, péage de Bô, taxes locales) et sanctionner les détournements sans oublier l’instigateur et protecteur de ces pratiques criminelles. Suivre l’exemple du PIREDD Haut-Uélé , où les communautés rurales gèrent elles-mêmes leurs ressources et donner plus de pouvoir aux territoires plutôt qu’à Isiro.
Il faut copier les bonnes pratiques, exiger une transparence budgétaire, des investissements visibles (routes, écoles, hôpitaux) et des partenariats publics-privés pour maximiser les recettes minières. La province du Haut-Uélé n’est pas pauvre. Elle est juste mal gérée. Plusieurs millions de dollars USD par mois pourraient transformer la province. Pourtant, rien ne change : pas de routes, pas d’écoles dignes, pas d’emplois.
La question n’est plus « Combien la province gagne ? » mais : Qui détourne l’argent ? A qui profite ce détournement ? Quand la population sera-t-elle prioritaire ? Le Lualaba prouve qu’une autre voie est possible. Le Haut-Uélé doit cesser de pleurer et commencer à agir. Un chef qui pleure au lieu d’agir est comme un arbre qui crie famine au milieu de la forêt. Ses larmes ne nourrissent personne et ses racines pourrissent dans l’inaction.
Un dirigeant qui geint au lieu de bâtir est comme une pirogue trouée : plus il se plaint de couler, plus il distrait les autres de l’urgence de ramer. Pleurer sur ses échecs au lieu de les réparer, c’est comme prier pour la pluie avec un seau percé. Dieu lui-même ne peut sauver celui qui refuse d’agir. À méditer pour certains leaders du Haut-Uélé et d’ailleurs.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Un accueil sous haute surveillance : Kinshasa ouvre ses portes avec prudence stratégique
C’est un signal diplomatique aussi discret que lourd de conséquences. En confirmant l’arrivée ce 17 avril d’un premier contingent de 15 ressortissants de pays tiers sur son sol, la RD Congo endosse un rôle géopolitique délicat. Alors que les crises migratoires et les politiques de relocalisation déchirent les consensus occidentaux, Kinshasa choisit la voie d’une solidarité strictement encadrée.
Le message est ciselé : il s’agit d’un accueil “transitoire”, sous “titres de court séjour”, et non d’une installation durable. Dans une nation où la souveraineté est un trésor jalousement gardé, le gouvernement Tshisekedi trace une ligne rouge claire : la RDC est un partenaire humanitaire, mais pas une terre d’asile par défaut. Le montage financier de l’opération achève de lever toute ambiguïté sur l’équilibre des intérêts en présence.
La prise en charge étant intégralement supportée par le Trésor américain, la RDC prête son territoire sans exposer ses finances publiques, pourtant exsangues. Ce modèle de “sous-traitance humanitaire” permet à Washington de gérer un flux migratoire sensible loin de ses côtes médiatiques, tout en offrant à Kinshasa un levier de négociation non négligeable dans ses relations avec l’Occident.
C’est une transaction tacite où la générosité affichée sert de paravent à un réalisme politique froid : l’hospitalité congolaise est temporaire, financée, et révocable. Si le chiffre de 15 personnes semble dérisoire au regard des millions de déplacés internes que compte déjà le Congo, la portée symbolique est immense. En pleine crise sécuritaire dans l’Est, le pouvoir central démontre sa capacité à contrôler ses frontières et à organiser des flux migratoires “ordonnés” selon des standards internationaux.
Ce premier vol est un test, une démonstration de force administrative qui vise autant la communauté internationale que l’opinion publique nationale. Le gouvernement le sait : la patience de la population face à l’accueil d’étrangers, quand des milliers de Congolais dorment encore sous des tentes à Goma, est une équation explosive. Pour l’instant, le gouvernement maîtrise la narration. Mais la gestion de la perception locale sera, à terme, le véritable défi de cette opération.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
