Analyses et points de vue
Le fardeau du silence, l’impunité du régime de Paul Kagame devient la prison de son peuple
Depuis le 10 mars 2014, une mesure administrative froide et implacable pèse sur les citoyens rwandais ordinaires : la suspension de la délivrance de visas par l’Afrique du Sud. Ce qui fut pendant des décennies un corridor vital vers des soins médicaux de pointe, des universités prestigieuses et des opportunités économiques, s’est transformé en porte close.
Cette décision unilatérale, que rien ne justifie en apparence dans les relations diplomatiques réciproques – les Sud-Africains voyageant toujours librement au Rwanda –, est bien plus qu’une crispation bureaucratique. Elle est le symptôme visible d’un conflit souterrain, où la population rwandaise paie le prix fort des agissements de son propre gouvernement. La raison de cette sanction ciblée n’est pas un mystère, malgré les dénégations de Kigali.
Elle trouve sa source dans une série d’actes illégaux et violents perpétrés sur le territoire sud-africain, attribués par les autorités de Pretoria à des agents rwandais. L’assassinat en 2014 de Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements rwandais devenu critique du régime, étranglé dans une chambre d’hôtel de Johannesburg, en est l’épisode le plus emblématique. Pretoria a, à plusieurs reprises, exigé l’extradition des suspects directement impliqués, érigeant cette coopération judiciaire en condition sine qua non à une normalisation des relations.
Une demande restée lettre morte. Face à cette pression, la réaction – ou plutôt l’absence de réaction – de Kigali est révélatrice. Le régime de Paul Kagame s’abstient de toute riposte diplomatique proportionnée, comme une suspension réciproque des visas. Ce silence stratégique est un aveu tacite. Il indique que les autorités rwandaises reconnaissent, en coulisses, le bien-fondé des griefs sud-africains et préfèrent absorber la sanction plutôt que de s’engager sur le terrain de la transparence et de l’extradition.
Ainsi, le régime protège des individus accusés de crimes graves, choisissant délibérément de sacrifier la mobilité et les aspirations de ses citoyens pour préserver un mur d’impunité. Les véritables otages de cette confrontation silencieuse sont donc les Rwandais lambda. Étudiants privés de formations, patients sevrés d’accès à des hôpitaux spécialisés, entrepreneurs coupés de réseaux économiques : une partie de leur avenir s’est évaporé.
Cette situation illustre une relation toxique entre un État et sa population, où les droits fondamentaux des citoyens – à la mobilité, à l’éducation, à la santé – sont instrumentalisés et subordonnés à la protection d’intérêts opaques. L’impunité offerte à quelques-uns se mue en punition collective pour des millions d’autres. L’histoire de ce visa suspendu est une leçon amère en géopolitique et en gouvernance. Elle démontre que lorsqu’un régime place sa propre protection et celle de ses agents au-dessus des lois internationales.
Voire celle du bien-être de son peuple, il transforme ce dernier en variable d’ajustement. Le fossé se creuse alors entre les privilèges d’une élite à l’abri et les entraves subies par la nation. La voie que cela dessine pour tout pays est périlleuse : celle où la souveraineté se confond avec l’impunité, et où le coût de cette dérive est imputé, non à ses responsables, mais à des citoyens réduits au statut de captifs silencieux des choix de leur gouvernement.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
La matrophagie : l’instinct cannibale ou la maternité dévorée
La matrophagie n’est pas un mythe oublié, ni une simple figure échouée sur les rives de la psychanalyse. Elle est le geste inaugural, trop souvent tu, de notre rapport à l’origine. Manger la mère, c’est d’abord tenter d’absorber ce qui nous a précédés pour ne plus lui être redevable : un monde sans dette, sans filiation, sans cet importun rappel que nous venons toujours d’ailleurs que de nous-mêmes.
Dans cette ingestion symbolique, l’enfant devenu adulte croit s’émanciper en digérant celle dont le corps fut le premier territoire. Mais le prix de cette autarcie est l’oubli de la vulnérabilité constitutive — celle qui nous lie aux autres par ce que nous avons reçu avant même de savoir vouloir. La matrophagie n’est donc pas un acte, mais un silence : celui d’une culture qui célèbre l’autonomie tout en ensevelissant les mères sous le poids de ce qu’elles ont donné sans jamais pouvoir être remboursées.
Car la matrophagie n’a pas besoin de crocs ni de feux de bois : elle s’exerce froidement, dans les interstices du quotidien. Elle se niche dans l’injonction faite aux mères de s’effacer dès lors que leur utilité a servi — après le sevrage, après les nuits blanches, après que leur corps a été morcelé par les attentes sociales. On loue leur abnégation tout en la leur reprochant dès qu’elle devient trop visible. On les somme de donner sans compter.
Puis on les accuse d’étouffer lorsqu’elles osent encore vouloir exister pour elles-mêmes. La matrophagie, c’est cette double contrainte qui transforme la mère en ressource, puis en gêne : source de vie réduite à l’état de vestige, une fois son capital de sollicitude épuisé. Elle révèle ainsi la contradiction brute d’une société qui sacralise la maternité comme fonction mais abandonne la mère comme personne. Ce que la matrophagie déchire, c’est le lien même qui pourrait fonder une politique de la vulnérabilité partagée.
En faisant de la mère le lieu du don sans retour, on installe au cœur du monde une dette impossible à honorer, et que l’on préfère donc effacer en effaçant celle qui l’incarne. Mais refuser la matrophagie, ce n’est pas simplement rendre hommage aux mères : c’est refuser la logique sacrificielle qui exige que le commencement soit dévoré pour que le continuateur puisse se croire autosuffisant.
C’est soutenir qu’aucun commencement ne doit être ni mangé ni oublié, mais porté comme ce qui nous empêche à jamais de nous prendre pour des dieux. La mère digérée hante les cultures qui l’ont avalée ; la mère reconnue, en revanche, pourrait devenir le premier maillon d’une chaîne où donner et recevoir ne s’opposent plus, où l’on cesse enfin de croire qu’il faut tuer ce qui nous a faits pour devenir quelqu’un.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
