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Israël Nzila, la voix poétique du Congo couronnée par le Prix Théâtre RFI 2025
Le rideau est tombé à Limoges, au Festival des Francophonies, sur une victoire qui résonne bien au-delà des frontières françaises : le Congolais Israël Nzila, 31 ans, a remporté le prestigieux Prix Théâtre RFI 2025 avec « Clipping », une œuvre bouleversante qui plonge dans les cicatrices intimes et collectives d’une survivante. Entre poésie et douleur, ce texte révèle une écriture audacieuse, dense, où le langage devient matière de survie et arme de résistance.

Né dans une famille d’enseignants, deuxième d’une fratrie de six enfants, Israël Nzila a grandi dans un univers où les livres constituaient le quotidien. Birago Diop, Césaire, Senghor… ces grandes voix de la littérature africaine l’ont accompagné dès l’enfance, sans qu’il en mesure encore toute la portée. Mais au fil du temps, cette familiarité avec les mots a nourri un imaginaire fécond et une obsession pour la puissance du langage. « Nous sommes faits de mots », confie-t-il, rappelant que le langage est à la fois mémoire, miroir et tremplin pour se réinventer.
Dans « Clipping », Nzila explore avec une force désarmante l’absence et la survie. Do, son héroïne, traverse une forêt où la parole des arbres fait écho aux blessures des hommes. Les mots deviennent alors refuges et armes, capables de donner forme à l’indicible. L’influence de Sony Labou Tansi est palpable : cette langue qui tremble, poétique et tranchante à la fois, ne cherche pas seulement à émouvoir, mais à faire surgir une vérité crue. L’œuvre est un cri de douleur, mais aussi une invitation à l’espérance.

L’écriture de Nzila ne se limite pas au théâtre : il est aussi nouvelliste et photographe. Sur ses images comme dans ses textes, il tisse des passerelles entre ombre et lumière, entre désespoir et renaissance. Ses photographies, souvent marquées par des scènes de fragilité et d’espérance, traduisent cette conviction intime : « Tout Congolais vit avec l’espoir. Même au cœur des situations inacceptables, nous croyons que les choses finiront par changer. » Une croyance chevillée à l’âme, héritée sans doute de cette jeunesse congolaise qui refuse de se résigner.
Les thèmes qui traversent son œuvre révèlent un écrivain soucieux de sonder les fractures de sa société. Les femmes y occupent souvent une place centrale, mais les hommes ne sont jamais loin, notamment à travers cette « absence des pères » qu’il considère comme une tragédie sociale. Dans Clipping, le père de Do, musicien engagé, est assassiné pour avoir chanté contre les injustices. Une histoire inspirée du destin réel de Katembo Idengo, alias « Delcato », abattu à Goma pour avoir osé défier la guerre par la musique. Pour Nzila, cette absence du père renvoie à l’absence de repères, de modèles et d’attaches, miroir des dérives politiques et sociales de son pays.

Avec Clipping, Israël Nzila n’offre pas seulement une pièce de théâtre : il propose une fresque poétique où se croisent mémoire, douleur, et combat. Ce Prix Théâtre RFI 2025 marque une étape décisive dans le parcours d’un écrivain qui conjugue rage et délicatesse, lucidité et foi en l’avenir. Tout indique que cette voix singulière, née au Congo mais portée par l’universel, résonnera longtemps sur les scènes du monde.
Tchèques Bukasa/CONGOPROFOND.NET
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La RDC parle, le monde écoute… mais que retient-il vraiment ? ( Par
Dans le théâtre feutré de grandes chaînes internationales, une interview n’est jamais un simple échange. C’est un moment de projection, presque une épreuve : celle où un pays, à travers une voix, se mesure au regard du monde. Lorsque Judith Suminwa Tuluka s’installe face aux caméras de TV5 Monde, c’est précisément cet exercice qui se joue. Non pas seulement répondre, mais exister. Non pas seulement expliquer, mais s’inscrire. Et à cet instant, une question s’impose en filigrane : la RDC est-elle en train de trouver sa voix… ou d’apprendre à la faire porter ?

D’abord, une évidence : le ton est posé, méthodique, presque pédagogique. À aucun moment la Première Ministre ne cède à la précipitation ni à la surenchère. Lorsqu’elle rappelle que « la Constitution est claire » et insiste sur « une consultation permanente » au sommet de l’État, elle installe une image de continuité et de discipline institutionnelle. Ce signal n’est pas anodin, dans un contexte où les équilibres politiques sont souvent scrutés.
Sur le plan international, on peut retrouver la même logique : à propos de l’accueil de migrants, elle évoque « un service que nous rendons (…) dans le cadre d’un accord (…) de manière temporaire ». La formule est mesurée, presque prudente. Elle cherche à tenir une ligne étroite : apparaître comme un partenaire fiable sans donner le sentiment d’un déséquilibre. C’est précisément là que réside la nature de cet exercice : dire suffisamment pour exister, sans trop en dire pour ne pas s’exposer.
Sur la sécurité, le propos gagne en densité. « Nous sommes là pour protéger nos citoyens (…) et l’intégrité territoriale de notre pays », affirme-t-elle. La phrase est forte, presque attendue, mais elle est dite avec une forme de retenue qui tranche avec les discours plus offensifs que l’on observe ailleurs. Cette retenue a une vertu : elle crédibilise. Elle donne le sentiment d’un pouvoir conscient de la gravité des enjeux. Toutefois, elle a aussi une limite : elle atténue l’impact. Car dans ce type d’entretien, tout est affaire de contraste. Et lorsque tout est maîtrisé, tout peut aussi sembler égal. Les moments forts existent, mais ils ne sont pas toujours mis en relief.
C’est particulièrement visible sur le terrain économique. Lorsque Judith Suminwa évoque la nécessité de « partenaires qui vont nous permettre d’évoluer (…) vers une transformation locale (…) et la création d’emplois », elle touche à un point central : celui de la mutation du modèle économique congolais. De même, en affirmant que « nous sommes dans la diversification (…) des partenariats », elle dessine les contours d’une diplomatie plus ouverte.
Ces éléments portent une vision. Ils racontent une trajectoire possible pour la RDC. Pourtant, ils passent presque sans bruit, comme s’ils étaient noyés dans un flux continu d’explications. Le problème n’est donc pas l’absence de contenu. Il est ailleurs : dans la hiérarchie du discours. À trop vouloir tout dire avec le même niveau d’intensité, on finit par ne rien faire émerger clairement.
Il en va de même pour les séquences plus sensibles. La Première Ministre choisit de ne pas éluder certaines réalités, et c’est à mettre à son crédit. Mais dans un espace médiatique où chaque mot peut être amplifié, cette transparence exige un encadrement plus serré. Non pour dissimuler, mais pour orienter la lecture.
C’est toute la différence entre une parole juste et une parole stratégique.
Car au fond, cette interview pose une question simple : que doit être aujourd’hui la communication d’un État comme la RDC sur la scène internationale ?
Si l’objectif est de rassurer, le contrat est rempli. Si l’objectif est d’exister, le mouvement est enclenché. Mais si l’objectif est d’influencer, alors une étape reste à franchir.
Cette étape passe par une transformation du registre. Moins d’explication linéaire, plus de points d’appui. Moins de prudence uniforme, plus de moments assumés. Moins de discours continu, plus de repères clairs. Rien de cela ne remet en cause le fond. Au contraire. C’est précisément parce que le socle est solide que l’exigence augmente.
L’intervention de Judith Suminwa Tuluka donne à voir une parole en construction, sérieuse, cohérente, crédible. Elle marque une entrée dans un espace où la RDC est désormais attendue, écoutée, parfois même contestée. Et c’est peut-être là le signe le plus révélateur : un pays qui commence à compter est un pays dont la parole commence à être scrutée.
Reste désormais à faire de cette parole non seulement un outil de présence, mais un instrument d’influence. Car sur la scène internationale, il ne suffit plus de parler juste. Il faut aussi parler fort, au sens stratégique du terme.
Georges Herady, Journaliste et Analyste Politique.
