Analyses et points de vue
Éloge du vide – la RDC ou l’art sublime de l’absence
Dans ce pays où le néant est érigé en doctrine d’État, le vide n’est pas un manque : il est une esthétique, une politique, une religion. Il est des contrées où l’on bâtit des cathédrales, où l’on grave des poèmes dans le marbre, où l’on sème des idées comme des forêts futures. La RD Congo, elle, a choisi de vénérer le vide. C’est le royaume de l’éphémère.
Non pas le vide bouddhique, méditatif, peuplé de silences fertiles. Non. Le vide congolais est un vide triomphant, bruyant, clinquant. Un vide qui se pavane, se monnaye, s’impose comme seule vérité. Un vide si parfait qu’il en devient génial : comment avoir tant de richesses et n’y laisser que des trous ? Ici, on ne creuse pas que des mines : on creuse des abîmes.
La politique du néant, des hommes sans projet, un pays sans boussole ni rêve commun. Le pouvoir en RDC est une performance artistique où l’on gouverne par l’absence. Des discours sans substance, comme des échos dans une grotte abandonnée. Des lois jamais appliquées, fantômes législatifs errant dans les couloirs du Parlement. Des promesses évaporées avant même d’être achevées, comme la rosée sous le soleil de midi.
Le génie congolais ? Avoir fait du vide un système si efficace qu’il ne laisse même plus de place à la révolte. “Que volez-vous ?” demanderait-on aux dirigeants. “Rien”, répondraient-ils. “Nous ne prenons que ce qui n’existe pas.” C’est ce que nous appelons la culture de l’instant, l’éternel présent d’un peuple sans mémoire. En RDC, le passé est une malle jetée à la rivière, le futur un mirage.
Les héros ? Recyclés en slogans publicitaires. L’histoire ? Réécrite à chaque changement de vent. La mémoire collective ? Effacée comme une ardoise trop souvent lavée. Résultat ? Un peuple condamné à l’amnésie perpétuelle, où chaque tragédie est une première, chaque erreur une nouveauté. Et pendant ce temps, les danseurs dansent, les chanteurs chantent, et le vide grandit, nourri par l’oubli.
Instaurer l’économie de l’illusion a été une véritable prouesse. Des milliards s’évanouissent en plein jour. Comment décrire l’économie congolaise ? Un tour de magie permanent. Des budgets votés, jamais exécutés. Des mines pleines, des caisses vides. Des fortunes qui naissent en une nuit, sans origine, comme des champignons après la pluie. Le miracle congolais : faire disparaître l’argent avant même qu’il n’existe.
Où est passé l’argent du peuple ? Quel argent ?, répond-on, surpris. Il n’y a jamais eu d’argent. Le vide est si bien maîtrisé qu’il devient réalité. La spiritualité de l’absence fait que Dieu Lui-même a quitté le pays. Même la foi en RDC est une croyance en l’invisible. Des églises pleines, des consciences vides. Des prières pour le pain quotidien, mais aucune pour la justice.
Des pasteurs milliardaires prêchant l’humilité depuis des jets privés. Dieu a-t-il abandonné le Congo ? Non. Il a été évincé par des prophètes plus convaincants : ceux du vide organisé. Peut-on habiter le vide ? La RDC n’est pas morte. Elle est devenue un chef-d’œuvre d’absence. Mais le vide, en physique, n’existe pas vraiment. Il est une tension, un appel, une attente.
Et si ce vide n’était qu’une scène vide, attendant ses acteurs ? Et si ce silence n’était qu’un prélude à un cri prochain ? Un jour, peut-être, le Congo se lassera de danser avec le néant. Un jour, peut-être, il se souviendra qu’avant le vide, il y eut des hommes, des rêves, des colères fertiles. En attendant, le spectacle continue. La salle est comble. La scène est vide. Un pays qui célèbre le vide finit par devenir une chambre d’écho où même les lamentations se perdent.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Un accueil sous haute surveillance : Kinshasa ouvre ses portes avec prudence stratégique
C’est un signal diplomatique aussi discret que lourd de conséquences. En confirmant l’arrivée ce 17 avril d’un premier contingent de 15 ressortissants de pays tiers sur son sol, la RD Congo endosse un rôle géopolitique délicat. Alors que les crises migratoires et les politiques de relocalisation déchirent les consensus occidentaux, Kinshasa choisit la voie d’une solidarité strictement encadrée.
Le message est ciselé : il s’agit d’un accueil “transitoire”, sous “titres de court séjour”, et non d’une installation durable. Dans une nation où la souveraineté est un trésor jalousement gardé, le gouvernement Tshisekedi trace une ligne rouge claire : la RDC est un partenaire humanitaire, mais pas une terre d’asile par défaut. Le montage financier de l’opération achève de lever toute ambiguïté sur l’équilibre des intérêts en présence.
La prise en charge étant intégralement supportée par le Trésor américain, la RDC prête son territoire sans exposer ses finances publiques, pourtant exsangues. Ce modèle de “sous-traitance humanitaire” permet à Washington de gérer un flux migratoire sensible loin de ses côtes médiatiques, tout en offrant à Kinshasa un levier de négociation non négligeable dans ses relations avec l’Occident.
C’est une transaction tacite où la générosité affichée sert de paravent à un réalisme politique froid : l’hospitalité congolaise est temporaire, financée, et révocable. Si le chiffre de 15 personnes semble dérisoire au regard des millions de déplacés internes que compte déjà le Congo, la portée symbolique est immense. En pleine crise sécuritaire dans l’Est, le pouvoir central démontre sa capacité à contrôler ses frontières et à organiser des flux migratoires “ordonnés” selon des standards internationaux.
Ce premier vol est un test, une démonstration de force administrative qui vise autant la communauté internationale que l’opinion publique nationale. Le gouvernement le sait : la patience de la population face à l’accueil d’étrangers, quand des milliers de Congolais dorment encore sous des tentes à Goma, est une équation explosive. Pour l’instant, le gouvernement maîtrise la narration. Mais la gestion de la perception locale sera, à terme, le véritable défi de cette opération.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
