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Coopération

EACOP : 1.443 km, 5 milliards $ et 64,5 % réalisés, un pipeline chauffé pour transformer l’Afrique de l’Est

L’East African Crude Oil Pipeline (EACOP), également connu sous le nom d’oléoduc brut Ouganda-Tanzanie, est un projet d’envergure reliant les champs pétrolifères de l’Ouganda à la côte tanzanienne. Long de 1 443 kilomètres, il est en passe de devenir le plus long oléoduc chauffé au monde. Lancée en 2023, sa construction a atteint 64,5 % d’achèvement en juillet 2025, avec une mise en service prévue pour 2027. Ce projet constitue une étape décisive pour l’exportation pétrolière de l’Ouganda et la transformation économique de la région est-africaine.

L’EACOP relie Kabaale, dans le district de Hoima (Ouganda), au port de Tanga, sur la côte tanzanienne. Il permettra l’exportation du pétrole brut extrait des champs pétrolifères du lac Albert, notamment Tilenga et Kingfisher, opérés respectivement par TotalEnergies et la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC). D’un coût estimé à 5 milliards de dollars, ce pipeline est financé par un consortium composé de TotalEnergies (62 %), Uganda National Oil Company (UNOC, 15 %), Tanzania Petroleum Development Corporation (TPDC, 15 %) et CNOOC (8 %).

Mais l’EACOP dépasse le simple cadre d’un oléoduc. Il ambitionne de stimuler l’intégration économique régionale et de faire de l’Ouganda un exportateur net de pétrole. Selon Rystad Energy, le pays pourrait générer jusqu’à 1,5 milliard de dollars par an une fois la production à pleine capacité. En Tanzanie, le projet a déjà rapporté environ 50 milliards de shillings tanzaniens (19,5 millions de dollars) en redevances, taxes et autres prélèvements liés à la construction.

« Ce n’est pas seulement un pipeline, c’est un corridor stratégique pour l’énergie en Afrique de l’Est », déclare Hadi Watfa, gestionnaire du lot 1 du projet, soulignant que la station de pompage 1 (PS-1) à Hoima a atteint 67 % d’achèvement.

Une prouesse technologique

Le pétrole ougandais étant cireux, il nécessite un chauffage constant à 50 °C pour rester fluide. L’EACOP constitue donc une prouesse d’ingénierie : il est équipé de filaments électriques et de câbles à fibre optique sur toute sa longueur, assurant un chauffage efficace et une surveillance en temps réel via satellite, minimisant ainsi les risques de fuite. La section ougandaise du pipeline est alimentée par 80 MW d’énergie solaire et hydroélectrique, la rendant neutre en carbone. La Tanzanie développe également des capacités similaires en énergies renouvelables.

Un moteur économique… et des tensions sociales

Le projet est un catalyseur économique pour les deux pays. Il devrait augmenter les investissements directs étrangers (IDE) de plus de 60 % pendant la phase de construction. En Tanzanie, 1 200 emplois ont été créés, dont 346 au bénéfice des communautés locales autour de Chongoleani. En Ouganda, des milliers d’emplois directs et indirects ont vu le jour dans les secteurs de la construction et de la logistique.

« Le projet avance conformément à l’accord de 2021. Il renforce l’emploi local, la croissance des infrastructures et intègre la Tanzanie dans les marchés énergétiques mondiaux », souligne Neema Mbuja, porte-parole du ministère tanzanien de l’Énergie.

Cependant, des voix critiques se font entendre. Des ONG telles que Greenpeace Africa et Human Rights Watch dénoncent des déplacements forcés et des atteintes à l’environnement, notamment dans les corridors de faune et les zones forestières. Environ 100 000 personnes pourraient être affectées en Ouganda et en Tanzanie. Les promoteurs affirment que 99,3 % des compensations ont été versées aux personnes concernées, et que des mesures environnementales sont en place.

Témoignages locaux : entre espoirs et inquiétudes

« Depuis le début de la construction, mon petit commerce de produits alimentaires a prospéré grâce aux ouvriers du chantier. J’ai pu envoyer mes enfants à l’école », témoigne Amina Juma, commerçante à Tanga.

De son côté, Joseph Mugerwa, agriculteur à Hoima, confie : « J’ai reçu une compensation pour ma terre. Quitter mon champ a été dur, mais j’ai pu lancer une petite entreprise de transport. Cela a changé ma vie. J’espère juste que le projet tiendra ses promesses environnementales. »

Avec un objectif d’exportation de 246 000 barils par jour dès 2027, l’EACOP positionne l’Ouganda et la Tanzanie comme de futurs acteurs clés sur le marché énergétique mondial. Mais des défis subsistent : plusieurs grandes banques internationales se sont retirées du financement en raison de préoccupations climatiques. Des institutions telles que l’Export-Import Bank of China et l’African Export-Import Bank sont pressenties pour combler ce vide.

L’EACOP n’est pas qu’un pipeline. C’est un pari géopolitique et économique pour l’Afrique de l’Est. S’il aboutit, il pourrait redéfinir les dynamiques régionales, tout en posant des questions cruciales sur l’équilibre entre développement et environnement. Comme l’a résumé Dozith Abeinomugisha, de l’Autorité pétrolière de l’Ouganda : « Avec son réseau de fibre optique et sa surveillance en temps réel, l’EACOP sera l’un des pipelines les plus intelligents et sécurisés au monde. »

En 2027, lorsque le pétrole commencera à couler, l’Afrique de l’Est pourrait bien avoir bâti plus qu’un pipeline : un avenir énergétique ambitieux, à condition qu’il réponde aux attentes des populations et aux exigences climatiques.

Claudine N.I et F.N.K