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Corruption à l’Unilu : “Circuits” et “Recommandations” surclassent “PST” et “Les enfants d’abord” ( Enquête de Alain Konso B., Papy Maotela M. Kamangu & Junior K. Ntumba)

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Notre pays, la République Démocratique du Congo, est mal classé dans le Rapport sur l’Indice de Perception de la Corruption, publié par l’ONG Transparency International. Il se retrouve à la 161ème place sur 180 pays évalués avec un score 21%. A la lecture de ce rapport, il y a lieu de constater l’impact provoqué par la corruption dans pratiquement tous les secteurs de la vie courante. En République Démocratique du Congo, la corruption est devenue un modèle de business ; et cela ne gêne guère personne. 

En 2019, une enquête réalisée par la même ONG Transparency International renseigne que plus de 80% d’enquêtés, en République Démocratique du Congo, reconnaissent avoir corrompu un officiel ou une autorité publique pour accéder à un service public ou bénéficier d’une quelconque faveur indue. Il est à signaler que ce taux est le plus élevé du continent africain. Aussi, 59% d’enquêtés reconnaissent aussi à avoir eu à soudoyer un enseignant ou une autorité de l’enseignement.

Malgré que la corruption soit punie en Droit Congolais (Décret du 30 janvier 1940 portant Code Pénal Congolais, Articles 147 et suivants), les individus n’y prêtent plus attention. Elle est normalisée du sommet de l’État aux échelles les plus basses de l’administration publique.

Bien que la corruption ravage tous les secteurs de la vie courante en RDC, nous avons étudié la perception de la corruption dans le secteur de l’éducation, et principalement à l’Université de Lubumbashi. 

Notre choix a porté sur la perception ou pratique de corruption dans le secteur de l’éducation car l’enseignement demeure l’un des secteurs clés pour le développement d’un pays. Plusieurs auteurs ont démontré qu’il existe un lien entre la formation du capital humain et la productivité. Plus un pays investit dans le capital humain, plus il a des chances d’améliorer sa productivité, et de surcroît, de réduire la pauvreté.

Ainsi, pour expliquer ce phénomène sociétal, la pratique de la corruption, nous nous sommes préoccupés à répondre aux deux questions ci-après :

  • La corruption est-elle une réalité dans l’enseignement supérieur et universitaire en République démocratique du Congo ?
  • Comment est-elle perçue par les étudiants ?

 

A l’instar des questionnements posés ci-haut, les objectifs fixés dans notre analyse sont principalement :

  • D’abord, la collecte les données concernant les pratiques et les formes de corruption afin d’aider les institutions universitaires à renforcer leurs efforts dans la lutte contre la corruption ;
  • Ensuite, la création d’une plateforme digitale permettant aux étudiants victimes d’actes de corruption et de harcèlement de dénoncer anonymement leurs bourreaux ; 
  • Et enfin, l’élaboration des options et recommandations sur la politique à mener dans le cadre de la lutte contre la corruption en renforçant les espaces de discussions et débats entre tous les acteurs de l’enseignement supérieur et universitaire.

Pour arriver à nos résultats escomptés, nous avons réalisé une enquête au cours du mois de mai 2018 sur le campus de l’Université de Lubumbashi, UNILU en sigle, une des plus grandes universités de la République Démocratique du Congo, située dans la province du Haut Katanga, à Lubumbashi, dans la commune de Lubumbashi au quartier GAMBELA II, sur la route KASAPA.

Les détails sur notre méthodologie sont partagés sur le tableau ci-contre et, pour avoir des plus amples éclaircissements sur le déroulement de l’enquête et ses résultats, nous vous invitons à lire l’intégralité de l’article sur le lien ……..

 

Méthodologie

Nous nous sommes servis aussi des données partagées sur le site officiel de l’Université de Lubumbashi, qui renseignait des effectifs de 22.652 étudiants et de 1.566 enseignants ; l’organisation de 3 cycles d’étude et de 16 facultés et écoles. Pour cette étude, nous n’avons pas considéré tous les étudiants des classes d’enrôlement(G1/BAC1) dont nous avons tiré un échantillon. A un seuil de confiance de 95% avec une marge d’erreur de 5%, la taille notre échantillon a été fixée 384 étudiants.

La formule utilisée pour déterminer la taille de l’échantillon est :      n=z2.p.( 1 – p ) d2

Légende :

n = taille de l’échantillon

z = niveau de confiance, selon la loi normale centrée réduite (pour un niveau de confiance de 95%, z = 1.96)

p = proportion estimée de la population (lorsque inconnue, on utilise p = 0.5)

d = marge d’erreur tolérée (5%)

Nous avons avancé l’hypothèse selon laquelle la pratique de la corruption tendrait vers zéro pour les étudiants qui débutent leur formation à l’Université de Lubumbashi. 

Par ailleurs, Tanzi et Davoodi (2000) trouvent un lien entre des taux importants de corruption d’un pays et l’enrôlement des étudiants dans la faculté de Droit. Pour les auteurs, dans les pays hautement corrompus, les étudiants préfèrent s’inscrire à la faculté de Droit que dans des facultés des sciences exactes (Sciences, Mathématiques, Ingénierie et Technologie).

En s’appuyant sur ces deux hypothèses, seuls les étudiants des facultés de Droit, de Médecine, des Sciences Économiques et Gestion, des Lettres, Sciences Sociales et des Sciences ont été interrogés. Car, ils constituent plus de 88% de l’effectif total des étudiants de l’Université de Lubumbashi. Pour éviter le biais de sélection, 153 étudiants ont été tirés aléatoirement par choix raisonné.

Afin d’appréhender le phénomène de la corruption dans le milieu universitaire à l’UNILU, la méthodologie adoptée a été articulée autour de l’approche quantitative.  La cible de l’étude quantitative était les étudiants inscrits à l’Université de Lubumbashi pour l’année académique 2017-2018.

 

Les résultats de l’enquête

Au cours de notre analyse, nous avons observé que 88.9% d’étudiants interrogés reconnaissent qu’ils peuvent aisément passer de promotions sans recourir aux pratiques de la corruption, 93%, en revanche, estiment que les pratiques de la corruption sont un phénomène courant au sein de leur université, et 51.6% expriment un sentiment de regret d’avoir participé et/ou d’avoir encouragé un ami ou un condisciple à recourir à une des pratiques de la corruption. 

 

Pour mieux comprendre la pratique de corruption à l’Université de Lubumbashi, nous avons premièrement cherché à relier la pratique de corruption à l’âge, le sexe et les facultés des étudiants. Les résultats sont sans appel : 

  • Par rapport à l’âge, cette pratique de corruption est plus grande dans les promotions supérieures. Plus un étudiant évolue dans son cycle de formation, plus il est exposé à ce phénomène de corruption, et ce sont plus des étudiants qui ont passé plus de temps que prévus à l’université qui sont enclins à cette pratique ;
  • Quant au sexe, les étudiants masculins sont plus disposés à cette pratique que les étudiants féminins ;
  •  Et enfin, nous avons observé la pratique de la corruption est plus grande auprès des étudiants des facultés de Droit, des Lettres, des Sciences Sociales, et d’Économie et de Gestion. Au contraire, Les étudiants de la faculté des Sciences enregistrent une pratique de corruption nettement faible, comparée aux autres étudiants enquêtés

 

En second lieu, nous avons aussi voulu comprendre les raisons de cette pratique auprès des étudiants interrogés, ainsi nous avons croisé cette pratique avec la connaissance des conditions de délibération et de pondération de cotes. Les résultats enregistrés sont :

 

  • Parmi les étudiants interrogés, seuls 66.7% et 63.4% ont connaissance respectivement des conditions de délibérations aux sessions d’examens et la pondération de chaque cours de sa promotion.
  • Malgré la connaissance des conditions de délibération et/ou celle des pondérations d’un cours, les étudiants s’illustrent dans la pratique de corruption. Ces résultats confirment les précédents : les étudiants des facultés de Droit, Sciences Sociales et d’Économie et de Gestion sont les plus disposés au phénomène de corruption que leurs camarades des facultés des Sciences et de Médecine.
  • Parmi les raisons avancées par les étudiants qui les poussent à pratiquer la corruption, ils affirment que la corruption en milieu universitaire est surtout favorisée par eux-mêmes les étudiants. Ils accusent, en deuxième position, aussi leurs enseignants et reconnaissent que tous les acteurs (dirigeants, enseignants, administratifs et étudiants) au sein de l’université sont aussi impliqués dans ce phénomène. 

 

Plusieurs autres formes de corruption ont été recensées. A la question de savoir : jusqu’à quel degré, pensez-vous que les formes suivantes de corruption ont influencé l’environnement de l’enseignement supérieur et universitaire en RDC ? Les résultats sont résumés ici :

  • Les pots-de-vin, communément appelés « circuit » dans le jargon estudiantin, et le phénomène « recommandations » viennent en tête. D’ailleurs, 41.2% et 43.8% d’étudiants enquêtés reconnaissent respectivement avoir eu à soudoyer pour réussir dans un cours, et/ou avoir bénéficié d’une « recommandation » verbale ou écrite de la part d’une autorité politico-administrative, académique ou d’un parent.
  • Les étudiants nous ont rapporté qu’ils peuvent dépenser 15 à 46$ USD (quinze à quarante-six dollars américains), en moyenne, pour soudoyer en vue de réussir à un cours dans lequel ils estiment avoir échoué ou mal travaillé.
  • Le phénomène « enfant d’abord » (favoritisme au profit des enfants ou des proches d’enseignants), le trafic d’influence, la manipulation frauduleuse des cotes et le tribalisme viennent en seconde position.
  • Quant au phénomène « PST » (Points Sexuellement Transmissibles), c’est-à-dire le fait qu’un enseignant favorise une étudiante à réussir à un cours ou à une épreuve après un acte intime ou sexuel, vient en dernière position. 
  • Les étudiants estiment également que les magistrats, avocats, les agents œuvrant dans les régies financières publiques, les autorités politico-administratives, les autorités militaires et les agents des forces armées et de la police sont les plus corruptibles de notre société.

 

En somme, nous avons aussi croisé la pratique de corruption à différentes formes de corruptions notamment l’achat obligatoire des syllabus, les recommandations, le harcèlement et la capacité d’accueil des auditoires. Les résultats sont détaillés ci-après :

  • Nous avons remarqué que l’achat obligatoire d’un syllabus est perçu comme de la corruption. 68% d’étudiants interrogés reconnaissent avoir acheté le manuel de cours pour bénéficier d’une faveur académique. Nonobstant l’interdiction de la vente obligatoire du syllabus contenue dans la note circulaire No. 002/MINESU/CABMIN/SMM/BLB/2017 du 28/01/2017 aux Chefs d’Établissements de l’Enseignement Supérieur et Universitaire. (Concerne : Réglementation de la vente du syllabus), les étudiants continuent d’acheter le syllabus par contrainte.  Elle est plus observée à la faculté des Sciences Économiques et de Gestion ;
  • La pratique « recommandations » est plus observée dans la faculté des Sciences Sociales. Ce résultat corrobore les conclusions tirées précédemment. 
  • La pratique de corruption est plus grande dans les facultés où la capacité d’accueil est inférieure par rapport au nombre d’étudiants inscrits. Les facultés de Droit, Sciences Sociales, et Économie et Gestion enregistrent des taux de pratique de corruption élevés.
  • 13.7% des étudiants interrogés, spécifiquement les étudiantes, reconnaissent avoir été contraints à avoir des relations intimes ou sexuelles avec un des acteurs de l’université (dirigeants, enseignants, administratifs et/ou étudiants) pour une cause académique ou autre. 19.6% d’étudiants enquêtés affirment avoir déjà été menacés par une autorité académique (Assistants ou Chefs des travaux) de subir un échec aux cours

 

Bien que la quasi-totalité des étudiants (90.8%) veulent combattre avec acharnement la corruption, ils estiment, néanmoins, qu’il est difficile de la dénoncer auprès des autorités académiques. 27.5% voudraient bien faire rapport de ces actes, mais ils ont peur des représailles. 58.2% d’étudiants pensent que l’université peut éradiquer la corruption si leurs auteurs sont sévèrement punis. Plusieurs étudiants enquêtés, soit plus de 68%, sont déçus de ces pratiques et quitteraient l’université, s’ils recevaient une bourse d’étude d’une université étrangère ou si un parent et/ou un tuteur s’engageait à leur payer les études à l’étranger.

Ces chiffres ne font pas la fierté de notre système éducatif. La lutte contre la corruption doit concerner non seulement tous les acteurs de l’enseignement supérieur et universitaire, mais aussi toutes les catégories sociales de notre société. Des analyses transversales dans toutes les catégories doivent être faites en vue de prendre conscience de ce phénomène et éventuellement pallier à ces insuffisances.

En conclusion, ces résultats ne peuvent pas être extrapolés à l’ensemble de la population estudiantine de l’Université de Lubumbashi du fait que l’échantillon n’est pas représentatif à cause des contraintes auxquelles nous avons fait face pour avoir des données exactes par faculté, par promotion et par sexe. Néanmoins, ces résultats nous donnent sommairement la perception de la corruption dans la population étudiée.

Aucune inférence ne devrait non plus être faite à l’ensemble du système éducatif congolais. Car, notre recherche s’est limitée auprès d’un échantillon tiré aléatoirement à l’Université de Lubumbashi. Néanmoins, nous invitons les autres chefs d’établissement des universités et instituts supérieurs d’initier des enquêtes de sondage sur la perception de la corruption dans leur établissement, et de les publier.

 

Les auteurs

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