Analyses et points de vue
Colonel Mamadou Ndala : L’éclair de patriotisme qui a failli sauver la Nation
“Rendre hommage au héros, c’est dénoncer la trahison. L’histoire du soldat qui a vaincu les rebelles, mais pas la haute trahison au sein de son propre camp”.
Il est des noms qui résonnent comme un serment, un rappel à l’honneur et un réquisitoire cinglant. Celui du Colonel Mamadou Ndala est de ceux-là. Aujourd’hui, la Nation a une dette sacrée : celle de se souvenir, de célébrer et de s’inspirer de ce héros au destin tragique, symbole de tous les fils et filles du Congo tombés pour que le pays reste debout, souvent trahis dans l’ombre par ceux qui étaient censés les soutenir.
Fin 2013, un vent de panique souffle sur l’Est de la RDC. Le mouvement rebelle du M23, soutenu, équipé et dirigé depuis le Rwanda selon les conclusions onusiennes, avance inexorablement. Goma est tombée quelques mois plus tôt. L’armée nationale, la FARDC, est en déroute, minée par le manque de moyens, la corruption et, comme le révèleront les événements, la trahison. Et puis, surgit un officier jeune, fougueux, intègre et stratège : Mamadou Ndala.
À la tête de la brigade spéciale “Commando Léopard”, il mène une contre-offensive foudroyante. Il reprend Kibumba, puis Rutshuru. Son secret ? Un leadership charismatique qui redonne fierté à ses hommes, une incorruptibilité totale qui fait trembler les réseaux mafieux, et une conviction inébranlable en la souveraineté de son pays. Le peuple congolais, assoiffé de véritables héros, l’acclame. Il est “l’homme qui fait reculer les envahisseurs”, le soldat qui prouve que lorsque l’armée est bien commandée, elle peut vaincre.
Le 2 janvier 2014, Mamadou Ndala entre triomphalement dans la ville de Kitshanga, libérée. C’est l’apogée de son épopée. Quelques heures plus tard, sur la route de retour, son véhicule blindé saute sur un engin explosif d’une sophistication rare. L’attentat est ciblé, précis, impliquant des renseignements minutieux. Le héros national est assassiné. La thèse officielle d’un “accident” ou d’une mine artisanale ne trompe personne. L’enquête, étouffée, pointera vers un acte de haute trahison.
Et c’est là que le destin de Mamadou Ndala dépasse la tragédie personnelle pour incarner la malédiction congolaise : la trahison venant de l’intérieur. Mamadou Ndala est mort pour la RDC. Mais il est aussi mort à cause d’une certaine RDC. Une faction opaque au sein de l’appareil sécuritaire et politique, que les rapports d’experts et les lanceurs d’alertes désignent depuis des années comme travaillant, par cupidité ou idéologie, pour les intérêts du Rwanda et de ses proxies.
Cette hiérarchie complice voit en un officier comme Mamadou Ndala un danger existentiel. Pourquoi ? Parce qu’il gagnait sans partager le butin avec les réseaux. Parce qu’il montrait qu’une armée patriotique était possible, rendant obsolètes les traîtres. Parce que ses succès dérangeaient le narratif de la terreur utilisé pour justifier la passivité ou la complicité. Rendre hommage à Mamadou Ndala, c’est donc nommer cette trahison.
C’est honorer la mémoire de tous les héros anonymes – les soldats envoyés au front sans munitions, les officiers loyaux mutés ou emprisonnés sur de fausses accusations, les agents de renseignement patriotes éliminés – qui sont tombés non seulement sous les balles de l’ennemi, mais aussi sous les coups de couteau dans le dos de leurs supérieurs corrompus.
L’hommage à Mamadou Ndala ne peut être un simple discours. Il doit être historique : Inscrire son nom, son visage et son exploit dans les manuels scolaires, sur les places publiques. Un monument national est attendu. Judiciaire : exiger que la lumière soit faite, une fois pour toutes, sur son assassinat. Identifier et juger les commanditaires, où qu’ils se trouvent et quelques soient leurs grades actuels ou passés. Institutionnel : donner son nom à une promotion d’officiers, à une unité d’élite, pour que son esprit guide la future armée républicaine.
Politique : Faire de son exemple l’étalon-or du service public : intégrité, courage, amour exclusif de la patrie. Mamadou Ndala est plus qu’un soldat mort. Il est la preuve vivante que l’âme patriotique du Congo est indestructible. Son histoire est un miroir : d’un côté, elle reflète la grandeur possible de la RDC ; de l’autre, elle expose l’ignominie de ceux qui la vendent. Rendre hommage à Mamadou Ndala et à tous les héros tombés en silence, c’est reprendre à notre compte leur serment.
C’est jurer de continuer le combat pour un Congo pleinement souverain, débarrassé des traîtres en uniforme ou en costume-cravate. C’est affirmer, comme lui, que le sol congolais n’est pas à vendre, et que son sang, versé pour le défendre, exige justice et mémoire éternelle. Gloire éternelle au Colonel Mamadou Ndala. Gloire à tous les héros connus et inconnus de la RDC. La Nation se souvient. Et la Nation exige des comptes.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
La matrophagie : l’instinct cannibale ou la maternité dévorée
La matrophagie n’est pas un mythe oublié, ni une simple figure échouée sur les rives de la psychanalyse. Elle est le geste inaugural, trop souvent tu, de notre rapport à l’origine. Manger la mère, c’est d’abord tenter d’absorber ce qui nous a précédés pour ne plus lui être redevable : un monde sans dette, sans filiation, sans cet importun rappel que nous venons toujours d’ailleurs que de nous-mêmes.
Dans cette ingestion symbolique, l’enfant devenu adulte croit s’émanciper en digérant celle dont le corps fut le premier territoire. Mais le prix de cette autarcie est l’oubli de la vulnérabilité constitutive — celle qui nous lie aux autres par ce que nous avons reçu avant même de savoir vouloir. La matrophagie n’est donc pas un acte, mais un silence : celui d’une culture qui célèbre l’autonomie tout en ensevelissant les mères sous le poids de ce qu’elles ont donné sans jamais pouvoir être remboursées.
Car la matrophagie n’a pas besoin de crocs ni de feux de bois : elle s’exerce froidement, dans les interstices du quotidien. Elle se niche dans l’injonction faite aux mères de s’effacer dès lors que leur utilité a servi — après le sevrage, après les nuits blanches, après que leur corps a été morcelé par les attentes sociales. On loue leur abnégation tout en la leur reprochant dès qu’elle devient trop visible. On les somme de donner sans compter.
Puis on les accuse d’étouffer lorsqu’elles osent encore vouloir exister pour elles-mêmes. La matrophagie, c’est cette double contrainte qui transforme la mère en ressource, puis en gêne : source de vie réduite à l’état de vestige, une fois son capital de sollicitude épuisé. Elle révèle ainsi la contradiction brute d’une société qui sacralise la maternité comme fonction mais abandonne la mère comme personne. Ce que la matrophagie déchire, c’est le lien même qui pourrait fonder une politique de la vulnérabilité partagée.
En faisant de la mère le lieu du don sans retour, on installe au cœur du monde une dette impossible à honorer, et que l’on préfère donc effacer en effaçant celle qui l’incarne. Mais refuser la matrophagie, ce n’est pas simplement rendre hommage aux mères : c’est refuser la logique sacrificielle qui exige que le commencement soit dévoré pour que le continuateur puisse se croire autosuffisant.
C’est soutenir qu’aucun commencement ne doit être ni mangé ni oublié, mais porté comme ce qui nous empêche à jamais de nous prendre pour des dieux. La mère digérée hante les cultures qui l’ont avalée ; la mère reconnue, en revanche, pourrait devenir le premier maillon d’une chaîne où donner et recevoir ne s’opposent plus, où l’on cesse enfin de croire qu’il faut tuer ce qui nous a faits pour devenir quelqu’un.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
