Tribune
Le marché caché des déchets nucléaires : et si la RDC y voyait une opportunité stratégique ?(Par Amédée Mwarabu)
Pendant des décennies, les grandes puissances industrielles ont construit leur prospérité grâce aux ressources extraites du Sud global, tout en repoussant les conséquences environnementales de cette industrialisation loin de leurs territoires. Aujourd’hui, le monde fait face à un problème colossal, celui des déchets nucléaires et des matières hautement toxiques que même les pays les plus développés peinent à stocker durablement. Les États-Unis, la France ou encore le Japon ont déjà investi des milliards de dollars dans la recherche de solutions géologiques sécurisées, sans faire disparaître les tensions politiques et environnementales autour de cette question.
Pendant ce temps, la République démocratique du Congo continue de vivre avec les cicatrices laissées par plus d’un siècle d’exploitation minière. Des milliers de tunnels abandonnés et d’anciennes galeries souterraines traversent encore le sous-sol congolais. Là où beaucoup ne voient que les traces d’une extraction passée, une réflexion stratégique pourrait plutôt envisager comment transformer les cicatrices minières du Congo en industrie du futur. L’idée peut sembler provocatrice, mais elle soulève une question bien réelle dans une économie mondiale où le stockage géologique devient progressivement un enjeu stratégique majeur. Le sous-sol congolais pourrait-il un jour représenter autre chose qu’une simple source de matières premières ?
Le monde industriel face à un problème qu’il ne sait plus cacher
L’énergie nucléaire fournit encore une part importante de l’électricité mondiale et plusieurs grandes puissances envisagent même de relancer leurs programmes nucléaires afin de réduire leur dépendance aux énergies fossiles. Pourtant, derrière cette promesse énergétique demeure une question que peu de gouvernements aiment aborder publiquement, celle du stockage des déchets radioactifs à très long terme. Certains matériaux nucléaires demeurent dangereux pendant des centaines, voire des milliers d’années, ce qui transforme leur gestion en défi scientifique, politique et financier colossal.
À travers le monde, des centaines de milliers de tonnes de combustibles nucléaires usés continuent d’être stockées dans des installations temporaires en attendant des solutions permanentes. Les États-Unis ont déjà dépensé des dizaines de milliards de dollars dans différents projets de stockage géologique sans parvenir à construire un consensus politique durable. Même dans des pays technologiquement avancés comme la Finlande ou la France, chaque projet de dépôt géologique suscite des résistances locales, des débats environnementaux et des inquiétudes sur la sécurité à très long terme.
Cette réalité révèle une contradiction plus profonde de l’économie industrielle moderne. Le monde a appris à produire massivement de l’énergie, des technologies et des richesses à partir du nucléaire et des industries lourdes, mais il peine encore à assumer durablement les conséquences matérielles de cette production. Derrière les discours sur la transition énergétique et l’innovation technologique se cache ainsi un immense marché de la gestion, de la surveillance et du confinement géologique qui pourrait devenir l’un des secteurs stratégiques les plus coûteux du XXIe siècle.
Le sous-sol congolais comme infrastructure stratégique potentielle
La RDC possède déjà l’un des sous-sols les plus exploités de la planète. Pendant plus d’un siècle, les compagnies minières étrangères ont creusé des milliers de kilomètres de galeries souterraines afin d’extraire cuivre, cobalt, uranium, or, diamant et autres minerais stratégiques. Dans plusieurs régions du pays, ces anciennes infrastructures minières demeurent abandonnées, mal sécurisées ou simplement oubliées après avoir servi les besoins industriels du reste du monde.
Traditionnellement, ces tunnels sont perçus comme les symboles d’un modèle extractif qui a enrichi d’autres économies tout en laissant derrière lui pollution, pauvreté et insécurité environnementale. Pourtant, dans une économie mondiale où le stockage géologique devient progressivement un enjeu stratégique, ces cavités souterraines pourraient aussi être perçues autrement. Là où certains voient des cicatrices minières, d’autres pourraient voir une infrastructure géologique déjà existante, capable un jour d’être réhabilitée, surveillée et transformée sous des normes technologiques extrêmement strictes.
Une telle industrie ne ressemblerait pas à une simple activité de « décharge ». Elle nécessiterait des investissements massifs en ingénierie, en sécurité, en surveillance environnementale, en énergie, en recherche scientifique et en contrôle international. Selon plusieurs estimations internationales liées au coût du stockage géologique et de la gestion à long terme des déchets hautement sensibles, une infrastructure internationale de grande échelle pourrait représenter entre 5 et 20 milliards de dollars d’investissements initiaux sur plusieurs décennies. À terme, une telle industrie pourrait potentiellement générer pour l’économie congolaise plusieurs centaines de millions de dollars de revenus annuels, voire davantage selon le niveau de spécialisation technologique, les accords internationaux et les services associés. Des milliers d’emplois hautement qualifiés pourraient alors émerger autour de la maintenance, de la surveillance géologique, de la radioprotection, des laboratoires spécialisés et des infrastructures énergétiques associées. Contrairement aux cycles souvent instables des matières premières, une industrie de stockage géologique fonctionnerait sur plusieurs générations et exigerait une présence permanente de compétences techniques et institutionnelles.
Des milliers d’emplois hautement qualifiés pourraient émerger autour de la maintenance, de la surveillance géologique, de la radioprotection, des laboratoires et des infrastructures énergétiques associées. Contrairement aux cycles souvent instables des matières premières, une industrie de stockage géologique fonctionnerait sur plusieurs générations et exigerait une présence permanente de compétences techniques et institutionnelles.
Dans cette perspective, la question devient moins émotionnelle qu’économique et stratégique. Après avoir servi pendant des décennies comme simple réservoir de minerais pour le monde industrialisé, le sous-sol congolais pourrait-il un jour devenir une source de revenus fondée non plus uniquement sur l’extraction, mais aussi sur la gestion souveraine d’infrastructures géologiques à haute valeur stratégique ?
Le Congo doit-il continuer à absorber les coûts du monde gratuitement ?
Depuis l’époque coloniale, la République démocratique du Congo supporte une grande partie des coûts humains et environnementaux de l’économie mondiale sans bénéficier pleinement des richesses générées par son sous-sol. Les minerais congolais alimentent les batteries, les technologies, les industries militaires et les infrastructures énergétiques du monde entier, tandis que les populations locales continuent souvent de vivre au milieu de la pollution, de l’insécurité et d’infrastructures dégradées. Le Congo participe ainsi aux fondations matérielles de la prospérité mondiale, mais capte rarement les segments les plus rentables de la chaîne de valeur.
Les grandes puissances, elles, conservent généralement les activités les plus lucratives et technologiquement avancées. Le raffinage, les brevets, les technologies de pointe, les services financiers et les capacités industrielles restent largement concentrés dans les économies développées. Même la gestion des déchets hautement sensibles devient progressivement un secteur stratégique mobilisant des milliards de dollars, des centres de recherche spécialisés et des infrastructures sophistiquées. Dans ce contexte, une question dérangeante mérite d’être posée. Pourquoi les pays africains devraient-ils uniquement supporter les conséquences écologiques de l’industrialisation mondiale sans participer aussi aux revenus liés à la gestion de ses contraintes les plus complexes ?
Évidemment, une telle réflexion ne peut être dissociée des rapports de force internationaux. Le danger serait immense si le Congo devenait simplement un espace où les puissances étrangères déplacent leurs risques environnementaux sans garanties sérieuses ni contrôle souverain réel. Mais le débat mérite malgré tout d’exister, car il révèle une transformation plus profonde de l’économie mondiale. Au XXIe siècle, certaines nations pourraient devenir stratégiques non seulement pour ce qu’elles extraient du sol, mais aussi pour leur capacité à gérer, sécuriser et surveiller les infrastructures souterraines dont le reste du monde dépend progressivement.
Les risques d’une opportunité qui pourrait aussi devenir un piège
Une telle perspective soulève évidemment des inquiétudes majeures. Dans un pays où les institutions restent fragiles et où le secteur minier souffre déjà de problèmes de corruption, de pollution et de faible contrôle étatique, l’idée d’accueillir des infrastructures liées aux déchets hautement dangereux pourrait rapidement être perçue comme une nouvelle forme de colonialisme environnemental. Beaucoup craindraient, à juste titre, que la RDC ne devienne simplement le lieu où les grandes puissances déplacent discrètement des risques qu’elles refusent d’assumer sur leurs propres territoires.
Les risques environnementaux seraient eux aussi considérables. Le stockage géologique de matières radioactives exige des normes scientifiques, techniques et sécuritaires extrêmement élevées sur plusieurs générations. Une mauvaise gestion, une instabilité politique ou un manque de surveillance pourraient produire des conséquences irréversibles pour les populations locales, les nappes phréatiques et les écosystèmes. Aucun projet de cette nature ne pourrait être envisagé sans transparence totale, contrôle international rigoureux et garanties financières massives capables d’engager les États et les entreprises concernées sur le très long terme.
Mais malgré ces dangers, la question continue de déranger parce qu’elle révèle une contradiction profonde du système mondial actuel. Le Congo est déjà utilisé comme espace d’extraction stratégique par l’économie mondiale, souvent sans véritable souveraineté économique sur les richesses produites. Refuser toute réflexion sur les nouvelles formes d’utilisation stratégique du sous-sol congolais ne suffira donc pas à mettre fin aux déséquilibres historiques. Le véritable enjeu est peut-être ailleurs, dans la capacité future du pays à négocier, encadrer et contrôler souverainement les ressources géologiques et les infrastructures souterraines qui pourraient devenir centrales dans l’économie du XXIe siècle.
Une question provocatrice qui dépasse le nucléaire
Au fond, cette réflexion dépasse largement la seule question des déchets nucléaires. Elle soulève une interrogation plus profonde sur la manière dont les pays africains envisagent leur place dans l’économie mondiale de demain. Pendant longtemps, la richesse stratégique du Congo a été pensée presque exclusivement à travers l’extraction de matières premières. Pourtant, le XXIe siècle pourrait progressivement déplacer la valeur vers des secteurs liés à la sécurité environnementale, au stockage géologique, à la surveillance souterraine et à la gestion des risques industriels à très long terme.
Le véritable paradoxe se situe peut-être là. Après avoir passé un siècle à creuser le sous-sol congolais pour alimenter la prospérité du reste du monde, l’économie mondiale pourrait découvrir que certaines anciennes infrastructures minières possèdent désormais une nouvelle valeur stratégique. Non plus seulement pour ce qu’on peut en retirer, mais également pour ce qu’il devient possible d’y sécuriser, d’y surveiller et d’y gérer sous contrôle technologique avancé.
L’idée choque, et elle doit choquer. Pourtant, les grandes transformations économiques commencent souvent par des questions que personne n’osait poser quelques années auparavant. Dans un monde confronté à des défis environnementaux et industriels de plus en plus complexes, le Congo devra tôt ou tard décider s’il souhaite rester uniquement un territoire d’extraction ou s’il ambitionne également de devenir un acteur stratégique capable d’imaginer de nouvelles formes de valorisation souveraine de son sous-sol.
Le sous-sol congolais face aux nouvelles économies stratégiques
Pendant plus d’un siècle, le monde est venu au Congo pour extraire ce qui se trouvait sous terre. Uranium, cuivre, cobalt, coltan, diamant et bien d’autres ressources ont alimenté des industries, des technologies et des puissances étrangères pendant que le pays héritait surtout des cicatrices environnementales et sociales laissées par cette exploitation. Aujourd’hui, alors que les grandes économies cherchent désespérément des solutions à leurs propres déchets industriels et nucléaires, une question nouvelle commence discrètement à émerger autour de la valeur stratégique du sous-sol mondial.
La RDC ne deviendra probablement pas demain un centre international de stockage géologique, et un tel scénario soulèverait d’immenses enjeux éthiques, environnementaux et politiques. Pourtant, le simple fait que cette hypothèse puisse être discutée révèle déjà une transformation importante de l’économie mondiale. Le sous-sol pourrait bientôt valoir autant pour sa capacité à contenir et sécuriser que pour sa capacité à produire et extraire.
Le XXIe siècle pourrait ainsi redéfinir la notion même de richesse géologique. Certaines nations ne seront plus seulement stratégiques pour les minerais qu’elles possèdent, mais aussi pour les infrastructures souterraines, les capacités de surveillance et les services géologiques qu’elles seront capables de contrôler souverainement. La véritable question est donc peut-être moins de savoir si le Congo doit accueillir les contraintes du monde que de déterminer s’il saura enfin transformer ses ressources géologiques en véritable puissance stratégique.
Amédée Mwarabu,
Chroniqueur économique
Tribune
Vers une Constitution de souveraineté : repenser l’État congolais au-delà de l’urgence juridique (Tribune de Jean Louis Bissangilwa Walikunza)
Par Jean Louis BISSANGILWA WALIKUNZA, acteur politique et expert en politiques publiques, enseignant-chercheur en économie du développement, spécialiste des dynamiques de transformation structurelle en Afrique. Il intervient régulièrement sur les questions de gouvernance, de souveraineté économique et de réformes institutionnelles en République Démocratique du Congo.
1. Dans quelle mesure le Congo est-il aujourd’hui dans l’urgence d’avoir une nouvelle Constitution ou une Constitution modifiée ?
Le Congo n’est pas aujourd’hui dans une situation de vide constitutionnel ni dans une urgence juridique au sens strict. L’État fonctionne, les institutions sont en place, et le cadre constitutionnel de 2006, révisé en 2011, continue d’organiser la vie publique.
Mais s’en tenir à cette lecture formelle serait passer à côté de l’essentiel. L’urgence est ailleurs. Elle est politique, institutionnelle et stratégique. Elle tient à la nécessité de réarticuler l’État congolais autour d’un projet cohérent de souveraineté, d’efficacité gouvernementale et de transformation économique.
Plusieurs éléments l’expliquent.
Premièrement, la Constitution de 2006 est fondamentalement un texte de sortie de crise. Elle a été élaborée dans le contexte particulier de l’après-guerre, à la suite des accords politiques visant à réunifier un pays profondément fragmenté. Le référendum des 18 et 19 décembre 2005 s’inscrit dans cette dynamique de stabilisation. Il a permis doter le pays d’un cadre institutionnel indispensable, mais dans un contexte où la priorité était la paix, non la projection de puissance.
Autrement dit, il s’agissait d’une Constitution de compromis, conçue pour éviter l’effondrement de l’État, plus que pour organiser sa montée en puissance.
Vingt ans après, le contexte a profondément changé. La RDC n’est plus seulement confrontée à un impératif de stabilisation, mais à des exigences beaucoup plus structurantes : affirmer sa souveraineté, sécuriser durablement son territoire, transformer ses ressources et inscrire son action publique dans la durée.
Dans ce nouveau contexte, la question de l’adéquation du cadre constitutionnel devient centrale.
Deuxièmement, le débat sur la pertinence de la Constitution est désormais pleinement installé dans l’espace public. Il traverse la classe politique, les milieux académiques et l’opinion. Il ne s’agit plus d’un sujet marginal, mais d’un enjeu national structurant.
Troisièmement, le fonctionnement de l’exécutif révèle une tension persistante. Le Président de la République, élu au suffrage universel direct, incarne la légitimité populaire et porte un projet politique devant la Nation. Dans le même temps, le Gouvernement, conduit par le Premier ministre, définit et conduit la politique nationale tout en étant responsable devant l’Assemblée nationale. Cette architecture entretient une ambiguïté durable dans la conduite de l’action publique, en diluant la responsabilité et en fragilisant la lisibilité de l’État.
Quatrièmement, plusieurs dispositions relatives à la souveraineté, à la gestion des ressources naturelles, à la nationalité ou encore à la décentralisation apparaissent aujourd’hui insuffisamment opérationnelles. Certes, des principes existent — notamment en matière de souveraineté sur les ressources — mais ils ne s’accompagnent pas toujours d’une doctrine constitutionnelle explicite permettant d’encadrer, de protéger et d’orienter stratégiquement ces enjeux dans la durée.
Dès lors, la question n’est pas de savoir si la Constitution est juridiquement valable. Elle l’est.
La question est de savoir si elle est encore adaptée à un État qui ambitionne de devenir souverain, cohérent et stratégiquement efficace.
C’est à ce niveau que se situe l’urgence. Elle n’est pas celle d’un ajustement technique ou opportuniste. Elle est celle d’une refondation maîtrisée.
Dans cette perspective, l’enjeu fondamental n’est pas seulement de changer un texte, mais de construire un pacte national explicite, assumé et partagé autour d’une nouvelle vision de l’Etat.
Un pacte qui ne soit plus simplement le produit d’un contexte de sortie de crise, mais l’expression d’une volonté collective tournée vers l’avenir. Un pacte capable de dépasser les clivages politiques et les héritages du passé, pour inscrire durablement la République dans une trajectoire de stabilité, de puissance et de transformation.
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de doter le pays d’une Constitution fonctionnelle, mais d’une Constitution de développement, conçue par les Congolais, pour les Congolais, et orientée vers la protection des intérêts stratégiques de la Nation.
2) Changer la Constitution ou la modifier serait-il le symbole de mettre fin à l’hégémonie rwandaise incarnée par le régime de l’ancien Président Joseph Kabila ?
Oui, symboliquement et politiquement, une refondation constitutionnelle peut être présentée comme une rupture avec un cycle historique associé à la guerre, à l’internationalisation de la question congolaise et à la perméabilité de l’État aux influences régionales. Mais il faut le dire avec rigueur : une nouvelle Constitution ne mettra pas fin, à elle seule, à l’hégémonie rwandaise. Elle peut en revanche devenir un acte fondateur de réarmement juridique de la souveraineté.
La Constitution actuelle est née dans un moment où le Congo sortait à peine des guerres régionales et des arrangements de transition intégrant d’anciens belligérants. Cette historicité pèse sur sa lecture politique jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi l’expression “Constitution des belligérants” a une force polémique : elle renvoie à l’idée d’un texte de compromis pacificateur plus que d’un texte de puissance.
Cependant, si le changement constitutionnel est construit uniquement comme une opération anti-Kabila ou anti-rwandaise, il deviendra fragile, circonstanciel et polarisant. Il faut déplacer le terrain. La question ne doit pas être : “comment effacer un homme ou un cycle politique ?” La vraie question doit être : comment immuniser constitutionnellement la République contre toute prédation extérieure, quelle qu’en soit l’origine ?
Autrement dit, le discours le plus solide n’est pas un discours de revanche ; c’est un discours de refondation de la souveraineté. Cela suppose trois lignes rouges : la protection des fonctions de souveraineté, la protection des ressources stratégiques, la protection de l’intégrité territoriale et des mécanismes de défense institutionnelle.
La stratégie gagnante consiste donc à dire ceci : la réforme constitutionnelle n’a pas pour objet de “régler des comptes” avec un ancien régime ; elle vise à corriger les vulnérabilités structurelles qui ont permis, pendant trois décennies, l’infiltration, la captation et la fragilisation de l’État congolais. C’est plus juste politiquement, plus recevable juridiquement et plus mobilisateur nationalement.
3) Si la présente Constitution est qualifiée de “Constitution des belligérants”, ne craignez-vous pas que celle qui viendra soit considérée comme celle d’un régime voulant verrouiller l’accès à la fonction présidentielle ?
Cette crainte existe. Elle est légitime dans un contexte africain où les réformes constitutionnelles ont parfois été utilisées à des fins de maintien au pouvoir.
Mais il faut éviter les amalgames.
Il existe une différence fondamentale entre une révision constitutionnelle opportuniste et un processus constituant refondateur.
Le changement de Constitution, par définition, ouvre un nouveau cadre. Mais cela ne signifie pas qu’il conduit automatiquement à une dérive.
Tout dépend de la manière dont ce changement est conduit.
Une Constitution élaborée dans un cercle fermé, sans débat, sans transparence, sans inclusion, sera immédiatement perçue comme un instrument de verrouillage.
À l’inverse, une Constitution construite à partir d’un processus ouvert, associant les forces politiques, la société civile, les universités, les provinces, les confessions religieuses et la diaspora, et validée par référendum, acquiert une légitimité incontestable.
Le véritable enjeu est donc méthodologique. Le problème n’est pas de changer la Constitution. Le problème serait de la changer sans le peuple.
4) Puisque vous soutenez la révision ou le changement de la Constitution, quels peuvent être les axes prioritaires pour y arriver ?
Le changement constitutionnel ne doit pas être une accumulation de réformes dispersées. Il doit reposer sur quelques axes structurants.
A mon humble avis, le premier axe est celui du processus constituant lui-même. Il faut assumer clairement que l’on entre dans une logique de refondation, et non de simple ajustement. Cela implique de placer la souveraineté populaire au cœur du processus.
Dans cette perspective, il est essentiel de réhabiliter l’héritage de la Conférence Nationale Souveraine. La CNS demeure, dans l’histoire contemporaine du Congo, la seule expérience véritablement inclusive de délibération nationale. Elle a produit un diagnostic sans complaisance des crises du pays. Elle doit aujourd’hui servir de base de référence, non pas pour être reproduite à l’identique, mais pour être actualisée et enrichie.
Le deuxième axe concerne la clarification du régime politique. Le système actuel entretient une confusion entre un Président élu au suffrage universel direct et un Gouvernement responsable devant le Parlement. Cette dualité dilue les responsabilités et affaiblit l’efficacité de l’action publique. La nouvelle Constitution devra opérer un choix clair et cohérent.
Le troisième axe porte sur la gouvernance territoriale. La décentralisation, telle qu’elle a été mise en œuvre, n’a pas toujours produit les effets attendus. Elle a, dans plusieurs cas, accentué les logiques identitaires et fragmenté l’autorité de l’État. Il devient nécessaire de la réorienter, notamment à travers un mode de désignation des gouverneurs permettant de renforcer l’unité nationale, y compris en ouvrant la possibilité de nominations non strictement liées à l’origine locale.
Le quatrième axe est celui de la rationalisation des institutions. L’État congolais souffre d’une inflation institutionnelle coûteuse et parfois peu efficace. Une réflexion sérieuse doit être menée sur le rôle et la pertinence de certaines structures, dans une logique de simplification, de réduction des coûts et d’efficacité décisionnelle.
Le cinquième axe est celui de la refondation de la justice. Sans une justice indépendante, crédible et efficace, aucune Constitution ne peut produire ses effets. La réforme du système judiciaire doit être centrale, avec des mécanismes renforcés de responsabilité et de lutte contre la corruption.
Enfin, le sixième axe concerne la souveraineté économique. La Constitution doit intégrer clairement les principes de protection des ressources stratégiques, de promotion du contenu local et de transformation économique. Il ne s’agit plus seulement de garantir des droits, mais d’organiser la puissance économique de l’État.
5) Les boucliers sont déjà levés pour barrer la route à cette initiative “made in Union sacrée”. Comment amener l’opinion à battre en brèche cette contre-initiative ?
La clé réside dans la manière de poser le débat.
Tant que la question constitutionnelle sera présentée comme un affrontement entre camps politiques, elle restera bloquée. Elle doit être repositionnée comme une question de souveraineté nationale.
Il faut également avoir le courage de replacer le débat dans son environnement géostratégique.
Dans la sous-région des Grands Lacs et d’Afrique centrale, plusieurs dirigeants sont au pouvoir depuis plusieurs décennies. Cette longévité s’inscrit dans une logique de continuité stratégique de l’État, notamment en matière sécuritaire et géopolitique.
La question qui se pose pour la RDC est donc la suivante : comment assurer, dans un environnement instable, la continuité de la stratégie nationale ?
Cela ne signifie pas qu’il faille justifier indéfiniment la prolongation du pouvoir. Mais cela impose de sortir d’une approche simpliste du débat sur la durée des mandats. Le véritable enjeu n’est pas seulement la durée du pouvoir. C’est la capacité de l’État à maintenir une ligne stratégique cohérente dans le temps.
Dans ce contexte, il faut reconnaître que, malgré ses limites, le Président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo a posé certains jalons en matière de souveraineté et de repositionnement stratégique du pays. Mais la réponse durable ne peut pas être personnalisée. Elle doit être institutionnelle.
C’est pourquoi le débat doit être recentré sur une idée simple : doter la RDC d’institutions capables de protéger le pays, indépendamment des individus.
Pour ma part, le changement de Constitution ne doit ni être une manœuvre politique, ni un projet de circonstance. Il doit être compris comme un moment de refondation nationale.
Un moment où le pays décide de passer : d’une Constitution de stabilisation
à une Constitution de souveraineté, de cohérence et de puissance.
C’est à cette condition que la IVᵉ République pourra s’imposer non comme une rupture fragile, mais comme un véritable tournant historique pour la République Démocratique du Congo.
