Analyses et points de vue
Ils hurlent pour le fauteuil mais n’ont jamais pensé le pays : ces dix angles morts que personne n’ose effleurer
Le débat politique congolais est un théâtre d’ombres où l’on s’écharpe sur la couleur du costume présidentiel sans jamais demander si le navire a encore une coque. Écoutez-les : ils dissertent gravement sur la révision constitutionnelle comme s’il s’agissait de refonder la République, comptent leurs députés avec la fièvre d’un joueur de Ludo tribal, et débitent des promesses de rupture avec le vocabulaire éculé de ceux qu’ils prétendent chasser.
Pendant ce temps, la RDC réelle s’enfonce dans une triple malédiction : la prédation de ses entrailles minières, l’effondrement de son capital humain et un effacement géostratégique consenti. Aucun camp, aucune chapelle, aucun héritier autoproclamé n’a produit ne serait-ce que l’esquisse d’une pensée stratégique. Ce qu’on appelle débat politique n’est qu’un marché aux illusions où s’échangent postes, prébendes et anathèmes identitaires.
L’ambition y est inversement proportionnelle à l’utilité publique : on veut le pouvoir avec une intensité dévorante, mais on est incapable de dire ce qu’on en ferait à l’échelle du siècle. Et surtout, on se garde bien de toucher aux vraies ruptures, celles qui fâchent, celles qui déplacent les lignes de la rente et de l’immobilisme. Voici dix thématiques, jamais abordées publiquement par aucun candidat, aucun parti, aucun faiseur de roi, alors qu’elles sont devenues intellectuellement obligatoires et géostratégiquement vitales.
1. Instaurer un parlement partiellement tiré au sort – 50 % de députés ordinaires, non professionnels de la politique, pour briser la caste prédatrice et le clientélisme sans passer par des élections-bidon.
2. Créer une cryptomonnaie nationale souveraine, adossée à un panier de ressources réelles (cobalt, hydroélectricité, terres rares), pour échapper à l’esclavage du dollar et du franc congolais zombie.
3. Vendre aux enchères des droits d’exploration spatiale et des créneaux orbitaux au-dessus du territoire, transformant le ciel congolais en rente géostationnaire pour financer la recherche.
4. Sanctuariser le génome des populations congolaises par un brevet d’État, interdisant tout séquençage génétique étranger sans copropriété des brevets pharmaceutiques.
5. Convertir les FARDC, en temps de paix, en une armée de développement affectée à la reforestation massive, au chantier des infrastructures et à l’alphabétisation civique, loin de la prédation sécuritaire.
6. Décréter un moratoire intégral de cinq ans sur l’exportation de toute matière première non transformée, quitte à provoquer un choc systémique mondial, pour imposer une industrialisation par le vide.
7. Adopter le Bitcoin comme avoir de réserve stratégique et comme monnaie de règlement des contrats miniers internationaux, court-circuitant les intermédiaires prédateurs et la corruption du circuit bancaire.
8. Lancer un programme de citoyenneté économique par investissement, vente de passeports verts ciblant la diaspora et les investisseurs technologiques, pour capitaliser un fonds souverain consacré aux infrastructures.
9. Abolir les 26 provinces et les remplacer par un maillage de 200 districts numérotés, sans élus locaux, dirigés par des préfets recrutés sur concours nationaux et permutés tous les trois ans – une déconcentration jacobine impitoyable pour tuer dans l’œuf les féodalités ethniques et briser définitivement toute tentation de balkanisation.
10. Fonder un ministère de la Prospective et des Futurs, chargé de planifier l’après-pétrole, le post-transhumanisme et l’automatisation du travail, afin de positionner la RDC sur les chaînes de valeur du XXIIe siècle. Ce silence assourdissant sur ces lignes de fracture constitue l’acte d’accusation le plus accablant contre la classe politique congolaise. Pendant qu’elle se noie dans des combats d’ego patrimoniaux, le monde, lui, négocie déjà la conquête de l’espace, l’édition du vivant et la maîtrise des flux de données.
Le fossé entre les clameurs de ceux qui veulent le trône et leur inutilité publique est devenu un précipice : ils sont des comédiens sans texte qui se disputent une scène en ruine, incapables d’écrire une seule réplique pour le siècle qui vient. L’ambition sans vision n’est pas un manque de sérieux, c’est un sabotage délibéré de l’avenir.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale
Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.
Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”
Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.
Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.
Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.
En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.
Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.
Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.
Aller vers, sans juger
C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.
Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.
ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées
Des droits humains au cœur de l’action
Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.
De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.
Des initiatives qui transforment les pratiques
À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.
À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.
Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.
Des défis persistants
Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.
Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.
Vers une vie plus humaine
Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.
Franck AMBANGITO
