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  • Interdire le dollar en liquide : Une décision illégale, une erreur économique

    Interdire le dollar en liquide : Une décision illégale, une erreur économique

    Le 9 avril 2026, la Banque Centrale du Congo, sous l’impulsion de son gouverneur André Wameso, a annoncé qu’à compter du 9 avril 2027, aucune transaction en espèces en devises étrangères ne serait autorisée. Présentée comme une mesure de souveraineté monétaire, cette décision a immédiatement suscité une onde de choc.

    Dans une nation déjà traversée par la défiance et l’incertitude, elle a provoqué panique et confusion, au point que j’ai dû intervenir publiquement, à travers une tribune, pour en clarifier la portée réelle. Ironie plus profonde qu’il n’y paraît, une mesure conçue pour restaurer la confiance en aura d’abord révélé les conditions d’absence.

    Contrairement à l’interprétation dominante, il ne s’agissait pas d’une dédollarisation de l’économie, mais d’une mesure organisant un transfert de clientèle vers les banques et les opérateurs de mobile money, majoritairement étrangers, participant ainsi à une nouvelle forme de « décongolisation » du secteur financier. Elle fragilise, ce faisant, l’un des segments les plus vivants de l’économie nationale, celui qui permet à des femmes et des hommes, sur l’ensemble du territoire, de préserver une certaine dignité économique. Les ajustements et aveux implicites d’André Wameso intervenus dans les semaines suivantes ont d’ailleurs confirmé cette lecture initiale.

    En interdisant l’usage des espèces en devises étrangères, la Banque centrale ne se limite pas à encadrer la monnaie. Elle reconfigure l’accès au dollar dans l’économie. Derrière la généralité de la mesure se dessine une réalité plus concrète, celle d’un secteur structuré autour des opérations de change, notamment les activités de type « changeur », désormais marginalisé au profit de circuits formels spécifiques. La devise étrangère n’est pas supprimée. Elle est réorientée, canalisée selon des modalités asymétriques, sans que soient traitées les causes profondes de la dollarisation.

    Au-delà de ses effets économiques immédiats, cette décision soulève une question de principe. Une autorité administrative peut-elle, par simple communiqué, redéfinir les règles fondamentales des échanges dans une économie nationale ? Une telle mesure, par sa portée générale, affecte les modalités des transactions, l’usage des biens privés et la liberté économique des agents. Elle relève du domaine de la loi, non d’une décision administrative. En confondant indépendance monétaire et pouvoir normatif, André Wameso franchit une ligne institutionnelle essentielle. On ne décrète pas la confiance. On ne construit pas davantage une souveraineté monétaire en contournant les fondements juridiques et économiques qui en conditionnent la crédibilité.

    Illégalité constitutionnelle et confusion des pouvoirs

    Cette mesure n’est pas seulement discutable sur le plan économique. Elle est constitutionnellement illégale. En interdisant de manière générale l’usage des espèces en devises étrangères, la Banque centrale ne se limite pas à réguler le système monétaire ; elle redéfinit les modalités des échanges économiques, encadre l’usage de biens privés et affecte des libertés fondamentales, empiétant ainsi sur un domaine qui relève, en droit, de la loi.

    Elle révèle, plus profondément, une confusion grave entre indépendance monétaire et pouvoir normatif.

    L’indépendance d’une banque centrale garantit son autonomie dans la conduite de la politique monétaire ; elle ne lui confère pas le pouvoir de restreindre, par voie administrative, des droits et libertés constitutionnellement protégés. Lorsque cette distinction s’efface, l’autorité technique se mue en pouvoir sans contrepoids, au détriment de l’équilibre institutionnel et de l’ordre constitutionnel.

    Cette confusion s’inscrit dans une trajectoire déjà perceptible. Dès le début de son mandat, André Wameso avait été amené à s’expliquer devant les instances parlementaires sur l’orientation donnée à la politique monétaire, notamment sa volonté affichée de renforcer le franc congolais. Il affirmait alors que son objectif était de « couper l’appétit des Congolais pour le dollar », tout en précisant par la suite qu’« il n’y a aucune mesure prise contre le dollar. Nous avons pris des mesures pour le franc congolais. Mon objectif, c’est que l’économie congolaise fonctionne avec la devise inscrite dans sa Constitution ». Ces déclarations traduisent une tension persistante entre l’intention affichée et les instruments mobilisés. Là où la politique monétaire vise à stabiliser les conditions de confiance, le discours laisse apparaître une volonté d’agir directement sur les comportements des agents économiques.

    Une telle orientation marque un déplacement significatif. Elle ne se limite plus à la gestion de la monnaie, mais s’inscrit dans une logique de transformation des préférences économiques, relevant de la politique économique au sens large, c’est-à-dire des choix structurants portés par l’exécutif et encadrés par le législateur, plutôt que du mandat technique d’une banque centrale.

    À l’époque, cette ligne avait suscité de nombreuses interrogations et des tirs de mortiers intellectuels, y compris de ma part, conduisant, sous pression institutionnelle, à un infléchissement de l’action de la Banque centrale, notamment en matière d’interventions sur le marché des changes. Ce recul n’a toutefois pas marqué une inflexion de fond. Il traduisait davantage un ajustement tactique qu’une révision de l’approche.

    Aujourd’hui, le passage du discours à une interdiction générale confère à cette orientation une portée normative nouvelle. Ce qui relevait jusque-là d’une intention devient désormais une contrainte.

    J’avais, dans une tribune antérieure, souligné que la Banque centrale devait jouer un rôle d’appui aux orientations de l’exécutif en matière de politique économique. Cette position visait à appeler la Banque centrale à assumer un rôle de guidance dans l’accompagnement de certaines orientations de politique économique, dans le respect de son mandat et du cadre institutionnel, et ne saurait être interprétée comme légitimant une extension de ses prérogatives au-delà de ce mandat.

    Une violation claire de la Constitution

    En interdisant l’usage des espèces en devises étrangères, la Banque centrale ne régule pas simplement le système bancaire. Elle redéfinit les modalités des échanges, encadre l’usage de biens privés et affecte directement des libertés fondamentales. Par sa portée générale et son caractère impératif, une telle mesure excède le cadre technique de la politique monétaire. Elle intervient au cœur de l’organisation économique elle-même.Cette intervention se heurte à un cadre constitutionnel précis. L’article 122 confie au législateur la détermination des règles relatives aux obligations économiques, aux conditions d’exercice des activités commerciales ainsi qu’aux garanties fondamentales accordées aux citoyens. Les articles 34 et 35 consacrent respectivement le droit de propriété, entendu comme la libre disposition des biens, et la liberté d’entreprise, qui inclut le choix des modalités de transaction.

    En interdisant l’usage des espèces en devises étrangères, la mesure contestée ne se limite pas à orienter les pratiques financières. Elle affecte directement la manière dont les biens peuvent être utilisés, la forme que prennent les échanges et les conditions dans lesquelles les agents économiques opèrent. Elle intervient ainsi dans un champ que la Constitution réserve expressément à la loi. Elle ne saurait, dans ces conditions, trouver son fondement dans un simple acte administratif.

    L’article 176, qui consacre l’indépendance de la Banque centrale, ne saurait être interprété comme l’octroi d’un pouvoir normatif absolu. Cette indépendance garantit une autonomie d’action dans la conduite de la politique monétaire. Elle n’autorise pas la restriction, par voie administrative, de droits constitutionnellement protégés en l’absence de base légale.

    En agissant par communiqué, l’autorité monétaire sort de son champ de compétence. Elle substitue une décision administrative à ce qui relève du débat législatif, brouille la répartition des compétences et fragilise les garanties institutionnelles.

    Une telle configuration appelle une interrogation institutionnelle essentielle.

    Une décision de cette portée a-t-elle fait l’objet d’une validation par les services juridiques compétents de la Banque centrale, sous l’autorité de son gouverneur, André Wameso ? Dans l’affirmative, la question se déplace vers la qualité de l’analyse produite et la compréhension du cadre constitutionnel. Dans la négative, elle interroge les conditions mêmes dans lesquelles une mesure affectant des droits fondamentaux a pu être adoptée. Dans les deux hypothèses, c’est le fonctionnement interne de l’institution, placée sous la responsabilité d’André Wameso, qui se trouve mis en cause.

    Une justification qui ne tient pas

    L’argument de la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme est fréquemment invoqué pour justifier ce type de mesure. Il appelle, à ce titre, un examen rigoureux. Ce champ relève d’un dispositif institutionnel spécifique, reposant sur des mécanismes spécialisés d’identification et d’analyse des flux financiers, ainsi que sur l’intervention de l’autorité judiciaire. En République Démocratique du Congo, cette mission est notamment assurée par la Cellule Nationale des Renseignements Financiers (CENAREF), placée sous la tutelle du ministère des Finances. Elle assure la collecte, l’analyse et la transmission des informations relatives aux opérations suspectes, tandis que l’action coercitive relève du ministère public, seul habilité à engager des poursuites.

    La Banque centrale, pour sa part, exerce un rôle de régulateur du système financier. À ce titre, elle encadre les établissements bancaires et les institutions financières, définit les règles de fonctionnement des systèmes de paiement, impose des obligations de conformité telles que l’identification des clients et la déclaration des opérations suspectes, et veille à la stabilité du système monétaire. Ce rôle consiste à organiser et sécuriser les circuits financiers, non à redéfinir de manière générale les modalités des échanges économiques.

    En mobilisant l’argument de la lutte contre les flux illicites pour justifier une interdiction générale des transactions en espèces en devises étrangères, l’autorité monétaire tend ainsi à étendre son champ d’intervention au-delà de son mandat.

    Une telle extension traduit un glissement dangereusement significatif. Elle substitue à un objectif ciblé de traçabilité financière une reconfiguration globale des modalités d’échange dans l’économie. En érigeant un instrument de lutte contre des flux illicites en fondement d’une interdiction générale, la mesure contestée altère la répartition des compétences et détourne un objectif légitime de sa finalité. Elle opère ainsi une confusion entre un outil de régulation ciblé et un instrument de transformation systémique, au risque de fragiliser l’équilibre institutionnel.

    Le malentendu monétaire et ses conséquences institutionnelles

    Au-delà du droit et des prérogatives, cette décision révèle un malentendu plus profond quant à la nature même de la souveraineté monétaire. Le dollar n’est pas une anomalie à corriger. Il constitue la réponse rationnelle des agents économiques à une absence de crédibilité monétaire, à une défiance construite dans le temps par l’instabilité, l’incertitude et l’expérience vécue. La dollarisation n’est pas la cause du désordre monétaire. Elle en est le symptôme. La confiance ne se décrète pas par interdiction. Elle procède de la stabilité, de la prévisibilité et de la cohérence des politiques publiques.

    Une telle mesure illustre ce que l’on peut qualifier de paradoxe de souveraineté monétaire. L’État cherche à imposer l’usage d’une monnaie que les agents économiques contournent précisément parce que les conditions de confiance ne sont pas réunies. Il tente de corriger par la contrainte un déséquilibre qui trouve son origine dans une relation incomplète entre prélèvement et protection, entre autorité et crédibilité. La question monétaire se révèle ainsi indissociable d’un enjeu plus large, celui du contrat économique implicite qui lie l’État aux citoyens.

    La portée de cette décision excède la seule sphère économique. Elle interroge le fonctionnement même des institutions. Lorsqu’une autorité publique outrepasse ses compétences pour répondre à un déséquilibre structurel, elle en déplace les manifestations sans en traiter les causes.

    En engageant la Banque Centrale du Congo dans cette voie, André Wameso ne formule plus seulement une orientation de politique monétaire. Il engage la responsabilité institutionnelle de l’autorité qu’il incarne, et doit en assumer les conséquences institutionnelles qui en découlent du péché, afin de prévenir la répétition de telles dérives et de préserver l’intégrité de l’ordre constitutionnel.

    Responsabilité institutionnelle et exigence de correction

    Une réforme monétaire peut être débattue. Une violation de la Constitution ne peut être tolérée. Le respect de l’ordre constitutionnel constitue la condition première de toute action publique, quelle qu’en soit la finalité économique ou technique.

    Si cette mesure est maintenue en l’état, elle ne saurait être réduite à une simple politique publique. Elle s’inscrit comme un précédent institutionnel susceptible d’altérer durablement la relation entre les autorités monétaires et le cadre juridique qui les régit. Dans un État de droit, une telle situation appelle non seulement une correction juridique, mais également une clarification des responsabilités.

    Gouverner ne consiste pas seulement à décider. Cela implique de décider dans les limites du droit. Lorsqu’une autorité chargée de la politique monétaire franchit cette limite, la question cesse d’être économique. Elle devient institutionnelle. Elle engage la capacité même d’exercer des fonctions publiques dans le respect de la Constitution et des principes qui en fondent la légitimité. Il appartient dès lors aux institutions d’en tirer toutes les conséquences. Au Parlement d’exercer pleinement sa fonction de contrôle. À l’exécutif, détenteur du pouvoir de nomination et de révocation, d’assumer ses responsabilités.

    L’État de droit est une architecture du marché

    Au début du premier mandat de Félix Tshisekedi, j’ai tenté de faire comprendre à certains responsables politiques de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) que l’État de droit ne saurait être réduit à un registre moral ou à une simple invocation de principe. Il constitue avant tout une condition de fonctionnement économique, un cadre structurant qui organise les relations entre pouvoir public et agents économiques. Cette lecture n’a pas toujours été entendue, pour ne pas dire pleinement prise au sérieux.

    Cette incompréhension n’est pas sans conséquence. Elle se prolonge aujourd’hui dans des pratiques qui fragilisent la cohérence de l’action publique et brouillent les repères institutionnels. Il est pourtant impératif, collectivement, d’en tirer les enseignements.

    La RDC ne peut se permettre de continuer d’apparaître comme un espace où la règle se définit au gré des positions d’autorité, indépendamment du cadre juridique, quels que soient les titres ou les attributs de pouvoir. Une telle perception affaiblit la lisibilité de l’environnement institutionnel et constitue un signal négatif pour les entrepreneurs et les investisseurs, congolais comme étrangers.

    À cet égard, la comparaison avec la jungle est éclairante : espace peuplé d’êtres que l’on dit, non sans arrogance, moins rationnels que nous, elle n’en demeure pas moins structurée par des régularités de comportement qui en assurent la prévisibilité. Le contraste invite à mesurer l’exigence d’un ordre juridique effectif.

    C’est en réaffirmant la primauté du droit, en garantissant la stabilité des règles du jeu économique et en encadrant l’action publique dans ses limites constitutionnelles que se construit la confiance. La crédibilité d’un espace économique ne repose pas sur des annonces, mais sur la capacité des institutions à se contraindre elles-mêmes.

    En tant que citoyen attaché à l’État de droit, je ne peux demeurer dans l’observation. Avec mon équipe d’avocats, une requête est en cours de préparation devant la Cour constitutionnelle afin d’en obtenir la suspension. Cette démarche ne relève pas d’une opposition politique. Elle procède d’une exigence de prévisibilité institutionnelle.

    Jo M. Sekimonyo, PhD Chancelier de l’Université Lumumba Économiste politique hétérodoxe

  • RDC : Duel Bahati vs Kabongo – verdict politico-économique

    RDC : Duel Bahati vs Kabongo – verdict politico-économique

    Depuis quelques jours, les Congolais assistent à un nouvel épisode d’un théâtre politique qui lui est devenu familier. Deux figures du Sénat se font face. Modeste Bahati Lubweto affirme que la Constitution ne doit pas être modifiée. Dany Kabongo Bondanya a répondu en signant une pétition visant à l’écarter de son poste de deuxième vice-président du Sénat, estimant que sa position contredit les ambitions de ceux qui envisagent une révision constitutionnelle destinée à permettre au président Félix Tshisekedi de se maintenir au pouvoir au-delà de son dernier mandat.

    Dans un pays où presque chaque débat finit par être réduit à une querelle de camps, la réaction populaire a été presque instinctive. Chacun est invité à choisir son côté. Êtes-vous avec Bahati ou avec Kabongo. Avec la Constitution ou avec sa révision. Avec la loyauté politique ou avec la dissidence.

    Je dois toutefois prévenir le lecteur que mon analyse risque de décevoir ceux qui cherchent une réponse simple. La politique congolaise adore les débats binaires. Elle aime transformer des questions complexes en combats de gladiateurs. Deux hommes montent dans l’arène, l’opinion publique applaudit, et pendant ce temps la structure même du système reste intacte.

    Car le problème fondamental n’est pas ce duel. Le problème est le système politique qui produit ce type de duel et l’économie politique qui l’entretient.

    La vraie question n’est donc pas de savoir qui a raison. La vraie question est de comprendre ce que cet affrontement révèle sur la manière dont le pouvoir, les institutions et les ressources publiques sont organisés en République démocratique du Congo.

    Modeste Bahati Lubweto : sophisme ou ignorance ?

    La défense implicite de Modeste Bahati Lubweto repose sur une idée simple selon laquelle la Constitution existe, fixe des règles claires et que si les acteurs politiques s’y conformaient réellement, le système fonctionnerait correctement. Cette vision possède une certaine élégance théorique et rassure ceux qui souhaitent croire que le problème de la RDC serait uniquement moral ou comportemental.

    Pourtant, elle relève davantage du romantisme institutionnel que d’une analyse sérieuse d’économie politique. Les institutions ne fonctionnent pas simplement parce qu’elles existent sur le papier. Elles fonctionnent lorsqu’elles disposent de mécanismes capables d’imposer leur autorité, de sanctionner les manquements et de contraindre les acteurs politiques à respecter les règles.

    Prenons un exemple très concret qui permet de tester cette hypothèse. J’ai introduit une requête devant la Cour constitutionnelle dans les délais prescrits par la Constitution. Celle-ci impose à la Cour de répondre dans un délai de soixante jours. La Cour n’a jamais répondu dans ce délai. La question qui se pose ne concerne donc pas seulement le comportement de la Cour, mais également l’architecture institutionnelle du système. Que prévoit la Constitution lorsqu’une telle obligation n’est pas respectée ? La réponse est étonnamment simple. Elle ne prévoit absolument rien.

    La même situation se retrouve dans d’autres institutions. J’ai introduit des pétitions auprès du Sénat, y compris une proposition de révision constitutionnelle accompagnée d’un texte complet. Là encore, la Constitution prévoit un délai de réponse de soixante jours. Là encore, deux ans après aucune réponse n’est venue. Le même silence institutionnel s’observe du côté de l’Assemblée nationale et de la présidence de la République. Des institutions censées incarner la souveraineté populaire peuvent ignorer les mécanismes de contrôle citoyen sans que le système n’active la moindre forme de responsabilité institutionnelle.

    Il n’existe aucune sanction, aucun mécanisme de contrainte, aucune conséquence institutionnelle prévue pour des telles affronts. La Constitution impose donc une obligation, mais elle ne définit aucune conséquence lorsque cette obligation est ignorée. Une règle qui ne prévoit pas de mécanisme d’application perd rapidement sa capacité à structurer le comportement des institutions. Dans ces conditions, la règle cesse d’être une contrainte réelle et devient simplement une déclaration d’intention.

    Dans ces conditions, affirmer que le problème ne réside pas dans la Constitution mais uniquement dans les hommes devient une simplification dangereuse. En économie politique, une règle dépourvue de sanction n’est pas véritablement une règle. Elle s’apparente plutôt à une suggestion institutionnelle. Une constitution qui impose des obligations sans prévoir de sanctions n’est pas réellement une constitution. C’est une lettre d’intention. Un système fondé sur de simples intentions institutionnelles finit presque toujours par dériver vers l’arbitraire. Le débat sur la Constitution ne devrait donc pas porter sur son âge ni sur l’identité de ceux qui ont contribué à sa rédaction. Une constitution est toujours un compromis historique qui reflète un moment politique, un équilibre de forces et une vision du pouvoir. Mais elle n’est pas un texte sacré. C’est un outil. Et lorsqu’un outil ne fonctionne pas, il doit être corrigé.

    Dany Kabongo Bondanya : nostalgie de 1967 ?

    Critiquer la position de Modeste Bahati Lubweto ne signifie pas pour autant se ranger automatiquement derrière celle de Dany Kabongo Bondanya. Beaucoup semblent pourtant croire que le débat impose ce choix binaire. Cette réaction traduit précisément l’un des problèmes les plus persistants de la politique congolaise, où chaque discussion publique est rapidement transformée en affrontement entre camps opposés. Une analyse sérieuse d’économie politique exige de dépasser ce réflexe et d’examiner ce que la réaction de Kabongo révèle sur la nature actuelle du système partisan en RDC.

    La réaction de Dany Kabongo Bondanya met en lumière un phénomène plus profond que ce simple désaccord autour de la Constitution. Elle illustre la transformation progressive des partis politiques congolais en instruments de loyauté personnelle plutôt qu’en organisations structurées autour d’idées, de programmes ou de visions de long terme.

    Dans une démocratie mature, la question de la succession politique commence bien avant la fin d’un mandat présidentiel. Dans de nombreux pays, les discussions sur les futurs candidats apparaissent dès la moitié du second mandat d’un président, car les partis politiques savent que leur survie dépend de leur capacité à préparer l’avenir. Au sein du parti au pouvoir, l’UDPS, cette simple idée semble presque subversive, comme si évoquer l’après-présidence constituait déjà une forme de trahison de la part des amis et des alliés.

    Modifier la Constitution uniquement pour permettre à un individu de rester au pouvoir ne constitue pas seulement un risque politique. Une telle démarche représente également une irrationalité économique profonde. Les institutions existent pour stabiliser les règles du jeu politique et créer un environnement prévisible pour les citoyens, les investisseurs et les acteurs économiques. Lorsqu’elles deviennent des instruments au service d’une personne ou d’un groupe restreint, elles cessent de produire de la stabilité et commencent à générer de l’incertitude. Cette incertitude finit toujours par se diffuser dans l’économie, car aucun système économique ne peut prospérer durablement dans un environnement institutionnel où les règles peuvent être modifiées au gré des intérêts politiques du moment.

    Le problème dépasse largement la question d’un individu ou d’un parti. Dans la pratique, les partis politiques congolais fonctionnent rarement comme des organisations idéologiques. Ils ressemblent davantage à des coalitions dont l’objectif principal est l’accès à la rente publique. Une fois au pouvoir, ces réseaux politiques agissent souvent comme des structures de distribution de privilèges et de positions administratives. Les scandales liés au détournement des ressources publiques ne provoquent même plus de véritable indignation collective. Ils sont devenus un élément presque banal du paysage politique, ce qui témoigne d’une normalisation inquiétante de la prédation institutionnelle.

    Dans ce contexte, l’argument selon lequel la guerre dans l’Est justifierait une prolongation du pouvoir présidentiel apparaît particulièrement troublant. Le pays se trouve aujourd’hui à mi-chemin du dernier mandat constitutionnel du président. Lorsque la discussion politique commence déjà à porter sur la modification des règles pour permettre une prolongation du pouvoir, cela révèle une évolution profonde du système. La politique cesse alors de fonctionner selon la logique du bilan et de l’alternance démocratique. Elle commence à fonctionner selon la logique de la capture et de la conservation du pouvoir.

    Nelson Mandela a gouverné l’Afrique du Sud pendant un seul mandat. L’ANC, lui, a continué de gouverner pendant des décennies. La différence est simple. L’ANC a cherché à préserver le pouvoir du parti et à construire une continuité politique qui dépasse la personne d’un leader. Certains acteurs politiques congolais semblent vouloir préserver non pas la force de leur parti, mais la permanence d’un individu au sommet de l’État.

    À mes concitoyens de l’UDPS, voire même de l’Union sacrée, je dois vous le dire avec franchise. Lorsqu’un parti ne prépare plus la succession de son leader, ce n’est plus un parti. C’est un fan-club. Et un fan-club ne devrait jamais entraîner toute une nation vers l’abîme d’un chaos potentiel simplement pour masquer ses propres limites.

    Dupond contre Dupont ?

    Au fond, ce duel politique ressemble moins à un affrontement de visions qu’à une querelle entre deux produits d’un même système. D’un côté, un acteur politique qui semble découvrir sa propre mortalité ainsi que les limites d’un ordre institutionnel auquel il a longtemps participé. De l’autre, un acteur qui paraît convaincu de sa propre immortalité et pour qui la prolongation du pouvoir personnel devient une stratégie politique acceptable, quelles qu’en soient les conséquences économiques et sociales pour la nation. L’impression générale n’est donc pas celle d’un débat structurant sur l’avenir du pays, mais plutôt celle d’une rivalité interne au sein d’un même univers politique devenu trop souvent médiocre et, de nos jours, franchement nauséabond.

    Pendant que cette confrontation occupe l’espace public, une réalité beaucoup plus lourde continue de s’imposer. L’année dernière, la RDC a été désignée comme le pays présentant la plus forte concentration d’extrême pauvreté au monde. Un tel constat devrait normalement structurer l’ensemble de l’agenda politique national. Pourtant, ni Bahati, ni Kabongo, ni même le président de la République Félix Tshisekedi ne semblent considérer cette situation comme l’urgence politique centrale. On ne les entend pas débattre de la structure fiscale du pays, ni de la transformation productive de l’économie nationale, ni encore de la redistribution des ressources publiques ou des mécanismes capables de réduire la vulnérabilité sociale de millions de citoyens. En revanche, on les entend débattre de postes, de pétitions et de loyautés politiques.

    Le spectacle offert par cette controverse révèle ainsi un décalage frappant entre les préoccupations de la population et celles d’une partie de la classe dirigeante. Les Congolais vivent quotidiennement une série d’humiliations sociales et économiques qui devraient constituer la première urgence de toute politique publique. L’accès aux services de base, la précarité de l’emploi, la faiblesse des infrastructures ou encore l’insécurité économique devraient se trouver au cœur du débat national. Rien de cela n’apparaît réellement dans cette querelle politique.

    Le problème de la RDC ne réside pourtant pas dans un manque d’hommes et de femmes intègres. Une nation de plus de cent millions d’habitants ne manque ni d’intelligence, ni de patriotisme, ni de compétences. Le problème se situe ailleurs, dans l’organisation du système politique lui-même et dans les critères qui déterminent l’accès aux positions de pouvoir. La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir qui occupe les fonctions publiques, mais comment ces personnes y arrivent et selon quelles règles elles y sont maintenues.

    Dans une perspective d’économie politique, la manière dont une société sélectionne ses représentants, ses gouvernants et même ses héros détermine largement la trajectoire de son développement. Lorsque l’accès au pouvoir dépend principalement de l’appartenance à des réseaux politiques, de la loyauté personnelle ou de la capacité à naviguer dans les circuits de distribution de la rente publique, les institutions cessent progressivement de fonctionner comme des instruments de transformation collective. Elles deviennent des espaces de capture où l’objectif principal consiste à préserver l’accès aux ressources de l’État.

    Le véritable enjeu pour les Congolais consiste donc à regarder au-delà des rivalités personnelles et à comprendre ce que ce type de confrontation révèle. Ce duel n’est pas seulement un désaccord entre deux hommes. Il met en lumière un problème plus profond, celui d’un système politique dont les mécanismes de sélection produisent trop souvent des élites préoccupées par la conservation du pouvoir plutôt que par la transformation du pays.

    Bref, en termes d’économie politique, le problème réside dans le système lui-même et dans les critères qui président à la sélection de ceux que la nation finit par reconnaître comme ses représentants, ses gouvernants, ses champions et parfois même ses héros.

    Jo M. Sekimonyo, PhD

    Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

     

     

     

  • 50 millions USD et une Constitution piétinée : Jo Sekimonyo accuse Wameso d’avoir franchi la ligne rouge 

    50 millions USD et une Constitution piétinée : Jo Sekimonyo accuse Wameso d’avoir franchi la ligne rouge 

    Jo Sekimonyo tire à boulets rouges sur la Banque centrale du Congo et son gouverneur, André Wameso. Pour l’économiste, l’injection de 50 millions de dollars sur le marché des changes en août 2025 n’est pas une opération technique, mais une violation flagrante de la Constitution et une immixtion politique dans la souveraineté économique du pays. 

    Dans cette tribune, Jo Sekimonyo démonte, point par point, les fondements juridiques et économiques d’une intervention qu’il juge anticonstitutionnelle. Pour lui, Wameso a confondu stabilisation monétaire et stratégie politique.

    La Banque centrale du Congo naît dans un contexte où l’État cherche à affirmer sa souveraineté monétaire tout en héritant d’une économie ouverte et vulnérable aux pressions extérieures. Conçue comme le garant de la monnaie nationale et de la stabilité financière, la BCC est officiellement définie par la Constitution comme l’autorité émettrice du franc congolais. Elle détient les fonds publics, assure la sécurité du système financier, exécute la politique monétaire et conseille le gouvernement en matière économique. La Constitution précise aussi que la Banque centrale est indépendante et bénéficie d’une autonomie de gestion. Cette indépendance n’est pas une marge de manœuvre discrétionnaire. Elle constitue une protection institutionnelle destinée à empêcher que la monnaie et les réserves nationales deviennent des outils politiques entre les mains du pouvoir exécutif.

    La même Constitution rappelle un principe fondamental. Le budget de l’État, qu’il s’agisse des recettes ou des dépenses, doit être adopté chaque année par une loi votée par le Parlement. Ce principe d’autorité budgétaire signifie que l’usage des ressources nationales ne peut s’effectuer sans validation des représentants du peuple. Les réserves internationales que la Banque centrale gère ne sont donc pas des actifs techniques détachés du contrôle démocratique. Elles font partie du patrimoine public. Même si la BCC peut les utiliser pour maintenir la stabilité du marché monétaire ou prévenir des tensions financières, elle ne peut engager ces fonds de manière extraordinaire ni les orienter vers des objectifs économiques majeurs sans un fondement légal précis. La frontière entre action monétaire et décision budgétaire est ici capitale.

    Le cadre légal opérationnel de la BCC précise ces limites. L’Ordonnance-loi de juin 1967 ainsi que la loi organique de décembre 2018 définissent l’organisation interne de la Banque centrale ainsi que ses pouvoirs en matière de change. Ces textes l’autorisent à intervenir sur le marché des devises afin d’en assurer la stabilité. Toutefois, cette mission s’exerce dans un pays profondément dollarisé où près de 90 pour cent des transactions importantes se réalisent en dollars et où l’épargne, les loyers et les importations sont structurés autour de la devise américaine. Dans cette réalité hybride, chaque intervention de la BCC sur le marché de change ne relève pas uniquement d’un geste technique. Elle touche directement l’économie quotidienne et transforme les prix, les revenus et la confiance du public. C’est précisément cette interaction complexe entre dollarisation, souveraineté monétaire et gestion des réserves qui rend d’autant plus sensible toute intervention exceptionnelle.

    Le fait rapporté

    Lorsque la Banque centrale du Congo annonce en août 2025 avoir injecté cinquante millions de dollars dans les banques commerciales afin de « stabiliser le franc congolais », la nouvelle fait rapidement la une de la presse économique. D’après les informations relayées par plusieurs médias, l’opération provient d’un communiqué officiel de la BCC, présenté comme une intervention technique destinée à calmer les tensions sur le marché de change. Pourtant, dans un pays où l’économie est profondément dollarisée et où le taux de change guide le prix du pain, du carburant, des loyers et même des frais scolaires, une injection de cette ampleur ne peut être considérée comme une simple routine monétaire. La rapidité avec laquelle le marché a réagi, propulsant le franc de 2900 à environ 2100 pour un dollar, montre que l’opération a eu un impact bien plus profond qu’une stabilisation ponctuelle. Elle a modifié les équilibres économiques sensibles du pays, ce qui oblige à examiner attentivement sa base légale.

    Il existe des circonstances dans lesquelles une telle intervention ne poserait aucune difficulté constitutionnelle. Si les cinquante millions injectés proviennent strictement des réserves internationales de la BCC, et si l’opération s’inscrit dans le cadre normal de la politique monétaire autorisée par les textes fondateurs, alors la Banque centrale agit dans ses prérogatives. Les lois congolaises en matière de change lui donnent la latitude nécessaire pour acheter ou vendre des devises afin de lisser la volatilité et maintenir un fonctionnement ordonné du marché. Dans une économie où les variations de change peuvent rapidement provoquer des paniques, ces actes relèvent de l’indépendance opérationnelle reconnue à la Banque centrale. Ils n’exigent pas, en principe, une autorisation préalable du Parlement.

    Toutefois, la question devient beaucoup plus sensible dès lors que les fonds utilisés ne proviennent pas uniquement des réserves autonomes de la BCC mais qu’ils empruntent, de manière directe ou indirecte, des ressources relevant du budget général de l’État. Si l’opération a mobilisé des dépôts du Trésor public, ou si elle a entraîné une perte financière assimilable à une dépense publique non autorisée, elle aurait dû être encadrée par une loi de finances votée par le Parlement. Dans ce cas, l’intervention constituerait un empiétement manifeste sur le domaine réservé à l’autorité budgétaire. Le principe constitutionnel voulant que toute dépense ou mobilisation de fonds publics soit validée par les représentants du peuple aurait été contourné. C’est précisément ce flou entre l’usage normal des réserves et un possible prélèvement sur les ressources nationales qui alimente aujourd’hui les interrogations sur une éventuelle violation de la Constitution.

    Là où Wameso a clairement franchi la ligne

    Lorsque Wameso présente l’injection de cinquante millions de dollars comme une opération de stabilisation, il tente de donner à son geste l’apparence d’une action technique ordinaire. Pourtant, l’évolution du marché démontre l’inverse. Le taux de change, propulsé brutalement de 2900 à environ de 2100 francs congolais pour un dollar, une chute de 30 %, traduit une volonté manifeste de réévaluer la monnaie nationale. Une stabilisation véritable se contente de réduire la volatilité, elle n’impose pas un choc de trente pour cent en quelques jours. Un tel mouvement, rare et risqué, bouleverse les prix, les revenus et les anticipations de toute l’économie. Il reflète donc une intention politique plutôt qu’un ajustement monétaire. L’intervention de Wameso n’a rien d’une mesure technique. Elle révèle un choix stratégique qui dépasse le cadre réglementaire normal d’une banque centrale.

    Cette intention apparaît encore plus clairement lorsque l’on rappelle les déclarations publiques du gouverneur de la BCC, qui a affirmé vouloir “contraindre les Congolais à abandonner le dollar et à revenir au franc congolais”. Dans une économie où la dollarisation structure les salaires, les loyers, l’épargne et les importations, une telle ambition représente un changement profond de politique économique. Elle ne relève absolument pas des pouvoirs d’un gouverneur de banque centrale. La dédollarisation est une orientation nationale qui engage le gouvernement, le Parlement et les acteurs économiques, car elle touche directement à la structure monétaire, fiscale, sociale et commerciale du pays. Ce projet dépasse totalement le mandat constitutionnel de la BCC, qui n’a pas pour rôle de dicter les choix monétaires des ménages ou de remodeler les comportements économiques par la contrainte. En cherchant à utiliser les réserves internationales pour appuyer son appel à une dédollarisation forcée, Wameso a détourné des ressources publiques pour servir une vision politique personnelle et non une obligation institutionnelle.

    La violation devient manifeste lorsque l’on examine la frontière constitutionnelle entre indépendance monétaire et empiètement sur la politique économique. L’autonomie de la Banque centrale vise à protéger la stabilité des prix, non à permettre à son gouverneur de mener des réformes structurelles qui appartiennent au domaine réservé du gouvernement. En agissant pour “forcer” un abandon du dollar, Wameso s’est substitué aux autorités compétentes et a transformé son rôle technique en mission politique. Il a utilisé une opération de change pour modifier la structure monétaire du pays, ce qui relève d’une décision nationale et collective, et non d’une initiative personnelle exécutée sans débat. La BCC n’a aucune prérogative pour imposer la dédollarisation, et encore moins pour engager les réserves internationales à cette fin. En franchissant cette limite, Wameso n’a pas seulement commis un excès de pouvoir. Il a posé un acte qui soulève une question constitutionnelle majeure : un gouverneur de banque centrale peut-il redessiner la politique économique du pays sans mandat démocratique ? Dans ce cas précis, les faits montrent qu’il l’a fait, et qu’il l’a fait en dehors de la loi.

    Le Parlement face à ses responsabilités démocratiques

    L’utilisation des réserves nationales pour manipuler fortement le taux de change amène une question fondamentale qui dépasse largement la technicité financière. Qui, en République démocratique du Congo, décide réellement de l’usage du patrimoine national ? Dans toute démocratie fonctionnelle, les décisions susceptibles de transformer l’équilibre macroéconomique doivent être débattues et autorisées par les représentants du peuple. Rien de tel n’a eu lieu ici. Cependant, certains avancent déjà un argument séduisant mais dangereux : puisque l’appréciation du franc a fait immédiatement reculer certains prix, pourquoi critiquer une mesure qui allège le quotidien de millions de Congolais ? Cette logique populiste revient à applaudir une baisse des prix obtenue par la contrainte, qui n’a rien à voir ni avec l’inflation ni avec la croissance économique, mais simplement avec un réajustement artificiel des prix affichés en francs congolais. C’est l’équivalent d’applaudir une baisse de la criminalité obtenue en suspendant l’état de droit et en pendant des innocents sur la place publique. Un tel raisonnement confond soulagement immédiat et légitimité institutionnelle, et masque les risques profonds qu’une telle dérive fait peser sur la Nation.

    Cette satisfaction immédiate dissimule pourtant un problème bien plus profond. Dans un pays où la dollarisation organise l’économie et où l’extrême pauvreté oriente les comportements, la baisse apparente des prix est un mirage plus qu’un progrès durable. En provoquant une intervention brutale sur le taux de change, Wameso n’a fait qu’agir sur un symptôme visible en laissant intacte la véritable maladie économique. La pauvreté congolaise ne provient pas d’un franc faible, mais d’un chômage massif, d’un emploi précaire, d’un accès quasi inexistant au crédit, d’un tissu productif fragile et d’un marché financier resté à l’état primitif. Une appréciation forcée du franc peut donner l’illusion d’un répit, mais elle érode la confiance des commerçants, affaiblit exportateurs et importateurs, décourage l’investissement local et, surtout, comprime davantage les salaires en francs. Une telle opération, menée sans débat ni cadre institutionnel, ne fait qu’approfondir les vulnérabilités structurelles du pays. En réalité, cette baisse des prix sur le menu en franc congolais agit comme un simple anesthésiant économique : elle soulage un instant, mais elle ne soigne aucune des causes profondes de la crise.

    C’est précisément pour prévenir ce genre de dérive que la Constitution protège la séparation des pouvoirs économiques. Le Parlement n’a pas seulement été contourné ; il a été dépouillé d’un acte majeur de souveraineté budgétaire. En déclarant publiquement vouloir forcer les Congolais à abandonner le dollar, Wameso a confirmé qu’il poursuivait un objectif politique et non une mission monétaire. Ses propres déclarations devant les députés ont établi qu’il cherchait à remodeler la structure monétaire du pays, une prérogative qui appartient au gouvernement, aussi plein de canards boiteux soit-il, au Parlement, même lorsqu’il peine à exercer pleinement son rôle, et au débat national, même lorsqu’il est étouffé ou marginalisé. En aucun cas une telle décision ne peut relever de l’initiative solitaire d’un gouverneur.

    La violation du principe d’autorité budgétaire, combinée à l’usage d’une contrainte monétaire destinée à produire un résultat politiquement valorisable, suffit pour qu’un élu comme Gode Mpoyi, non pas en tant que professeur ou pasteur mais en tant que représentant du peuple, exige sa démission. Il ne s’agirait pas de punir un individu, mais de sauver le principe même de la gouvernance démocratique, de protéger les réserves nationales et d’empêcher que des décisions lourdes de conséquences économiques échappent une nouvelle fois au contrôle de la Nation. Et puisque monsieur André Wameso Nkualoloki aurait sans doute déjà eu le temps d’accumuler des moyens suffisants, sa démission lui offrirait l’occasion de retourner sur les bancs universitaires, d’approfondir ses études, de saisir enfin la différence entre politique monétaire et politique économique, et peut-être même d’obtenir un PhD, d’écrire et de financer la publication d’un article scientifique pour aider à dissiper durablement cette confusion qui hante aujourd’hui des esprits comme le sien et son entourage.

    Jo M. Sekimonyo, PhD

    Économiste politique, théoricien, militant des droits humains, écrivain et chancelier de l’Université Lumumba.

  • Héritage colonial : Applaudir en rampant depuis 1960 — conversation idéologique sur la servitude volontaire

    Héritage colonial : Applaudir en rampant depuis 1960 — conversation idéologique sur la servitude volontaire

     

    Chers compatriotes qui vivent entre avion, il y a une très grande et bonne nouvelle. Le Go-Pass a « baissé » de 151 000 FC à 143 000 FC. Waouh ! Bravo au gouvernement ! Sauf que 151 000 FC, c’était déjà 55 USD… et 143 000 FC valent encore 55 USD aujourd’hui. Autrement dit, le prix a été réduit de 55 dollars à… 55 dollars. Cette prétendue baisse n’est qu’une illusion de chiffres, un petit théâtre où le franc congolais joue les figurants pendant que le dollar tient le premier rôle. Le même scénario se rejoue avec le sac de ciment, le litre d’essence ou le gros sac de fufu. Les prix semblent bouger, mais ils ne font que suivre les humeurs du billet vert. Et pendant que le peuple s’agite et que les fanatiques s’applaudissent, les mafieux et les cambistes, eux, sourient.

    Au lieu que cette saga reflète la performance réelle de notre économie, la Banque Centrale reconnaît que tout se joue entre prétendre que la pluie a cessé parce qu’on a caché le thermomètre, autrement dit en aspirant avec une grande ventouse près de 900 milliards de francs de la rue tout en braquant un bazooka sur les banques commerciales, et sacrifier 50 millions de dollars pour apaiser les dieux monétaires. On parle d’« embellie économique », de « discipline monétaire » et d’« appréciation de la monnaie nationale », au lieu de simplement dire disparition organisée du franc. Et cet argent, c’est celui du peuple, celui qui pouvait soigner, éduquer, nourrir, ou, pendant qu’on y pense, qui a simplement disparu. Heureusement, ou malheureusement, notre économie est tellement dollarisée que ce bricolage et tripotage ne peuvent pas tout faire exploser aussi facilement. M. Wameso se comporte comme un gamin lâché dans un magasin de jouets. Comme on continue d’applaudir, et faute d’un adulte au Parlement ou au Sénat pour lui dire d’arrêter, il risque de croire en sa propre grandeur d’esprit, de nourrir son ego et de persévérer, prenant des risques toujours plus grands en appuyant sur tous les boutons rouges qu’il trouve.

    Malheureusement, il n’y pas que cela qui distrait les Congolais ! Allez boire une Tembo dans le quartier et vous la paierez 6 000 FC. La même bière, servie dans un salon élégant de Gombe, en coûte 10 USD. Faut-il appeler le ministre de l’Économie pour arbitrer cette injustice ou créer une « Commission nationale du prix de la bière » ? L’idée prête à sourire, mais elle révèle notre coloniale habitude de tout attendre de l’État. Demander au gouvernement de contrôler les prix, c’est comme inviter un policier à gérer la musique d’un bar. C’est chier sur l’âme du libre marché. Es vraiment le rôle du ministre de l’Économie n’est pas de courir après chaque barman avec une calculatrice ni de peser le morceau de chèvre selon le prix ? Les prix dansent au rythme du prestige du lieu et du caprice du vendeur. Chasser les prix comme on chasse les moustiques avec un marteau, c’est risquer de casser le verre… et de perdre la bière. Dans le marché libre, le client reste roi de choisir où et quoi acheter, et le vendeur roi de son menu et de ses prix.

    Alors, avant de célébrer la « victoire du consommateur », souvenons-nous que tant que notre économie restera dollarisée, pour une raison certes compréhensible, notre monnaie ne sera qu’un décor de carton. Et lorsque l’État menace d’exiger que les prix soient affichés en francs congolais tout en respirant, parlant et négociant lui-même en dollars, cela tourne à la blague de mauvais goût, un sketch de plus dans la grande comédie économique nationale.

    Économie, émotion, illusion

    Les grimaces de Wameso qui initient des affrontements corps à corps entre les boxeurs politiques et les charlatans économiques, inspirent sans doute les caricaturistes, mais elles révèlent surtout que les Congolais se nourrissent davantage d’émotions et de querelles que d’efforts réels de production. Une vérité plus amère. Daniel Mukoko Samba et Doudou Roussel Fwamba Likunde Li-Botayi, eux, semblent avoir compris qu’en RDC, une déclaration théâtrale amuse et rassure plus qu’un plan économique solide. Le divertissement a pris la place de la direction, et la politique économique s’est transformée en spectacle permanent. 

    Les Congolais gardent les yeux rivés sur le tableau des taux de change et s’insultent entre eux sur les réseaux sociaux, comme s’ils suivaient un match du championnat européen dont ils ne seront jamais les arbitres. On parle du prix du pain, du transport ou du sac de ciment, certains appellent à manifester pour l’électricité ou l’eau, mais presque personne ne s’indigne du SMIG, du chômage ou du pouvoir d’achat dans son vrai sens ; la capacité de vivre dignement de son travail. On surveille la valeur du dollar tout en ignorant celle de sa propre paie, même en parcourant la ville avec un CV sous le bras ou en vendant des produits de fortune. Cette obsession folle hypnotise le citoyen, le détourne de l’essentiel et le maintien spectateur de son propre péril économique, applaudissant les fluctuations du dollar pendant que sa poche reste vide.

    Acemoglu et Robinson ont interprété la prospérité ou la stagnation des nations à travers la nature de leurs institutions, inclusives ou extractives. Mais ma perspective diffère profondément. Ces catégories décrivent les conséquences, pas les causes. Les institutions ne produisent pas la morale d’une société ; elles la reflètent. 

    Obéissance sans réciprocité

    Pour moi la question n’est plus pourquoi les nations échouent, mais pourquoi leurs contrats sociaux n’ont jamais évolué au-delà de l’obéissance. Il faut revenir à la base : le contrat social. Ce n’est pas un slogan philosophique, mais un pacte moral entre l’État et les citoyens. Le peuple accorde son obéissance en échange d’une protection réelle, d’opportunités concrètes et de respect. L’État, en retour, existe pour servir, pas pour se servir. Un contrat social est donc un arrangement moral et matériel à travers lequel une communauté définit la valeur de ses membres en relation avec l’ordre collectif, valeur exprimée dans la manière dont le pouvoir et les ressources sont distribués entre les individus et les institutions.

    Dans cette théorie, le budget devient le miroir du contrat social. Des dépenses institutionnelles élevées traduisent un contrat fondé sur l’obéissance, où l’État compte plus que le citoyen ; à l’inverse, un investissement social élevé révèle un contrat de réciprocité, où les citoyens deviennent co-auteurs de l’État. J’étends ici la volonté morale de Rousseau, la sagesse de Confucius et la philosophie d’Ubuntu dans une lecture économique contemporaine. Le budget n’est plus un simple outil comptable, mais la confession morale de l’État, le reflet chiffré de ses priorités réelles.

    Le cœur de mon approche, le Social Contract Ratio (SCR), lit le budget comme un texte moral, un miroir de la réciprocité entre l’État et ses citoyens. Ce n’est pas un simple indicateur fiscal, mais une mesure de l’équilibre entre dépenses humaines (éducation, santé, protection sociale) et dépenses institutionnelles (administration, défense, dette). Quand les institutions consomment plus qu’elles n’émancipent, la nation rampe ; quand elles investissent dans la dignité et la capacité de leurs citoyens, elle se tient debout. Contrairement à Acemoglu, je soutiens que le développement ne dépend pas de la forme des institutions, mais de la moralité de leur orientation. La manière dont un État distribue ses ressources révèle s’il gouverne pour la survie ou pour la dignité, pour la peur ou pour la confiance.

    SCR (Ratio du Contrat Social) = Dépenses humaines / Dépenses institutionnelles

    Les dépenses humaines représentent les investissements directs dans la population (éducation, santé, emploi, protection sociale), tandis que les dépenses institutionnelles désignent les coûts de fonctionnement et de maintien du pouvoir étatique (armée, administration, appareils politiques).

    Une administration née d’un ordre colonial paternaliste reproduira mécaniquement la verticalité morale de son origine, l’obéissance en échange de protection. Tant que la morale politique ne change pas, aucune réforme institutionnelle ne peut générer la réciprocité citoyenne.

    Sans voix ou sans voie ?

    Un Social Contract Ratio (SCR) élevé indique un État où la réciprocité entre institutions et citoyens fonctionne réellement. Le budget privilégie la santé, l’éducation et la production, et la population agit comme partenaire plutôt que comme simple spectatrice. Dans un pays comme la Norvège, avec un SCR de 1,25, qui veut dire qu’à chaque dollar dépensé pour le fonctionnement du gouvernement, 1,25 dollar aussi est investi directement dans les programmes destinés aux citoyens. Cette proportion reflète une gouvernance fondée sur la confiance, la transparence et la responsabilité. Un SCR moyen, comme celui du Brésil estimé à 0,85, illustre un équilibre fragile entre ambition sociale et inertie institutionnelle, typique des sociétés en transition où la participation citoyenne progresse malgré le poids bureaucratique. À l’inverse, un SCR faible met en lumière un système d’obéissance où les institutions absorbent la majeure partie des ressources publiques tandis que la population reste dépendante. L’État se maintient non par la création de valeur, mais par la centralisation du pouvoir. 

    La RDC, mon pays, avec un SCR d’environ 0,47, illustre ce modèle paternaliste et négligent. Le gouvernement dépense 1 dollar pour son propre fonctionnement pendant que moins de 50 centimes sont consacrés aux programmes sociaux destinés aux citoyens. Ce déséquilibre reflète un contrat social fondé sur la survie du pouvoir plutôt que sur la dignité humaine. Notre pays consacre plus de budget à l’administration, à la défense et à la dette qu’à la santé, l’éducation ou la production locale. Autrement dit, nous payons pour être surveillés, pas pour être servis. Nous, nous dépensons pour garder la chaise du chef stable, pas pour que le peuple tienne debout. Cette structure budgétaire illustre un déséquilibre moral d’un État fort pour lui-même, faible pour sa société. Cela saute aux yeux quand on clame haut et fort qu’il nous faut une armée forte, au lieu d’une économie forte pour être capable de se payer le luxe d’avoir une armée intelligente.

    Cette structure trouve ses racines dans l’histoire politique et morale du pays. Sous la colonisation, le contrat social imposé reposait sur l’extraction et la soumission. Le travail servait à enrichir le centre sans élever la dignité de ceux qui produisaient. Après l’indépendance, la logique s’est simplement habillée d’un drapeau national. L’État congolais, héritier direct du modèle colonial, a conservé la centralisation, la distance et l’autoritarisme comme modes de gouvernance. Pendant plus de trois décennies, Mobutu a incarné ce système en distribuant les faveurs plutôt qu’en créant des droits, en récompensant la loyauté plutôt que la compétence. La valeur individuelle s’est alors confondue avec la proximité du pouvoir, et l’ethnocratie, qui est diffèrent du tribalisme, a pris le relais de la citoyenneté. Cette continuité historique sous Kabila et maintenant avec Tshisekedi a figé la société dans une hiérarchie morale héritée de la colonie, où la soumission des citoyens est devenue une norme. 

    Pourtant, rien n’est irréversible. Même avec l’un des SCR les plus faibles du monde, les Congolais ont une idée claire et net de ce qu’être contemporainement humain signifie et le désir profond de le devenir pleinement. Au sens de SCR, le développement d’une nation comme la RDC dépend de la transformation du rapport entre l’État et ses citoyens. Et la question demeure, brûlante : nous savons bien que rien ne changera sans nous, alors pourquoi restons-nous immobiles face à notre propre destin, contrairement aux jeunes de Madagascar ou du Népal ? Eh bien, la théorie de l’indifférence.

    L’armure

    Quand le contrat social se déséquilibre, quand le citoyen ne reçoit plus en proportion de ce qu’il contribue, la confiance s’effondre. Pourquoi personne ne descend dans la rue ? Un peuple ne se soulève pas par colère, mais par saturation. Selon ma Théorie de l’Indifférence, tant que le désespoir n’atteint pas le seuil critique, la société reste calme. On se plaint au bar, on prie à l’église, on écrit des statuts Facebook, mais on n’agit pas. L’équation nationale, traduite symboliquement, devient :

    Pₐ = T – (α × Soutenance + β × Sentiment + γ × Proximité).

    Tant que Pₐ ≥ 0, l’indifférence domine, et dans le sens de l’expression civique, le peuple s’endort debout. Il agit seulement lorsque le malaise dépasse le seuil du supportable, quand la somme des besoins matériels, émotionnels et sociaux franchit la limite de la tolérance. 

    Les Congolais ne sont pas apathiques, ils sont indifférents à la marge. Leur seuil d’action (T) est trop élevé. Ils ont appris à vivre dans la turbulence, à bricoler des solutions personnelles, à rire du chaos pour mieux le supporter. Ce réflexe de survie est devenu une culture politique. L’adaptation a remplacé la résistance. L’indifférence collective protège le système plus efficacement qu’une armée. L’État le sait, les élites aussi. La population est maintenue juste en dessous du seuil d’explosion. Un peu d’électricité, un peu d’Évangile, un peu de musique… juste assez pour que l’on chante au lieu de marcher. Tant qu’on reste « juste inconfortable », on ne bouge pas. Le Pₐ ≥ 0 congolais, la Propension à Agir, reste positive, donc personne ne sort dans la rue.

    Et pourtant, la RDC ne manque ni d’intelligence ni d’énergie collective ; il manque de confiance dans son propre pouvoir civique. Tant qu’on s’indigne seulement des menus en francs congolais au lieu de nos poches, notre contrat social restera un échange d’obéissance contre survie, la RDC restera un pays qui rampe. Tant que le citoyen doutera de sa capacité à exiger et à construire, il restera prisonnier d’un État qui se perpétue sans se transformer. Ce n’est pas le dollar qui affame, c’est le déséquilibre moral du budget, un SCR trop faible et une indifférence collective trop haute. Le jour où les Congolais convertiront l’appétit d’être modernement humain en action, où chaque franc investi servira plus l’humain que la bureaucratie, alors le taux de change de la RDC deviendra moralement stable. Je ne sais hurler autrement que la vraie crise n’est pas la hausse du taux ou le prix du pain « kanga journée », mais la baisse de l’attention sur ce qui compte : les emplois, les revenus réels et la dignité du travail.

    Jo M. Sekimonyo

    Économiste politique, théoricien, militant des droits humains, écrivain et chancelier de l’Université Lumumba.