Connect with us

Politique

RDC : vingt ans après, le statut spécifique des médecins toujours confronté aux défis de son application

Vingt ans après la promulgation du statut spécifique des médecins des services publics de l’État, son application effective demeure au centre des préoccupations de la communauté médicale en République démocratique du Congo.
C’est autour de cette problématique que la Dynamique syndicale agissante (DYSYNAC) a organisé, ce samedi 10 octobre 2026 à Kinshasa, une grande conférence-débat placée sous le thème : « Les 20 ans du statut spécifique des médecins des services publics de l’État », consacrée à l’historique, au bilan et aux perspectives de ce texte dans l’écosystème médical congolais.

À cette occasion, le Dr Fabien Nzoko Fwankenda, organisateur de la conférence, a présenté les résultats d’une enquête sur l’évolution de la rémunération des médecins de l’État entre 2004 et 2026. Son analyse a mis en parallèle les différents gouvernements qui se sont succédé, l’évolution du budget national, la rémunération des médecins et les difficultés rencontrées dans l’application du statut spécifique.

Une méconnaissance du statut qui fragilise les revendications

L’enquête a porté sur 271 médecins de l’État, dont 84 % d’hommes, majoritairement jeunes. Selon les résultats présentés, 75 % des personnes interrogées connaissent l’existence du statut spécifique, mais seulement 25 % déclarent l’avoir déjà consulté.

Le constat est préoccupant : une grande partie des médecins assimile encore ce statut à un simple barème de rémunération, alors que celui-ci encadre également, selon l’intervenant, des aspects essentiels de leur carrière et de leur vie professionnelle.

« Si vous ne connaissez déjà pas la base du calcul, sur quelle base vous allez revendiquer ? », a interrogé le Dr Fabien Nzoko Fwankenda, soulignant le lien entre la connaissance des textes et la capacité des médecins à défendre leurs droits.

Les résultats révèlent également une forte insatisfaction quant à l’application du statut. Selon les chiffres communiqués, 73 % des médecins interrogés se disent insatisfaits, contre environ 10 % de satisfaits et 22 % de personnes neutres. Concernant la conformité de leur rémunération au statut, 76 % déclarent ne pas savoir si les montants perçus correspondent aux dispositions prévues, tandis que 24 % estiment que leur rémunération n’est pas conforme.

Pour l’intervenant, le manque de volonté politique constitue le principal obstacle à l’application effective du texte, suivi de l’insuffisance du suivi. L’employeur( Gouvernement)est désigné par plus de 80 % des répondants comme le principal responsable de la situation, même si l’Ordre des médecins, les syndicats et les médecins eux-mêmes sont également cités.

De 2004 à 2026, une rémunération marquée par des évolutions et des retards

Dans la deuxième partie de son exposé, le Dr Fabien Nzoko a retracé l’évolution de la rémunération des médecins depuis 2004, en examinant notamment les montants accordés aux médecins internes débutants, le taux de change, l’inflation, les effectifs rémunérés et la régularité de la paie.

Durant la période du gouvernement dit de « 1+4 », la rémunération de référence du médecin interne était présentée à 86 000 francs congolais, avec une prime de risque équivalant à environ 200 dollars américains, au taux de change indiqué de 432 francs congolais pour un dollar. À cette époque, le paiement intervenait parfois autour du quarantième jour, selon le médecin.

L’année 2011 constitue, selon le rapport, un tournant important. La rémunération du médecin interne est passée de 86 000 à 152 000 francs congolais, avant d’atteindre 504 000 francs, dans un contexte de réaménagement du barème salarial. La paie s’effectuait alors généralement entre le 20 et le 25 du mois, une amélioration jugée notable par rapport aux retards antérieurs.

Entre 2012 et 2015, la progression a cependant ralenti. Une augmentation de 150 000 francs congolais aurait été accordée sans identification suffisamment claire de la rubrique concernée, avec des conséquences sur les indemnités de transport et de logement, selon les explications fournies.

Les résultats de l’enquête indiquent que la période 2016-2017 a été marquée par la persistance de l’inflation, portant la rémunération de référence du médecin interne à 654 000 francs congolais. Entre 2017 et 2019, celle-ci est passée de 792 000 à 1 155 000 francs, tandis que l’intervenant a relevé une mesure importante concernant la carrière : la reprise, sous le gouvernement Bruno Tshibala, d’un arrêté relatif à la promotion des médecins juniors et seniors.

De 2019 à 2021, l’exposé a également évoqué le passage du taux de l’impôt professionnel sur les revenus (IPR) de 3 % à 15 %, avec retenue à la source. Pour la période 2021-2023, la rémunération du médecin interne a été présentée à 1 455 000 francs congolais. Selon le Dr Nzoko Fwankenda, le retour de l’IPR à 3 % est intervenu sous la pression syndicale, alors que les retards de paiement dépassaient de nouveau les trente jours.

Sous les gouvernements Suminwa I et II, pour la période 2024-2026 examinée lors de la conférence, la rémunération de référence du médecin interne a été évaluée à environ 2 000 000 de francs congolais, transport et logement compris selon l’intervenant. Malgré la progression du budget de l’État et une relative stabilisation de la monnaie, il a dénoncé le faible niveau des nouveaux alignements, l’existence d’arriérés sur la paie complémentaire et l’irrégularité des versements, qui peuvent intervenir entre le 28e et le 40e jour.

« Le budget de l’État est en nette progression. Les gouvernements passent, mais la situation du médecin congolais stagne », a-t-il déploré, résumant ainsi l’une des principales conclusions de son analyse.

L’arrêté de 2010, un engagement dont l’application reste ignorée

L’intervenant a accordé une attention particulière à l’arrêté ministériel du 28 octobre 2010 portant fixation et modalités de paiement de la rémunération des médecins. Il a notamment rappelé les dispositions de ses articles 3 et 4, qui prévoyaient une révision progressive des rubriques constitutives de la rémunération en tenant compte de l’évolution du budget de l’État.

À titre transitoire, la prime de risque, le logement et le transport devaient être introduits dans les états de paie des médecins à partir de janvier 2011.

Pour le Dr Fabien Nzoko Fwankenda, cette disposition soulève une interrogation majeure : l’évolution des finances publiques s’est-elle traduite par une amélioration proportionnelle et régulière de la rémunération des médecins ?

Pour illustrer l’écart qu’il estime persistant entre les ressources budgétaires et la situation salariale, il a avancé une projection de 11 469 dollars américains par mois pour le médecin interne si l’évolution du budget et la majoration de la prime de risque suivaient une même proportion, en référence aux composantes de rémunération évoquées dans son exposé.

Ce montant constitue toutefois une estimation défendue par l’intervenant, et non une rémunération officiellement acquise. Il met surtout en évidence, selon son analyse, la nécessité de clarifier les modalités d’application du statut et les mécanismes de calcul des différentes composantes salariales.

Des perspectives axées sur la connaissance des textes et la responsabilité syndicale

Au terme de son exposé, le Dr Fabien Nzoko Fwankenda a dressé un bilan marqué par la méconnaissance des textes, la confusion entre statut spécifique et prime de risque, ainsi que les difficultés persistantes de rémunération et de reconnaissance de la carrière.

Il a également affirmé que 45 à 50 % des médecins ne bénéficieraient pas du traitement de base forfaitaire évoqué dans sa présentation. Ce constat, associé aux retards de paiement et aux arriérés, renforce selon lui la nécessité d’une remise en question individuelle et collective.

L’intervenant a ainsi appelé les médecins à mieux connaître leurs droits, à renforcer leurs revendications et à exercer un contrôle plus exigeant sur l’action des organisations chargées de défendre leurs intérêts. Il a insisté sur la nécessité de préserver la liberté d’expression au sein des syndicats et de lutter contre les pratiques autoritaires dans leur fonctionnement.

« Le syndicat, c’est le lieu où les gens peuvent s’exprimer en toute liberté sur ce qui les préoccupe », a-t-il rappelé, plaidant pour des organisations syndicales réellement ouvertes à la participation de leurs membres.

En conclusion, le Dr Nzoko a soutenu que les acquis obtenus par les médecins ne relevaient pas simplement de la bonne volonté des gouvernements successifs, mais résultaient des mobilisations de la communauté médicale et de l’action syndicale.

« Rien de ce que le gouvernement de la République a accordé aux médecins de l’État ne l’a été par un simple geste de bonne foi. C’est plutôt le fruit de la noble lutte syndicale menée par la communauté médicale au départ et les syndicats par la suite, car seule la lutte libère », a-t-il conclu.

À travers cette conférence-débat, la DYSYNAC a placé au cœur du débat la question de l’effectivité du statut spécifique, vingt ans après sa promulgation.

Au-delà du bilan historique, l’enjeu demeure celui de traduire les dispositions prévues en droits effectivement appliqués, notamment en matière de rémunération, de carrière et de conditions de travail, afin d’améliorer durablement la situation socioprofessionnelle des médecins des services publics de l’État en RDC.

Blaise ABITA/CONGOPROFOND.NET