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RDC : « Notre histoire mérite mieux que des chansons et des cérémonies » ( Lettre ouverte à Patrick Muyaya, ministre des Médias)
Dans une lettre ouverte au ministre de la Communication et des Médias, Jo M. Sekimonyo, économiste politique et chancelier de l’Université Lumumba, invite les pouvoirs publics et les médias à sortir des récits convenus de l’indépendance pour ouvrir un vaste chantier de vérité historique.
Selon lui, seule une meilleure compréhension des événements qui ont précédé le 30 juin 1960 permettra de renforcer l’unité nationale et de transmettre aux nouvelles générations une mémoire collective plus complète et plus lucide.
Ci-dessous l’intégralité de la lettre ouverte :
Pendant très longtemps, j’ai vécu sous le charme du récit presque enchanté de notre décolonisation. Nous avons été bercés par les notes entraînantes d’« Indépendance Cha-Cha », les souvenirs policés de la Table ronde et les images devenues familières de la journée historique du 30 juin 1960. C’était un beau récit, simple et rassurant. Les années passant, l’accès aux technologies modernes et la rencontre de circonstances parfois assez singulières m’ont progressivement conduit à regarder l’envers du décor. J’ai été contraint d’examiner ces images et ces archives sous un autre éclairage.
J’ai récemment consacré une longue tribune aux premières élections démocratiques du Congo, organisées du 22 au 25 mai 1960. Je me suis ensuite intéressé à la proclamation des résultats du 4 juin et aux conséquences immédiates qu’elle produisit sur les équilibres politiques naissants. C’est à ce moment précis, me semble-t-il, que le virus du tribalisme fit son entrée officielle dans notre vie démocratique.Ces exercices fastidieux de relecture des archives et d’exploration de leurs implications en économie politique se sont imposés à moi avec d’autant plus de force que, depuis que je suis conscient de mon existence, je n’ai pratiquement jamais été témoin d’un véritable débat éducatif ou d’un dialogue sérieux consacré à ces moments fondateurs. Ce silence persistant m’a progressivement conduit à revisiter cette période et à en examiner les événements sous des angles souvent négligés.
La preuve en est que la journée du 17 juin 1960 est passée presque totalement inaperçue. De ce fait, beaucoup de Congolais, notamment ceux de ma génération et les plus jeunes, ignorent qu’une certaine lecture des événements de cette période pourrait même conduire à soutenir que Patrice Emery Lumumba ne fut peut-être pas le premier Premier ministre du Congo indépendant. Ce simple constat suffit à mesurer à quel point notre mémoire collective demeure encore incomplète.
Pourquoi cette mémoire est-elle si importante ?
Une nation qui ne connaît de son passé qu’une version simplifiée finit souvent par demeurer prisonnière de ses propres incompréhensions. Le tribalisme, les méfiances régionales et les blocages qui continuent de traverser la vie politique congolaise ne sont pas apparus par génération spontanée. Ils possèdent une histoire. Ils s’enracinent dans les non-dits, les désillusions, les trahisons et les calculs qui accompagnèrent les semaines décisives de mai et de juin 1960. Les peuples qui refusent d’interroger les circonstances de leur naissance se condamnent fréquemment à revivre les conséquences d’événements qu’ils ont cessé de comprendre.
Il est difficile d’espérer l’émergence d’une conscience nationale solide lorsque des pans entiers de la mémoire collective demeurent enveloppés de silence. Les blessures historiques ignorées ne disparaissent jamais véritablement ; elles se transmettent, se transforment et réapparaissent sous d’autres formes au fil des générations. À force de ne retenir que les symboles les plus rassurants, nous avons peut-être fini par négliger les événements, les débats et les choix qui ont façonné notre destin commun. Une mémoire sélective produit rarement une compréhension éclairée du présent. Elle entretient plus facilement des mythes confortables qu’une véritable intelligence historique.
Les médias face à l’enclavement : briser les murs de l’ignorance nationale
Dans un pays-continent comme la RDC, marqué par l’enclavement de nombreuses régions et les difficultés d’accès aux livres, aux archives et parfois même à Internet, la télévision et la radio demeurent bien davantage que de simples instruments de divertissement. Pour des millions de citoyens, elles constituent les principaux vecteurs du savoir et les ponts invisibles reliant des communautés séparées par des milliers de kilomètres et des infrastructures souvent défaillantes. Lorsque les routes font défaut et que l’accès physique à l’information demeure limité, les ondes assument une responsabilité particulière dans la formation d’une conscience nationale commune.
Les abandonner au seul divertissement ou aux commémorations de circonstance reviendrait à condamner une partie du pays à une double marginalisation : celle de l’espace national et celle de la mémoire collective. Dans un pays où les bibliothèques sont rares, où les archives demeurent difficilement accessibles et où Internet reste encore un privilège pour beaucoup, les médias audiovisuels disposent d’un pouvoir que peu d’institutions possèdent. Ils ont la capacité de désenclaver les consciences et d’offrir à chaque Congolais, où qu’il se trouve, le droit fondamental de connaître, de comprendre et de s’approprier sa propre histoire.
C’est pourquoi la télévision et la radio ont vocation à devenir, dans une certaine mesure, de véritables universités populaires. Dans une nation aussi vaste et fragmentée que la nôtre, elles ne sont pas seulement des instruments d’information. Elles constituent également des espaces de transmission, de dialogue et de cohésion nationale. En ce sens, leur mission dépasse largement le simple divertissement pour rejoindre celle, plus ambitieuse, de la formation des citoyens et de la préservation de la mémoire collective.
Place à la vérité historique
Combien de Congolais savent que le 17 juin 1960 correspond au jour où les autorités belges, méfiantes à l’égard du nationalisme de Patrice Lumumba, choisirent de contourner la victoire électorale de son mouvement en confiant à Joseph Kasa-Vubu la mission de former le gouvernement ? Combien savent que, dès le lendemain, Kasa-Vubu présenta un gouvernement excluant Lumumba ? Sans doute bien peu. Depuis des décennies, nous avons davantage célébré les symboles de l’indépendance que pris le temps d’examiner les événements, les rivalités et les calculs qui lui donnèrent naissance.
En vérité, l’histoire de la RDC ne s’est pas écrite le 30 juin 1960. Elle s’est jouée entre le 22 mai et le 29 juin, au rythme des ambitions personnelles et des calculs géopolitiques qui accompagnèrent les derniers jours du Congo belge. Réduire des séquences fondatrices à quelques images devenues familières revient, en définitive, à substituer le folklore à la mémoire et la commémoration à la compréhension.
Les nations qui se contentent de célébrer finissent souvent par négliger les ressorts profonds de leur propre trajectoire. Les crises politiques ne surgissent jamais du néant. Elles possèdent une histoire, des racines et parfois même des précédents.
Les difficultés du présent sont souvent les héritières de compromis anciens, de rivalités oubliées et de rapports de force dont les effets continuent à se faire sentir bien au-delà de leur époque.
Examiner cette période avec lucidité ne revient ni à déboulonner des statues ni à distribuer rétrospectivement les bons et les mauvais points. Il s’agit plus modestement de comprendre comment certaines trajectoires se sont constituées et pourquoi certains problèmes continuent, plus de six décennies plus tard, à hanter la vie publique congolaise.
Quand le patriotisme ne suffit plus
J’ai été, devrais-je dire, quelque peu hypnotisé par les appels récurrents invitant la diaspora à participer au développement national. Entre 2019 et 2020, j’avais réuni les documents, les autorisations et toute la paperasse nécessaire à la création d’une chaîne de télévision en RDC. Cela se produisait à une époque où un rapport révélait qu’une écrasante majorité des chaînes émettant dans le pays ne disposaient pas de l’ensemble des documents requis. Ce projet a malheureusement rejoint la longue liste de mes investissements abandonnés dans mon pays d’origine.
J’ai dû renoncer à l’entreprise, céder le matériel déjà acquis et annoncer la nouvelle à ceux qui m’avaient accompagné dans cette croisade visant à établir une sorte de « Bloomberg Television » congolaise. Je n’y vois aujourd’hui ni amertume ni regret, mais un épisode supplémentaire d’une relation parfois complexe avec la terre de mes ancêtres.
Cette expérience m’a surtout appris qu’il existe une différence entre l’attachement à un pays et les conditions qui permettent d’y investir sereinement. J’en suis arrivé à la conclusion que, pour ce qui me concerne, le moment n’est pas encore venu d’investir en RDC dans des projets exigeant autorisations, protection et stabilité. L’enthousiasme patriotique ne saurait tenir lieu d’environnement favorable à l’initiative privée.
J’ai également compris que certaines réussites supposent des accommodements auxquels je ne suis ni disposé ni capable de me résoudre. Pour prospérer dans le système actuel, il faut parfois apprendre à devenir un crocodile. Je n’ai jamais eu cette vocation. Je préfère demeurer un patriote lucide qu’un crocodile prospère.
Le relais vous appartient
Sans aucun doute, je vais écrire une autre longue tribune sur ces journées et sur leurs implications en économie politique.
Avoir ma chaîne de télévision m’aurait sans doute permis de jouer un rôle plus important et d’avoir un impact plus large. Ce projet appartient désormais à la longue liste de mes investissements avortés en RDC et retrouvera peut-être un jour sa place sous un autre régime.
Pour l’heure, le relais appartient au ministre de la Communication et Médias. Il lui revient d’ordonner aux chaînes de télévision et aux stations de radio publiques, et d’encourager, voire d’imposer aux médias privés, la tenue de dialogues quotidiens et d’émissions spéciales entre le 20 et le 30 juin.
La mémoire d’une nation ne se résume pas aux cérémonies officielles et aux chansons commémoratives. Elle se nourrit également de débats, de chronologies, d’archives et parfois même de controverses. Il y a lieu d’aborder les coups de poignard dans le dos, les accords secrets, les désillusions mutuelles et les malentendus qui ont rendu parfois si difficile de distinguer où s’arrêtait Kasa-Vubu et où commençait Lumumba dans la marche vers l’indépendance. La transformation d’un tel rendez-vous avec notre histoire en véritable tradition civique relèvera sans doute d’une œuvre de longue haleine. Encore faudrait-il accepter d’en faire le premier pas, lequel contribuerait déjà à rompre une partie du silence qui continue d’entourer cette période fondatrice. Il ne s’agit ni de réécrire l’histoire ni de distribuer rétrospectivement les bons et les mauvais points, mais plus modestement de la raconter dans toute sa complexité.
Si le gouvernement est capable de suspendre le rythme du pays à l’occasion d’un match décisif de l’équipe nationale, s’il accepte que les citoyens interrompent leurs activités pour vibrer au rythme d’une Coupe du monde, il ne paraît pas excessif d’accorder quelques minutes quotidiennes à l’apprentissage de notre propre histoire. Après tout, la survie d’une conscience nationale et la transmission de notre mémoire collective valent sans doute davantage qu’un simple match de football.
Jo M. Sekimonyo,
PhD Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe