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Peur, pitié, silence : Les obstacles à la lutte contre la corruption hospitalière à Kinshasa
« La corruption est l’ennemie du développement et de la bonne gouvernance. Il faut l’éradiquer. Le gouvernement et la population doivent s’unir pour atteindre cet objectif national », citation de Pratibha Patil.
La corruption limite gravement l’accès aux soins médicaux pour une large catégorie de la population en RDC, en particulier à Kinshasa. Les femmes, les enfants et les personnes âgées sont particulièrement vulnérables face à ce phénomène qui mine la société. Dénoncer les actes de corruption contribuerait à enrayer la propagation de ce fléau.
Entre la pitié et la peur

« Je ne peux pas dénoncer, ils ne vont plus bien prendre soin de ma sœur », répond Siska, une septuagénaire qui veille sur sa sœur dans l’un des grands hôpitaux de référence de Kinshasa. Siska se plaint de la façon dont les infirmiers exigent de l’argent pour certains actes, mais refuse catégoriquement de faire un quelconque rapport aux responsables de l’hôpital, de peur d’être stigmatisée et de compromettre la prise en charge de sa sœur.
« Si on les sanctionne, ils seront nombreux dans le lot. Et pendant ce temps, qui va s’occuper des malades ? Ces infirmiers ont entre leurs mains des vies humaines, mieux vaut ne pas les frustrer », conclut-elle.
Pour sa part, Sandrine préfère ne pas dénoncer les infirmiers du centre de santé situé dans la périphérie Est de Kinshasa, qui lui réclament de l’argent pour faire un pansement. Elle estime qu’il serait injuste de mettre leur emploi en péril à cause de cette dénonciation. « Ils sont parents et ont certainement des charges et des responsabilités. Je ne veux pas porter le poids de la culpabilité s’ils perdaient leur travail. Je préfère encore que ce soit eux qui portent la culpabilité de m’avoir rançonnée alors que je suis malade. »
Sur les murs de presque tous les centres de santé et hôpitaux publics, l’État a obligé les gestionnaires à afficher cette inscription : « Maman, soki munganga asengi yo mbongo, funda ye na numéro oyo », traduit par « Maman, si le médecin te demande de l’argent, dénonce-le à ce numéro ».
Ceci s’inscrit dans la politique gouvernementale de gratuité des soins de maternité, actuellement en phase pilote dans certaines villes du pays, pour encourager la dénonciation des risques d’extorsion.

Pour Joseph Kibangula, Secrétaire général de l’Union Nationale des Infirmiers et Infirmières du Congo (UNIIC), un autre facteur aggravant la corruption dans les hôpitaux, en dehors de la mauvaise gestion des dirigeants, est la passivité de la population.
« Elle ne dénonce pas, par peur que son médecin ne refuse de la soigner à l’avenir. La population doit connaître ses droits et dénoncer les injustices », insiste-t-il.
Des sanctions allant de l’avertissement à la radiation

D’après Colin Kandala, président provincial de l’Ordre national des infirmiers, chaque hôpital public dispose d’une section composée de cinq membres chargés de veiller à l’éthique professionnelle et de sensibiliser au code de déontologie des infirmiers.
« Lorsqu’il s’agit de monnayage de soins, nous demandons aux membres de la section de formuler un avertissement. En cas de récidive, le dossier est transmis au niveau provincial pour traitement », explique-t-il.
Lorsque le manquement est avéré, le conseil sectionnaire convoque l’infirmier(e), l’entend sur procès-verbal, puis transmet le dossier au conseil provincial. Ce dernier procède à une nouvelle audition. Si la faute est confirmée, des sanctions sont prononcées : avertissement, blâme ou interdiction temporaire d’exercice allant de un à trois mois.
En cas de faute grave, le conseil provincial peut prononcer une suspension temporaire et transmettre le dossier au conseil national. Ce dernier peut décider de deux sanctions majeures : interdiction permanente d’exercer ou radiation.
Dénoncer reste difficile malgré la sensibilisation

« Il y a des cas de corruption dans les hôpitaux et centres de santé, mais les gens n’ont pas le courage de dénoncer », déplore Vivien Elembe, coordonnateur du Centre d’assistance juridique et de l’action citoyenne (CAJAC).
Lors des séances de sensibilisation, malades ou accompagnants témoignent, mais sans autoriser un enregistrement formel permettant au CAJAC de lancer des enquêtes.
« Ils n’aiment pas dénoncer. Par peur de représailles ou de faire perdre leur emploi à un agent », affirme-t-il.
Selon lui, la population kinoise a intégré une forme d’acceptation inconsciente du système corrompu : « Donner de l’argent pour obtenir un service est devenu une norme, même quand ce n’est pas exigé. »
Vivien parle d’un problème psychologique collectif : « Si l’on veut éradiquer cette forme de corruption, il faut une large sensibilisation. Nous devons briser ce conditionnement ancré dans les mentalités congolaises. »
Pétronelle Lusamba