Tribune
Lettre ouverte au Président de la République et au Commandant du Service National (Régis Ngudie, Journaliste)
Objet : Pour une clarification du rôle du Service National à Kinshasa et le respect absolu des droits des citoyens
À Son Excellence Monsieur Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo,
Président de la République Démocratique du Congo, Chef de l’État,
À Monsieur le Lieutenant-Général Jean-Pierre Kasongo Kabwit,
Commandant du Service National,
Excellence, Monsieur le Commandant,
Permettez-moi, avant toute chose, de saluer et de remercier respectueusement Son Excellence Monsieur le Président de la République pour l’initiative visant à s’attaquer à l’insalubrité et à l’incivisme qui défigurent la ville de Kinshasa, ainsi que Monsieur le Lieutenant-Général Jean-Pierre Kasongo Kabwit pour les efforts qu’il déploie depuis plusieurs années à la tête du Service National.
Il serait injuste de nier les résultats obtenus par cette institution dans plusieurs domaines, notamment dans l’encadrement, la formation, la réinsertion et la transformation de certains jeunes autrefois désœuvrés en véritables acteurs de la reconstruction nationale. Le travail réalisé notamment à Kanyama Kasese témoigne qu’une jeunesse encadrée, formée et responsabilisée peut devenir une force considérable au service de la Nation. Le Président de la République lui-même a publiquement salué ces réalisations.
C’est donc précisément parce que nous croyons à la noblesse de cette vision qu’il nous paraît nécessaire de poser, avec respect mais avec gravité, une question essentielle :
Quel est exactement le rôle et quelle est exactement la mission du Service National dans la ville de Kinshasa ?
Cette question n’est ni une attaque contre le Chef de l’État, ni une remise en cause du travail du Commandant du Service National. Elle est une interpellation citoyenne, rendue nécessaire par des comportements rapportés et observés lors de certaines interventions sur le terrain.
Le Service National : que dit réellement le droit ?
Le Service National n’est pas une structure sans fondement juridique. Il a été créé par le Décret-loi n°032 du 15 octobre 1997. Ce texte le définit comme un organisme public spécialisé, ayant la nature d’un organe paramilitaire d’éducation, d’encadrement et de mobilisation des actions civiques et patriotiques en vue de la reconstruction du pays.
Cette définition est fondamentale. Elle signifie que le caractère paramilitaire du Service National ne lui confère pas un pouvoir illimité sur les citoyens. Être paramilitaire ne signifie pas être au-dessus de la loi. L’autorité ne peut jamais être confondue avec l’arbitraire, et la discipline ne peut jamais devenir une licence pour humilier, brutaliser ou maltraiter les citoyens.
La Constitution de la République est, à cet égard, sans ambiguïté. Son article 16 proclame que la personne humaine est sacrée, que l’État a l’obligation de la respecter et de la protéger et que nul ne peut être soumis à un traitement cruel, inhumain ou dégradant. L’article 17 garantit la liberté individuelle et précise que la détention constitue l’exception, laquelle doit être fondée sur la loi et respecter les formes qu’elle prescrit. (Présidence de la RDC)
Dès lors, une question mérite d’être posée publiquement :
Quelle disposition légale autorise un agent du Service National, dans le cadre d’une opération de salubrité, à retenir un citoyen contre son gré, à l’empêcher de circuler, à détruire ses biens, à le frapper ou à lui infliger des traitements humiliants ?
Et si de telles pratiques sont effectivement commises, qui en donne l’ordre ?
Monsieur le Président de la République, quels sont les ordres réellement donnés ?
Dans plusieurs interventions, il est rapporté que certains éléments du Service National affirment agir « sur ordre du Chef de l’État » ou « sur ordre du Général ».
Il est alors légitime, en tant que citoyen, de demander :
Quels sont ces ordres ?
Que contiennent-ils précisément ?
Quelle est leur base juridique ?
Autorisent-ils la privation de liberté ?
Autorisent-ils la destruction de biens appartenant à des citoyens ?
Autorisent-ils les violences physiques ?
Autorisent-ils des retenues qui se prolongeraient au-delà des limites légalement admissibles ?
Autorisent-ils l’humiliation publique, les menaces, les intimidations ou les traitements dégradants ?
Nous avons peine à croire que tel puisse être l’esprit des instructions données par le Chef de l’État.
Et c’est précisément pour cette raison qu’une clarification officielle serait nécessaire. Car lorsqu’un agent commet un abus en invoquant l’autorité du Président de la République, il ne compromet pas seulement sa propre responsabilité : il porte également atteinte à l’image de l’autorité présidentielle et à la confiance que les citoyens placent dans les institutions de la République.
La salubrité ne peut pas devenir une opération de coercition aveugle
Le contexte actuel est particulier. Le Conseil des ministres du 29 mai 2026 a annoncé la création d’une Task Force dédiée à la salubrité et à l’assainissement de Kinshasa, placée sous l’autorité directe du Président de la République et pilotée par le Commandant du Service National. Parmi ses missions figurent l’élaboration d’un plan permanent de salubrité, l’identification des points critiques d’insalubrité, la proposition et l’application de mesures de discipline urbaine et de civisme environnemental, ainsi que la coordination avec les services compétents.
Nous comprenons donc parfaitement que le Service National soit désormais appelé à jouer un rôle dans l’assainissement de la capitale.
Mais cette nouvelle responsabilité soulève justement une autre question :
Être chargé de contribuer à la salubrité de Kinshasa signifie-t-il être investi d’un pouvoir de police générale sur la population ?
Si oui, sur quel texte juridique repose cette compétence ?
Et si non, pourquoi certaines interventions donnent-elles aux citoyens le sentiment que le Service National dispose d’un pouvoir d’arrestation, de détention, de confiscation ou de sanction qui dépasse sa mission ?
La lutte contre l’insalubrité est nécessaire. La lutte contre l’incivisme est nécessaire. La restauration de l’autorité de l’État est nécessaire. Mais l’autorité de l’État ne se restaure pas par la brutalité de l’État.
Une République ne peut pas apprendre à ses citoyens à respecter la loi en leur donnant le spectacle d’agents publics qui semblent eux-mêmes agir en dehors de la loi.
Il faut distinguer l’ordre, la discipline et la violence
Nous ne remettons pas en cause la nécessité de faire respecter les règles. Un citoyen qui jette ses déchets dans la rue doit pouvoir être sanctionné lorsqu’un texte prévoit une telle sanction.
Un commerçant qui occupe illégalement la voie publique doit pouvoir être rappelé à l’ordre selon les procédures prévues.
Un conducteur ou un motocycliste qui viole les règles doit pouvoir répondre de ses actes.
Mais la sanction appartient à la loi et aux autorités légalement compétentes. Elle ne peut devenir une vengeance. Elle ne peut devenir une humiliation. Elle ne peut devenir une punition corporelle. Elle ne peut devenir une séquestration improvisée. Elle ne peut devenir une destruction gratuite des biens.
Et surtout, elle ne peut jamais devenir une torture physique ou morale.
Si une personne est soupçonnée d’avoir commis une infraction, il existe des procédures, des services de police, des officiers de police judiciaire, des parquets et des juridictions.
Le citoyen ne doit pas être transformé en prisonnier simplement parce qu’un uniforme a décidé qu’il avait tort.
L’idée est bonne, mais les mécanismes doivent être corrigés
Monsieur le Président de la République, votre volonté d’assainir Kinshasa est légitime.
Monsieur le Commandant, votre volonté de faire respecter les instructions qui vous sont données peut également être comprise et saluée.
Mais une bonne intention ne suffit pas à rendre un mécanisme juste. L’objectif peut être noble tandis que la méthode peut être dangereuse.
Nous devons éviter que la recherche de la discipline urbaine ne produise une autre forme d’injustice. Nous devons éviter que la salubrité ne soit associée, dans l’esprit des Kinois, à la peur. Nous devons éviter qu’un service conçu pour participer à la reconstruction de la Nation soit progressivement perçu comme un instrument de brutalisation de la population.
Car l’État est fort lorsqu’il fait respecter la loi sans violer la loi. L’État est fort lorsqu’il impose l’ordre sans humilier. L’État est fort lorsqu’il sanctionne sans torturer. L’État est fort lorsqu’il protège même celui qui a commis une faute, parce que ce dernier demeure un être humain titulaire de droits.
Monsieur le Président, protégez aussi votre propre vision. Une grande politique publique peut être compromise non pas par son objectif, mais par les comportements de ceux qui sont chargés de l’exécuter.
C’est pourquoi nous vous demandons humblement de veiller à ce que les opérations menées à Kinshasa soient encadrées par des instructions écrites, publiques, précises et juridiquement vérifiables.
Nous demandons notamment :
- la clarification officielle du statut et des compétences du Service National à Kinshasa ;
- la publication ou la vulgarisation des textes définissant ses missions dans le cadre de la salubrité ;
- la clarification de ses éventuels pouvoirs de contrôle, d’interpellation ou de sanction ;
- l’identification claire des services habilités à procéder aux arrestations et aux détentions ;
- la mise en place d’un mécanisme indépendant permettant aux citoyens de dénoncer les abus ;
- des sanctions contre tout agent qui se rendrait coupable de violences, de traitements cruels, inhumains ou dégradants ;
- la formation systématique des éléments déployés sur les droits humains, la déontologie et les limites légales de l’usage de la force ;
- et surtout, une séparation claire entre assainissement de la ville, maintien de l’ordre et exercice de la justice.
Nous vous demandons également, Monsieur le Président, de faire vérifier les témoignages et images qui circulent lorsqu’ils font état de violences ou de privations arbitraires de liberté. S’ils sont faux, qu’ils soient démentis. S’ils sont vrais, que les responsables répondent de leurs actes. C’est ainsi que l’autorité de l’État sera renforcée.
À Monsieur le Lieutenant-Général Kasongo Kabwit
Monsieur le Commandant, votre parcours à la tête du Service National vous a permis de démontrer qu’un homme considéré hier comme perdu peut devenir demain un bâtisseur. Vos actions et vos compétences sont louables.
C’est précisément cette philosophie de transformation qui mérite d’être protégée. Vous commandez une institution dont le mot « National » signifie qu’elle appartient à la Nation et, par conséquent, à tous les Congolais.
Nous vous demandons donc, avec tout le respect dû à votre rang, de rappeler à chaque élément placé sous votre commandement que le citoyen congolais n’est pas l’ennemi. Le Kinois qui commet une infraction doit répondre de son acte. Mais il reste un citoyen. Il a une dignité. Il a des droits. Et l’uniforme de celui qui l’interpelle ne retire rien à cette dignité.
Nous vous demandons également de veiller à ce que jamais le nom du Président de la République ne soit utilisé comme un bouclier derrière lequel pourraient se cacher des abus.
L’obéissance aux ordres est une valeur militaire. Mais l’obéissance à un ordre manifestement illégal ne peut jamais justifier la violation des droits fondamentaux d’un citoyen.
Une dernière image, volontairement forte
Sans vouloir dénigrer le Service National, et sans nier les nombreuses actions positives qu’il accomplit, permettez-nous de rappeler une vérité qui devrait guider toute réforme publique :
Un loup vêtu d’une peau d’agneau change de tenue, mais ne change pas de nature.
Cette image ne vise personne en particulier. Elle doit plutôt nous servir d’avertissement collectif.
Changer les uniformes, changer les noms, changer les méthodes apparentes ne suffit pas si la culture de violence demeure. La véritable transformation doit être intérieure : transformer la brutalité en discipline, la peur en confiance, la contrainte en civisme et l’autorité en service.
Le Service National ne devrait jamais être craint parce qu’il frappe. Il devrait être respecté parce qu’il construit. Il ne devrait jamais être redouté parce qu’il peut enfermer. Il devrait être admiré parce qu’il éduque. Il ne devrait jamais être associé à la destruction. Il devrait être reconnu pour sa contribution à la reconstruction.
En guise de conclusion,
Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat et Commandant Suprême des Forces armées de la République,
Monsieur le Lieutenant-Général, Commandant du Service National,
Nous ne demandons pas que l’État soit faible. Nous demandons qu’il soit juste.
Nous ne demandons pas que les citoyens soient exemptés de leurs responsabilités. Nous demandons qu’ils soient sanctionnés conformément à la loi.
Nous ne demandons pas l’impunité pour les inciviques. Nous demandons que l’État lui-même reste exemplaire dans l’application de la loi.
Kinshasa mérite d’être propre et d’être disciplinée. Kinshasa mérite des rues dégagées, des espaces publics respectés et des citoyens responsables.
Mais Kinshasa mérite également que ses citoyens soient traités avec dignité. Car au bout du compte, la salubrité d’une ville ne se mesure pas seulement à la propreté de ses rues. Elle se mesure aussi à la manière dont l’État traite les hommes et les femmes qui y vivent.
Nous vous appelons donc, avec respect et dans un esprit constructif, à clarifier publiquement les missions, les limites et les responsabilités du Service National à Kinshasa, afin que la noble ambition d’assainir la capitale ne soit jamais confondue avec une quelconque permission de maltraiter ceux que l’État a précisément pour devoir de protéger.
Que Kinshasa soit propre, oui. Que Kinshasa soit disciplinée, oui. Mais que Kinshasa demeure aussi une ville où la dignité humaine, la liberté et la loi sont respectées.
C’est à cette condition que l’autorité de l’État gagnera non seulement la peur de certains, mais surtout le respect de tous.
Respectueusement,
Régis MBUYI NGUDIE KULONDI
Journaliste, Consultant en Communication et Citoyen congolais profondément attaché à la République, à l’autorité de l’État, à la justice et à la dignité humaine.