Dev Solaire

Connect with us

À la Une

Le tribalisme, péché originel de la vie socio-politique congolaise ( Tribune de Dr TONDUANGU  Kuezina Daniel)

Published

on

Lettre aux enfants de la République Démocratique du Congo (Part. 6):

Le confinement occasionné par la pandémie COVID-19 nous a permis de suivre avec assiduité les audiences du procès de « cent jours ». Le 4 juin 2020,pendant le défilé des témoins ,une prise de parole du prévenu Vital Kamerhe (VK)  a retenu notre attention ; je la reprend ici, in extenso : « vous avez remarqué , c’est regrettable nous avons une sorte de bipartition au sein du cabinet du Président de la République , il y avait une série de  (il cite les noms des conseillers de la présidence dont je reprends les initiales) NK,PK,MB, puis on commence une série de JK,FB, JB…vous avez l’UNC (Union pour la nation congolaise)  d’un côté, comme par hasard ils sont du Sud-Kivu ,de l’autre côté  l’UDPS  (Union pour démocratie et le progrès social) , tous du Kasaï, que cela n’influe pas sur l’attitude de votre honneur… ».

Vital Kamerhe

Mon fils surpris par cette intervention de VK  m’interpelle : papa me dit-il, cette pratique dans l’administration congolaise me semble anormale …ne s’agit –il pas de tribalisme ou de clientélisme ?

Pour répondre à mon fils, je fais un retour à l’histoire de notre pays  en consultant quelques livres de ma bibliothèque. Je retiens de cette lecture que ces pratiques que nous déplorons aujourd’hui sont une résurgence de notre passé… Il est de l’intérêt de la nation de les critiquer et de les bannir pour la reconstruction du pays.

Dans les lignes qui suivent, je vais tenter de répondre à mon fils en donnant  des éléments de l’histoire de la RDC pouvant expliquer l’origine des agissements à caractère tribal, qui ont fait des dégâts énormes dans notre passé commun et dont les répercussions empoisonnent  la vie de notre nation aujourd’hui (d’autant plus que les réseaux sociaux véhiculent depuis un certain temps des messages d’appel à la haine tribale).

Une première explication : la loi du premier occupant…

A Léopoldville (actuel Kinshasa) : tension sociale latente entre les Bakongo et les Bangala

En 1955, Kasa-Vubu est élu président de l’ABAKO, Association des Bakongo pour l’unification et la propagation de la langue Kikongo qui était active depuis des années à Léopoldville. Kasa-Vubu va transformer l’ABAKO en une association explicitement politique. D’après David Van Reybrouck, c’est la première pierre qui est posée pour la politisation des évolués, et de fait aussi pour le début de la décolonisation.

Pour l’ABAKO, les Bakongo étaient les premiers habitants de la région autour de la capitale, ils supportaient mal que le lingala, la langue de Bangala soit devenue la lingua franca de la ville et que l’enseignement se fasse en lingala. N’existait-il pas « le droit au premier occupant » ? Ce conflit latent explique certaines inimitiés entre ces deux communautés à Léopoldville.

Dans son numéro de juillet-Aout 1956 ,la conscience africaine , bulletin d’obédience catholique dont le rédacteur en chef est Joseph Ileo, publie un manifeste   en réaction au plan proposé par Van Bilsen  en 1955, plan qui suggérait que la colonie belge devait former les cadres congolais pour un accès à l’autonomie vers 1985 . Les auteurs de ce manifeste réclamaient une émancipation politique et un changement progressif, ils plaidaient en faveur d’une initiative commune belgo-congolaise. Ils  demandaient aux belges de mettre un terme à toute distinction raciale, d’abandonner leur attitude de mépris, et de ségrégation raciale, d’éviter les vexations continuelles dont étaient l’objet les noirs.

Joseph Kasa-Vubu

L’ABAKO était exaspéré, toute la rédaction de conscience africaine venait majoritairement de l’Equateur. Les locuteurs du lingala, ces Bangala, allaient-ils à présent prendre aussi l’initiative du combat politique dans la capitale ?  Les Bakongo ne voulaient pas être en reste par rapport aux Bangala.

Kasa-Vubu réunit les membres de l’Abako pour étudier et commenter le manifeste de conscience africaine. En aout 1956 parut un « contre-manifeste » le ton était beaucoup plus radical et le contenu franchement révolutionnaire. Pour les Bakongo, le plan de trente ans de Van Bilsen devait tout simplement être annulé.  L’heure est venue, disaient-ils, l’émancipation devrait être accordée immédiatement, plutôt que la retarder encore de trente ans…

A Elisabethville (actuel Lubumbashi) : le leader s’appelle Tshombe

Moïse Tshombe vient d’avoir 40 ans c’est l’homme le plus connu parmi les Lunda. Il avait accepté de diriger le CONAKAT (confédération des associations tribales du Katanga). Le CONAKAT  réclamait aussi le droit des premiers habitants du Katanga (les Lunda, les Basonge, les Batabwa, les Tshokwe et les Balubas (non originaires du Kasaï car ceux du Kasaï sont considérés comme des « nouveaux venus »). Du fait de l’importation et de l’immigration des ouvriers depuis des dizaines d’années, surtout en provenance du Kasaï, la population initiale se sentait menacée.

Tshombe

A Elisabethville, les Baluba du Kasaï avaient même remporté les élections de 1957. Tshombe voulait davantage des pouvoirs pour les « véritables tribus katangaises » En ce sens, dit David Van Reybrouck, le CONAKAT de Tshombe ressemblait beaucoup à l’ABAKO de Kasa-Vubu : les deux mouvements défendaient les plus anciens habitants de la ville. Tous les deux aspiraient à une autonomie régionale extrême, et tous les deux rêvaient d’un Congo fédéral extrêmement décentralisé.

Une deuxième explication : le sentiment tribal, fondement de la création des partis politiques.

A l’instar de l’ABAKO, tous les partis politiques crées avant l’accession à l’indépendance sont à base tribale ou ethnique à l’exception du MNC (Mouvement national congolais) originel dirigé par Patrice Lumumba (plus tard sa scission donnera le MNC/Lumumba et le MNC/Kalonji) et le PNP (parti national du peuple), parti soutenu par les colons belges.

Je cite à titre d’exemple : Le Conakat au Katanga (confédération des associations tribales du katanga ; PUNA de Jean Bolikango (parti de l’unité nationale) à partir de Liboke lya bangala ; UNIMO (union des Mongo) de Léon Engulu, issu de Iso Mongo. ; PSA (parti solidaire africain) pour les originaires de Kwilu ; Abazi (alliance de Bayanzi) ; Balubakat de Sendwe (Baluba de Katanga) ; Atcar (association des Tshokwe du Congo, de l’Angola et de la Rhodésie), Coaka (coalition kasaïenne), etc.

Ces partis politiques étaient dirigés par des hommes jeunes qui avaient bénéficié d’un enseignement secondaire. Ils formaient la couche supérieure intellectuelle du pays et vivaient dans les villes, où ils étaient venus d’ailleurs dans leur jeunesse. Malgré son environnement urbain, sa jeunesse et son style de vie moderne, cette génération politique naissante entretenait un lien avec quelque chose qui semblait provenir du passé et d’ailleurs : le sentiment tribal. L’utilisation de l’atout tribal s’avérait aussi le choix judicieux sur le plan politco-stratégique ; elle permettait d’atteindre les masses. En plus d’un important arrière-plan, on s’assurait aussi une grande chance d’être entendu par les autorités coloniales. Kasa-Vubu parlait pour les Bakongo, Bolikango défendait les Bangala, Jason Sendwe les Baluba du Katanga…

La rhétorique tribale donnait à une jeune élite la possibilité de se définir comme les porte-paroles de leur communauté.

 

 

Et la suite ?  Ce qu’on pouvait craindre arriva : les premiers conflits tribaux et les assassinats politiques.

Les premiers conflits tribaux

D’après l’historien Isidore Ndaywel, les premiers conflits vont apparaître peu après les élections générales précédant l’indépendance. En Equateur, la formation du gouvernement provincial frisa le conflit ouvert entre les populations Ngombe et Mongo. Un arrangement politique de justesse entre les partis en compétitions va éviter le drame.

Au Kivu, le Cerea s’étant fractionné en trois tendances : le Cerea- Mihuro (Nord-Kivu), le Cerea- Kashamura (Sud-Kivu et Bukavu) et le Cerea- Wegemere (Uvira), tandis que le Maniema était dominé par le MNC/L. La composition du gouvernement Mihuro (élu Président provincial) déplut aux élus de Maniema qui annoncent, dès fin juin, la création d’un gouvernement dissident.

Au Kasaï et au Katanga, poursuit Ndaywel, la situation fut des plus complexes. A Luluabourg (actuel Kananga), la rivalité luba-lulua n’avait fait que s’accroître depuis 1958, avant de prendre une tournure nouvelle à partir de juin 1959, quand le grand chef Kalamba  (de la communauté lulua) se mit à exiger que les Luba se soumettent à leur autorité coutumière… « Sous peine de regagner leurs terres d’origine » ; Les premiers troubles entre les deux communautés éclatèrent le 11 octobre 1959, provoquant le début de l’exode des Luba vers les territoires de Bakwanga, Ngandajika, Dibaya et Mwene-Ditu.

La lecture des livres de Luabeya Mesu’a Kebwa « une jeunesse congolaise : de Luluabourg à Kinshasa » et de Clémentine M. Faïk-Nzuji « tu le leur diras », me laisse toujours décontenancé ! Les deux auteurs y décrivent les conséquences dramatiques des conflits tribaux luba-lulua  tel que vécu par leurs familles. Personne ne voudrait revivre des atrocités et des tueries qui ont détruit des populations entières pendant cette période sombre de l’histoire de notre pays.

Par la suite lors des élections générales après la table ronde, alors que le MNC/K obtint le plus grand nombre de sièges au niveau de la province, les alliances entre le MNC/L et les autres partis pour contrer le MNC/K vont conduire à l’élection de Barthélemy Mukenge (un lulua) comme Président provincial. Du coup, les Luba se sentirent acculés à aller fonder une autre province du Kasaï.

Dans le Katanga où bouillonnaient déjà des tendances « séparatistes » la situation n’était pas moins tendue. C’est grâce à une modification des textes par les belges et un compromis entre le CONAKAT et les autres partis que la séparation fut momentanément évitée.

Je dis à mon fils en paraphrasant Ndaywel : «  de ces conflits tribaux ou ethniques découlent les menaces de création des  provinces autonomes » …

Mon fils me regarde avec un regard interrogateur, La RDC ne risque-t-elle pas de répéter ces conflits tragiques de son passé ? je lui réponds que si on ignore son histoire, on risque de la répéter…

Ce n’est pas tout, je dis à mon fils que les conflits tribaux vont avoir comme conséquence la sécession des  deux régions minières du pays :

La proclamation de la sécession katangaise et son installation dans la durée, avec l’aide du gouvernement belge, avec une assistance technique sous la direction du Comte Harold d’Aspremont Lynden, qui était accompagné du Professeur Clemens, le rédacteur de la constitution de l’Etat du Katanga.

Le Sud- Kasaï proclama aussi son autonomie, le 8 aout 1960 après le refoulement des Luba, à la fois au Katanga et à Luluabourg. Albert Kalonji recevra aussi un soutien des belges, l’UMHK fournira les armes, la gendarmerie kasaïenne fut formée par deux anciens officiers belges de la force publique Crèvecoeur et Dedeken.

Pour mémoire, il faut noter  l’offensive de l’armée régulière (avec les troupes de Thysville qui furent acheminés à Luluabourg et progressèrent vers Bakwanga qu’elles occupèrent le 27aout 1960. La résistance locale tourna au désastre qui fut qualifiée plus tard de « génocide luba ».

Voilà mon fils où peut mener l’exercice du pouvoir basé sur l’ethnie ou la tribu…

Ce n’est pas tout le pire va arriver :

Les assassinats politiques

Cette période trouble de notre pays connaitra son paroxysme avec l’assassinat à Elisabethville, du Premier ministre congolais, Patrice Emery Lumumba le 17janvier 1961 dans des conditions atroces (il sera massacré  avec  deux politiciens congolais qui lui étaient proches, Maurice Mpolo, ministre de la jeunesse et de sports de son gouvernement et joseph Okito premier Vice -Président du sénat).

Comme si cela ne suffisait pas, le 19 février 1961, on envisagea l’éloignement d’autres personnalités politiques de la MNC/L; cette fois-ci en direction de Bakwanga. Ils y furent massacrés… Y figuraient notamment Jean-Pierre Finant, le Président de la Province orientale ; Jacques Fataki, commandant de la police militaire de Kisangani ; Camille Yangara, commissaire du District du haut-Uelé ; Christophe Muzungu, chef de la sureté ; Emmanuel Nzuzi et Pierre Elengesa, dirigeants des jeunesses MNC. Leur exécution valut à la capitale de Sud-Kasaï le surnom de « boucherie de Bakwanga ».

A la même époque, la gendarmerie katangaise, transformée en véritables machines de guerre par l’intégration des contingents des mercenaires, se mit à terroriser les populations Luba du nord-Katanga qui s’étaient emparés de Manono. Elle se mit à incendier des villages et à éliminer toute opposition dans cette région lumumbiste.

Fin des hostilités…Quelque soit la longueur de la nuit, le soleil finit par paraitre…

Le sacrifice de Lumumba ne fut pas vain, car il porta des fruits.

L’ONU, prise de remords et secouée par l’indignation mondiale, revit ses positions. Elle décida de s’impliquer enfin dans la défense de l’intégrité du Congo ;

Cela ne te rappelle-t-il pas l’époque actuelle ? dis-je à mon fils…

Dès janvier 1961, les politiciens congolais pensent à la réorganisation du pays. Ils vont se retrouver dans plusieurs tables rondes pour se réconcilier et mettre fin aux troubles. Après les échecs des tables rondes de Léopoldville, du 26 janvier au 16 février 1961 sous l’influence du Président congolais (Brazzaville) Fulbert Youlou ; de Tananarive (du 8 au 12mars 1961), où l’on tenta d’octroyer une base politique en entérinant les thèses katangaises d’un Congo confédéral ; et celle de Coquilhatville du 24 avril au 28 mai 1961, où l’on travaille sur l’organisation d’une république fédérale du Congo… C’est finalement au conclave de Lovanium (22 juillet-2 aout 1961) que l’unanimité est acquise pour la constitution d’un gouvernement d’union nationale dirigé par Cyrille Adoula.

Le 14 janvier 1963, les ministres katangais s’affirmèrent « prêts à déclarer devant le monde que la sécession katangaise était terminée. Ileo sera nommé ministre -résident au Katanga s’y installe le 23 janvier, tandis que Tshombe prenait le chemin de l’exil.

Finalement l’intégrité territoriale avait été réinstaurée.

Le 11 avril 1964, la commission constitutionnelle qui réunit 127 participants, sous la présidence de Joseph Ileo et le secrétariat général de marcel Lihau, ( premier juriste congolais) à Luluabourg,, adopte un texte de 204 articles , préconisant la nouvelle appellation du pays, République démocratique du Congo, un nouveau drapeau (incluant la couleur rouge et supprimant la représentation provinciale sous forme de petites étoiles), une devise (justice, paix et travail) ;le débout congolais devient la congolaise.

Après le referendum (25 juin-10 juillet), cette constitution fut promulguée le 1er aout 1964.

Les élections générales qui en découlent en mars-avril 1965 donneront une victoire éclatante à Moïse Tshombe avec un nouveau parti le CONACO (Convention nationale du Congo) …mais l’anéantissement de l’appareil de l’Etat par la reprise des conflits des politiciens va offrir l’opportunité à Mobutu de rééditer son exploit du 5 septembre 1960 mais cette fois ci en neutralisant tout le pays et sa démocratie naissante : c’est le coup d’Etat du 24 novembre 1965…mais ça c’est une autre histoire…

Je conclus ma petite analyse en disant à mon fils que la tribu et l’ethnie sont des socles pour que nous puissions puiser dans nos traditions et les valoriser car si nous ne savons pas où nous allons, nous devons savoir d’où nous venons… mais les références tribales ou ethniques ne doivent pas constituer la base de l’organisation politique d’un pays, c’est un système fragile qui conduit au séparatisme, à la haine et aux conflits….

C’est pourquoi après soixante années de souveraineté nationale et internationale, la résurgence des associations à base tribale dans l’arène politique, le partage des postes dans l’appareil d’Etat et son portefeuille sur base de la tribu, de l’ethnie et même de parti politique, constituent des fléaux qu’il faut rapidement combattre…on est nommé ministre ou chef d’entreprise pas pour son village ou sa tribu mais pour le bien de tout le peuple congolais sans aucune distinction.

A ce jour, la république Démocratique du Congo, un pays au centre de la mondialisation depuis la conférence de Berlin en 1885, n’a toujours pas amorcé son envol vers le développement … un travail sur l’homme congolais est un préalable pour remettre sur les rails ce pays « Don béni des aïeux » et changer de paradigme de sa gestion, afin que le vaillant peuple congolais puisse bâtir un  pays   vraiment plus beau qu’avant…

Enfin, nous devons crier haro sur tous ceux et toutes celles qui distillent des messages de haine et de division à caractère tribal ou ethnique, véritable danger pour notre avenir commun. Le législateur devra rapidement adopter les lois du pays pour mettre hors d’état de nuire tous ces apprentis sorciers.

Fait à Rosoy, le 15 juillet 2020

Tonduangu Kuezina Daniel

 

Bibliographie

Isidore Ndaywel è Nziem, Nouvelle histoire du Congo, des origines à la République Démocratique du Congo, Le Cri Afrique Editions

David Van Reybrouck. Congo une histoire, Paris, Actes Sud,

Luabeya Mesu’a Kabwa, Une jeunesse congolaise : de Luluabourg à Kinshasa. Confidences d’un enfant de l’indépendance, L’Harmattan

Clémentine M. Faïk-Nzuji , Tu le leur diras. Le récit véridique d’une famille congolaise plongée au cœur de l’histoire de son pays, Alice Editions Histoires

error:
%d blogueurs aiment cette page :