Tribune
Joseph Kabila : de « faiseur de paix » à « fossoyeur de la République » ? (Analyse par Prof. Eugène Bakama)
Le 12 octobre 2026, à Goma, Joseph Kabila a pris la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), un mouvement politico-militaire qui se présente comme l’héritier de la coalition AFC/M23 et revendique le droit de combattre le pouvoir de Kinshasa « par tous les moyens, y compris la force ». Comment celui qui a dirigé la RDC pendant 18 ans, a participé à la transition ayant mené à la réunification formelle du pays, puis a quitté le pouvoir en 2019, au terme de la première alternance pacifique de son histoire, peut-il aujourd’hui diriger un mouvement armé ? Tentative de réponse, au-delà des passions.
1. Un pays otage de trente ans de guerres
Depuis 1996, l’est de la République démocratique du Congo n’a pratiquement jamais connu de paix durable. La guerre de l’AFDL (1996-1997), qui porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, fut suivie de la deuxième guerre du Congo (1998-2003), souvent qualifiée de « première guerre mondiale africaine » en raison de la participation d’au moins neuf armées étrangères. Vinrent ensuite les rébellions du CNDP (2004-2009) et du M23 (2012-2013), avant la résurgence de ce dernier à la fin de 2021. À ces conflits s’ajoutent des dizaines de groupes armés locaux et étrangers, des ADF aux FDLR, en passant par les milices communautaires.
Le coût humain est vertigineux. Selon certaines estimations fréquemment citées, le conflit a fait entre 5 et plus de 6 millions de morts, directs et indirects, entre 1998 et 2007. Des organisations de la société civile congolaise avancent, pour leur part, un bilan de 10 millions de victimes sur l’ensemble de la période. Ces chiffres doivent être présentés avec prudence, car les méthodes de calcul et les périmètres varient. Quel que soit le bilan exact, le conflit figure parmi les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, l’ONU recense des millions de personnes déplacées et des dizaines de millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire.
Le véritable moteur de cette guerre, sans pareille, est l’accès aux richesses du sous-sol du pays — l’or, le coltan, la cassitérite et d’autres minerais de l’Est. Ces ressources financent les groupes armés ainsi que leurs soutiens et mentors extérieurs, tout en permettant aux grandes industries occidentales de s’approvisionner à moindre coût, comme l’ont montré les groupes d’experts des Nations unies depuis le début des années 2000. L’affaiblissement de l’État, l’impunité, la multiplication des conflits fonciers et identitaires, ainsi que les ingérences des pays voisins, entretiennent une économie de guerre dont la RDC n’est jamais parvenue à sortir.
2. Kabila, « faiseur de paix » ?
Après l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, en janvier 2001, Joseph Kabila, alors âgé de 29 ans, fut porté au pouvoir par les pays qui avaient aidé son père à accéder à la magistrature suprême. Il hérita d’un pays morcelé entre le gouvernement de Kinshasa, plusieurs rébellions (RCD, MLC et leurs dérivés) et des armées étrangères. Face au rapport de force militaire et sous la pression de la communauté internationale, il privilégia la négociation. Il relança la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu de Lusaka (1999), puis signa avec le Rwanda l’accord de Pretoria (juillet 2002) et avec l’Ouganda l’accord de Luanda (septembre 2002), contribuant ainsi à ouvrir la voie au retrait des troupes étrangères.
Le Dialogue intercongolais aboutit à l’Accord global et inclusif, signé à Pretoria le 17 décembre 2002, puis à l’Acte final de Sun City, en avril 2003. Il ouvrit la voie à la transition dite « 1+4 », composée d’un président, Joseph Kabila, et de quatre vice-présidents représentant l’ancien gouvernement, les deux principales rébellions armées (MLC et RCD) et l’opposition politique non armée. Accepté davantage par nécessité que par conviction, ce partage du pouvoir contribua à la réunification formelle du pays, à l’intégration progressive de combattants dans l’armée nationale et à l’adoption, par référendum en décembre 2005, d’une nouvelle Constitution. Ces avancées résultèrent toutefois d’un processus collectif auquel participèrent les acteurs congolais ainsi que des partenaires régionaux et internationaux ; elles ne sauraient être attribuées au seul Joseph Kabila.
Les élections de 2006, les premières élections pluralistes organisées à l’échelle nationale depuis plusieurs décennies et largement soutenues par la communauté internationale, marquèrent une étape majeure de ce processus. D’autres jalons suivirent : les accords du 23 mars 2009 avec le CNDP, la défaite militaire du M23 en novembre 2013 avec l’appui de la Brigade d’intervention de la MONUSCO, l’Accord-cadre d’Addis-Abeba de février 2013, puis l’Accord de la Saint-Sylvestre de décembre 2016, négocié sous l’égide de la CENCO. Sous la pression de la rue, des Églises et de partenaires internationaux, Joseph Kabila finit par quitter le pouvoir en janvier 2019 et le transmit à Félix Tshisekedi. Cette passation constitua une première alternance pacifique dans l’histoire du pays, mais elle survint après le dépassement de la durée normale du mandat présidentiel.
Ce bilan doit toutefois être nuancé : les élections de 2011 furent vivement contestées et le maintien au pouvoir au-delà de la fin du mandat constitutionnel, en 2016 (le « glissement » : report répété de l’élection présidentielle au-delà du 19 décembre 2016, date d’expiration de son second et dernier mandat. Un arrêt de la Cour constitutionnelle de mai 2016 l’avait autorisé à rester en fonction jusqu’à l’installation d’un successeur élu ; le scrutin, que l’accord de la Saint-Sylvestre prévoyait pour fin 2017, n’eut finalement lieu que le 30 décembre 2018), s’accompagna d’une répression meurtrière des manifestations. Par ailleurs, l’intégration rapide des rebelles du CNDP dans l’armée, en 2009, contribua à créer les conditions propices à l’émergence du M23 trois ans plus tard. La crise du Kasaï, entre 2016 et 2017, a causé de nombreuses victimes (au moins 3 383 morts selon l’Église catholique en juin 2017, des dizaines de fosses communes et plus d’un million de déplacés). Le bilan de Kabila est donc contrasté : il contribua au processus de sortie de la guerre, sans parvenir à instaurer une paix durable ni à consolider suffisamment les institutions nécessaires à sa préservation.
3. Kabila, fossoyeur de la République ?
L’annonce du 12 octobre a fait l’effet d’une bombe, sans toutefois vraiment surprendre. Après plus d’un an, le président Félix Tshisekedi a accusé son prédécesseur d’être le parrain politique de l’AFC/M23, une coalition fondée par Corneille Nangaa, ancien président de la commission électorale sous Kabila. Plusieurs éléments ont nourri ces soupçons : le départ de Kabila pour l’Afrique du Sud en 2023, la suspension des activités de son parti, le PPRD, puis son séjour à Goma, ville contrôlée par la rébellion depuis janvier 2025 ; la levée de son immunité de sénateur à vie ; sa condamnation à mort par contumace par la Haute Cour militaire, le 30 septembre 2025, pour trahison, crimes de guerre et organisation d’un mouvement insurrectionnel ; ainsi que les sanctions américaines d’avril 2026, liées à son soutien présumé aux rebelles. Un rapport du Groupe d’experts de l’ONU, publié en juin 2026, aurait également fait état d’une restructuration de l’AFC/M23 autour de lui. Ces éléments renforcent les soupçons de Kinshasa.
Qu’est-ce qui a pu conduire un ancien chef de l’État à franchir ce pas ? Plusieurs hypothèses, qui ne s’excluent pas mutuellement, peuvent être avancées.
La première hypothèse est celle d’un homme acculé, qui pouvait estimer n’avoir plus grand-chose à perdre. Condamné à mort par contumace, visé par des sanctions et privé de son immunité parlementaire, Kabila pouvait considérer que son espace politique et ses garanties de sécurité au sein du cadre institutionnel s’étaient fortement réduits.
La deuxième hypothèse est politique. Dans ses messages des 9 et 12 octobre, Kabila dénonce une « dérive autoritaire » et une guerre menée « sans perspective de victoire ». Il tente de se présenter comme un opposant à un éventuel changement de la Constitution, une posture paradoxale pour un homme qui s’était lui-même maintenu au pouvoir au-delà de son mandat grâce au « glissement ». Plus fondamentalement, il semble considérer que le président Tshisekedi ne s’engage pas dans un dialogue susceptible de déboucher sur un partage du pouvoir comparable à celui de Sun City. Faute de pouvoir négocier une place dans le jeu politique, aurait-il choisi de miser sur la force ?
La troisième hypothèse, plus difficile à étayer, est d’ordre territorial : en s’appuyant sur un mouvement qui contrôle de vastes portions du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, Kabila pourrait chercher à favoriser une forme d’autonomie pour ces provinces ou à se servir de ce contrôle comme levier de négociation.
La quatrième hypothèse est économique. Dans l’est de la RDC, la guerre est également une source de revenus et de pouvoir. Les groupes d’experts de l’ONU ont à plusieurs reprises documenté l’exploitation et le commerce illégaux de l’or, du coltan et de la cassitérite par des groupes armés et leurs réseaux de soutien, notamment dans la région de Rubaya, contrôlée par le M23 depuis 2024. Le contrôle de territoires peut donner accès aux mines, aux routes commerciales et aux points de prélèvement. Il est donc légitime d’examiner les intérêts économiques liés au conflit.
La cinquième hypothèse est d’ordre régional. Plusieurs rapports du Groupe d’experts des Nations unies ont fait état d’un soutien militaire, logistique ou politique du Rwanda au M23, notamment de la présence de troupes rwandaises en territoire congolais ; Kigali conteste ces accusations. Si le FRN s’inscrit dans la continuité de l’AFC/M23, la question de ses liens avec les soutiens extérieurs de cette coalition se pose.
Enfin, la prise de parole publique de Kabila peut être interprétée comme une démarche visant à clarifier sa position auprès de ses alliés et à lever toute ambiguïté quant à son rôle.
Les conséquences sont lourdes, d’abord pour Kabila lui-même : en prenant la tête d’un mouvement armé qui revendique le recours à la force, il s’éloigne du jeu politique institutionnel et compromet sa capacité à se présenter comme un opposant républicain privilégiant le dialogue. Il invoque l’article 64 de la Constitution, qui impose à chaque Congolais de faire échec à quiconque prend le pouvoir par la force. Mais cette disposition ne peut être invoquée sans en examiner l’objet constitutionnel, le contexte et la compatibilité des moyens employés avec l’ordre constitutionnel qu’elle vise à protéger. Plusieurs cadres de son parti ont d’ailleurs démissionné.
Les processus de paix sont eux aussi mis à l’épreuve. Le processus de Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23, marqué par la signature d’un accord-cadre en novembre 2025, pourrait être fragilisé si le FRN remplace effectivement l’interlocuteur engagé dans ces discussions. Les accords de Washington entre la RDC et le Rwanda pourraient également être mis à l’épreuve. Quant au dialogue national, pour lequel les émissaires du président Tshisekedi consultaient encore la CENCO et l’ECC la semaine dernière, il pourrait se tenir sans Kabila : en choisissant la voie armée, celui-ci risque de s’en exclure lui-même.
Le paradoxe demeure : de Sun City à la formule « 1+4 », l’histoire congolaise montre que les belligérants peuvent finir par être conviés à la table des négociations. Le risque est que la lutte armée soit perçue comme un moyen d’accéder au partage du pouvoir, ce qui encourage de nouvelles aventures armées. Enfin, l’arrivée de Kabila pourrait donner à la rébellion un visage congolais et élargir son assise politique au-delà des Kivu ; elle pourrait aussi accentuer les divisions et affaiblir sa légitimité. L’évolution dépendra notamment de la réaction des populations et des acteurs régionaux.
4. Perspectives : quelle réponse régionale et internationale ?
La communauté internationale a déjà fait part de ses préoccupations. Les États-Unis, qui ont sanctionné Joseph Kabila en avril, ont appelé, le 13 octobre, le Conseil de sécurité à faire respecter le cessez-le-feu, à obtenir le retrait des troupes rwandaises et à mettre en œuvre les engagements pris. Ils ont également menacé de sanctionner les acteurs qui exploitent illégalement les ressources de la RDC. Le même jour, l’Envoyé spécial de l’ONU pour les Grands Lacs, Huang Xia, avertissait que la « fenêtre » ouverte par les accords ne resterait pas indéfiniment ouverte. Washington, Doha et les partenaires européens pourraient chercher à préserver les processus en cours et à adapter leurs modalités de participation en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain. Il serait toutefois prématuré d’affirmer que le FRN sera considéré comme partie aux négociations ou que sa participation ne lui conférera aucune légitimité politique : ces choix dépendront des décisions des médiateurs et des parties concernées.
Pour l’Union africaine, cette évolution complique davantage une mission de paix déjà difficile. L’UA dispose d’un cadre normatif pertinent : l’article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance classe notamment parmi les changements anticonstitutionnels de gouvernement le remplacement d’un gouvernement démocratiquement élu par des dissidents armés ou des rebelles. Le Conseil de paix et de sécurité pourrait rappeler les principes applicables et examiner les mesures à prendre. Une question demeure toutefois : avec qui poursuivre la médiation ? Le FRN se présente comme le successeur de l’AFC/M23, signataire de l’accord-cadre de Doha. Faut-il l’associer aux discussions, au risque de donner l’impression de légitimer un mouvement qui revendique ouvertement le recours à la force et dont le dirigeant a été condamné par une juridiction nationale ? Ou faut-il l’exclure, au risque de fragiliser les engagements déjà obtenus, notamment en matière de cessez-le-feu ? L’UA devra également mieux coordonner les différentes pistes de médiation (Washington, Doha, le processus conjoint CAE-SADC et sa propre médiation avec le panel de facilitateurs), afin d’éviter qu’elles ne se concurrencent.
Les communautés économiques régionales ne seront pas épargnées. La CAE et la SADC, qui ont engagé un processus conjoint, pourraient devoir revoir leurs interlocuteurs ainsi que leurs modalités d’action. La CEEAC, dont la RDC est membre, devra concilier la solidarité envers un État membre avec la nécessité de préserver des canaux de communication utiles. Avec la Conférence internationale pour la région des Grands Lacs (CIRGL), ces organisations peuvent contribuer à faire pression sur les acteurs étatiques qui soutiennent des groupes armés, à améliorer la traçabilité des minerais, à lutter contre leur exploitation illégale et à soutenir les mécanismes de vérification du cessez-le-feu.
Conclusion
« Faiseur de paix » hier, fossoyeur de la République aujourd’hui ? Cette formule mérite d’être nuancée. Joseph Kabila a contribué à la sortie de la guerre sous l’effet du rapport de force militaire, des pressions de ses partenaires et de la communauté internationale. Cela ne suffit pas à faire de lui le seul artisan de la paix ni à effacer les limites et les contradictions de son bilan. Aujourd’hui, sa prise de tête sur le FRN marque un tournant majeur.
Sa trajectoire illustre combien la frontière entre politique et lutte armée demeure poreuse en RDC. Elle met aussi en lumière la fragilité d’une paix reposant sur le partage du pouvoir entre belligérants, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de profondes réformes de l’État et du secteur de la sécurité, de mécanismes de responsabilisation et d’un dialogue politique inclusif. Pour les Congolais, qui en paient le prix fort depuis trente ans, l’enjeu dépasse le destin d’un homme : il s’agit de réunir les conditions d’une paix qui ne se négocie plus les armes à la main et qui permette, surtout, de bâtir une République capable de réconcilier les filles et les fils du pays et de se transformer pour mieux les servir.
Professeur Eugène Bakama