Analyses et points de vue
GEMIUÉLÉ : le système, l’argent, les hommes – Troisième partie
Pourquoi cette troisième partie ? Notre première partie révélait une gouvernance fantôme au sommet de la GEMIUÉLÉ. La deuxième documentait un système de terrain : une chaîne de commandement informelle, un Gouverneur Jean Bakomito Gambu donneur d’ordres présumé, un Directeur Général Hassan Lobia installé à Dubaï, et l’ombre d’une exploitation en zone protégée à MADAMBA.
Ce troisième volet va plus loin. Il reconstitue le puzzle : comment les irrégularités administratives se sont-elles transformées en préjudice financier pour la province, en insécurité juridique pour les agents déployés, et en présence opaque d’opérateurs étrangers sur des sites protégés ? Nous publions ces faits avec la même limite que précédemment : nous ne sommes pas la justice, et seule une autorité judiciaire pourra établir des responsabilités pénales ou civiles.
Mais notre devoir de journaliste est de montrer, pièce par pièce, ce qu’il ne faut surtout pas faire. Et de rappeler que le droit congolais, lui, est déjà clair. Le déploiement sur les sites de TORA, MADAMBA et Awe Sepela, officiellement lancé le 1er décembre 2025, a mobilisé des moyens humains et logistiques. Or, aucun document officiel ne fonde ces opérations : pas d’autorisation du Conseil d’administration, pas d’ordre de mission, pas de contrat, pas de ligne budgétaire approuvée.
En droit financier public congolais, la loi n°11/011 du 13 juillet 2011 relative aux finances publiques (LOFIP) pose un principe cardinal : toute dépense publique doit être adossée à un fait générateur constaté par un acte juridique valable et imputée sur des crédits budgétaires préalablement ouverts. L’engagement de fonds en dehors de ce cadre expose les ordonnateurs à la mise en jeu de leur responsabilité personnelle et pécuniaire devant la Cour des comptes.
Plus grave encore, la loi organique n°18/024 du 13 novembre 2018, en ses articles 87 à 98, définit et sanctionne la gestion de fait comme “toute manipulation ou administration de fonds publics sans titre légal, assimilée à la gestion d’un comptable public, engageant une responsabilité personnelle et pécuniaire”. Chaque franc congolais dépensé pour les salaires des superviseurs comme Exaucé Boby ou Éric Lobia, pour la logistique des sites, ou pour des prestations non tracées constitue potentiellement une dépense irrégulière relevant de cette qualification.
Par ailleurs, l’article 145 du Code pénal livre II réprime le détournement de deniers publics commis par toute personne revêtue d’un mandat public ou chargée d’un service public. Si des fonds privés ont été avancés par des intérêts extérieurs, le risque de gestion de fait est caractérisé. L’argent public provincial, censé bénéficier à la population du Haut-Uélé, a pu être dilapidé dans une opération sans socle légal. C’est la première leçon de ce qu’il ne faut surtout pas faire : engager des ressources sans titre, c’est organiser l’hémorragie financière et s’exposer aux sanctions prévues par la loi.
Des agents déployés sans protection, des étrangers protégés sans titre
Derrière la chaîne de commandement, il y a des êtres humains. Des agents ont été affectés sur des sites miniers sans contrat ni ordre de mission. En cas d’accident, de maladie ou de litige, ils sont juridiquement inexistants aux yeux de l’administration. Leur travail n’est pas enregistré, leurs droits ne sont pas garantis. La loi n°08/009 du 07 juillet 2008 portant dispositions générales applicables aux établissements publics dispose pourtant, en son article 7, que le Conseil d’administration est “l’organe de conception, d’orientation, de contrôle et de décision” et qu’il définit la politique générale, détermine le programme et arrête le budget.
Toute décision d’affectation de personnel et d’engagement de moyens sans son aval est donc juridiquement nulle. Pendant ce temps, des sources locales confirment une réalité plus troublante encore : des ressortissants chinois sont présents sur certains sites protégés du Haut-Uélé, sans titre minier ni contrat connu, mais avec une protection assurée par des agents publics sous la responsabilité des autorités provinciales.
Cette situation inverse les priorités : des agents congolais sont précarisés par l’absence d’actes, tandis que des opérateurs étrangers bénéficieraient d’une sécurisation publique sans cadre légal. Le Code minier, modifié par la loi n°18/001 du 09 mars 2018, dispose en son article 7 alinéas 1 et 2 qu’il ne peut être octroyé de droits miniers ou de carrières dans une aire protégée ni y être érigé une zone d’exploitation artisanale.
La loi n°14/003 du 11 février 2014 relative à la conservation de la nature, en son article 25, est tout aussi limpide : “Toute activité incompatible avec les objectifs de la conservation est interdite dans les aires protégées” et “est nul tout droit accordé dans les limites des aires protégées et leurs zones tampon”. Si ces faits sont avérés, ils posent des questions de souveraineté, de légalité et de protection des ressources naturelles. Ce contraste entre l’insécurité administrative des uns et la protection indue des autres est le deuxième exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire.
Les institutions alertées, les responsabilités convergentes, les bases légales pour agir
L’intervention des inspecteurs des Mines, dépêchés depuis Kinshasa dans le cadre de leurs prérogatives de police minière, a conduit à la suspension brutale du site de Awe Sepela. Le Procureur près le Tribunal de paix de Dungu est intervenu, menant à l’interpellation d’Exaucé Boby pour des soupçons d’exploitation en zone protégée. Ces interventions sont parfaitement conformes aux attributions du ministère des Mines et du ministère de la Justice.
Mais elles soulignent, par contraste, l’inertie ou la complicité des autorités provinciales. Le Gouverneur Jean Bakomito Gambu aurait donné instruction verbale de mener ces opérations, selon des témoignages concordants. Le Directeur Général Hassan Lobia, installé à Dubaï depuis près de six mois, serait absent. Le décret n°13/056 du 13 décembre 2013 portant statut des mandataires publics impose pourtant une présence effective au siège et une disponibilité permanente. Une absence prolongée non justifiée peut entraîner des sanctions disciplinaires, voire le retrait du mandat.
Quant à l’Assemblée provinciale du Haut-Uélé, elle est restée spectatrice alors que la loi n°08/012 du 31 juillet 2008 sur la libre administration des provinces lui confère, en ses articles 7, 39 et 40, un pouvoir explicite de contrôle sur le Gouvernement provincial et sur les entreprises publiques provinciales. L’article 39 énumère les moyens de contrôle à sa disposition : question orale ou écrite, question d’actualité, interpellation.
L’article 40 l’habilite à exercer un contrôle a priori ou a posteriori sur les actes du Gouvernement provincial. Ces outils n’ont, à notre connaissance, pas été actionnés. La convergence des faits — instruction sans arrêté, dépenses sans titre, exploitation en zone protégée, protection d’étrangers — constitue un faisceau d’indices que la justice doit désormais examiner. Ce troisième exemple montre qu’aucune institution n’est, à elle seule, suffisante. Mais leur activation simultanée, sur le fondement des textes existants, peut briser le système.
Le système mis à nu, la justice attendue
La GEMIUÉLÉ n’est pas un cas isolé de mauvaise gestion. Ce troisième volet révèle un système où l’opacité administrative, l’absentéisme patronal, l’instrumentalisation politique et l’exploitation illicite des ressources se combinent. L’argent public est dépensé sans contrôle, les agents congolais sont précarisés, des ressortissants étrangers bénéficient d’une protection indue sur des sites protégés, et les institutions de contrôle ne sont saisies que tardivement.
Les textes existent : la LOFIP du 13 juillet 2011, la loi sur la gestion de fait du 13 novembre 2018, le Code pénal en son article 145, la loi du 07 juillet 2008 sur les établissements publics, le Code minier du 09 mars 2018, la loi du 11 février 2014 sur la conservation de la nature, la loi du 31 juillet 2008 sur la libre administration des provinces, et le décret du 13 décembre 2013 sur le statut des mandataires publics. L’arsenal juridique est complet. Ce qui manque, c’est la volonté de l’appliquer.
Nous ne sommes pas la justice. Nous avons documenté des faits, identifié des noms, cité des textes de loi. Notre enquête va s’arrêter à la prochaine publication. C’est désormais aux autorités judiciaires, à l’Assemblée provinciale, à la Cour des comptes et aux ministères compétents de prendre le relais. L’image est complète : ce qui s’est passé à NDANDA et dans le Haut-Uélé est le modèle de ce qu’il ne faut surtout pas faire. Puisse cette enquête servir à ce que cela ne se reproduise plus.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale
Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.
Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”
Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.
Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.
Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.
En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.
Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.
Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.
Aller vers, sans juger
C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.
Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.
ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées
Des droits humains au cœur de l’action
Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.
De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.
Des initiatives qui transforment les pratiques
À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.
À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.
Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.
Des défis persistants
Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.
Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.
Vers une vie plus humaine
Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.
Franck AMBANGITO
