Analyses et points de vue
De la déconstruction du mythe étatique à l’édification d’une puissance-conscience : un contrat social néocongolais
Soixante-cinq ans. Une durée suffisante pour bâtir des nations, forger des destins collectifs. Pour la RD Congo, c’est malheureusement le théâtre d’une tragédie répétée : l’échec de l’État post-colonial. Ce n’est pas une simple faillite administrative ou économique ; c’est une faillite ontologique. L’État, en tant qu’entité censée incarner la volonté générale, protéger les citoyens et garantir la justice, n’a jamais existé en tant que tel.
Il a été un phantom, un prédateur, ou au mieux, un absent. Prétendre “réformer” ce qui n’a jamais été véritablement “formé” est une illusion dangereuse. Nous ne pouvons pas réparer un édifice dont les fondations sont une combinaison toxique de structures héritées de la colonisation, de kleptocratie et de clientélisme ethnique. Il ne s’agit pas de réformer, mais d’inventer. Inventer un État congolais pour la première fois de son histoire.
Cet acte de création exige une rupture totale, une ambition révolutionnaire qui place l’Être Congolais au centre de tout. Avant de bâtir, il faut nettoyer le terrain. La refondation doit commencer par un exercice de vérité et de déconstruction intellectuelle des mythes qui nous paralysent. Nous avons cru que l’État-nation importé d’Europe était la seule forme d’organisation politique possible. Erreur. Il nous faut imaginer une structure hybride.
Un État-réseau centralisé, qui épouse la géographie, les cultures et les réalités socio-économiques du territoire, plutôt que de les contraindre. L’économie congolaise n’a jamais été une économie de production, mais de prédation. La refondation exige un basculement mental de la rente (extraire la richesse existante) vers la valeur (créer de nouvelles richesses). Le contrat actuel est unilatéral : l’État exige l’obéissance et offre, en échange, la précarité.
Il doit être brisé et remplacé par un contrat horizontal de responsabilité entre citoyens. Notre pensée politique, notre administration, notre droit, sont des copies dégradées de modèles étrangers. La refondation nécessite une revalorisation radicale de la pensée endogène, de la cosmogonie et des systèmes de gouvernance traditionnels adaptés au monde moderne. Il faut une guérison de la mémoire collective. Le trauma colonial et post-colonial est une blessure ouverte qui empoisonne le présent.
Une commission non pas de “vérité et réconciliation”, mais de “mémoire et prospective” est essentielle pour faire le deuil du passé et libérer l’énergie créatrice pour l’avenir. L’État Congolais après 2028 ne sera pas défini par ses frontières, mais par sa mission : faire émerger une puissance-conscience – une nation puissante parce que consciente de sa valeur, de son histoire et de sa responsabilité envers l’humanité et la planète. Nous proposons une république cognitive.
La nouvelle constitution fera de la maîtrise du numérique, de l’intelligence artificielle et des biotechnologies une priorité nationale absolue, au même titre que la défense. Nous opterons pour la création d’une académie nationale des futurs pour former l’élite scientifique et éthique de demain. La Terre et le sous-sol comme personnes morales seront l’innovation juridique majeure avec un droit aux dividendes universelles des ressources (DUR).
Les ressources naturelles et les écosystèmes uniques (forêt, fleuve) se verront attribuer un statut de personnalité juridique, les rendant intouchables sans l’accord d’un Conseil des gardiens (savants, représentants élus, experts). On ne vend pas une personne. On la protège et on valorise ses services éco-systémiques. Une partie fixe des revenus de toute ressource naturelle est versée directement, sous forme de dividende, à chaque citoyen congolais, de la naissance à la mort.
Cela transforme chaque Congolais en actionnaire de la nation, et non plus en victime potentielle de sa richesse. La RDC sera organisée en bassins économiques et culturels cohérents. Le pouvoir central, Kinshasa, gardera des compétences régaliennes strictes pour créer une économie de la régénération au-delà de l’extractivisme actuel. 50% des revenus miniers doit être investi dans un fonds souverain dont seuls les intérêts servent à financer les grands projets de transition.
Investissement massif dans la recherche pour transformer la biodiversité en médicaments, matériaux du futur, cosmétiques et nutraceutiques. Nous ne vendrons plus du bois, nous brevèterons des molécules. Utilisation de l’immense potentiel agro-écologique pour devenir un exportateur net de nourriture bio et de produits à haute valeur ajoutée, en rupture totale avec le modèle de plantation coloniale.
La refondation de la RDC n’est pas un projet congolais. C’est un projet pour le Congo, mais adressé au monde. Dans un siècle marqué par la crise écologique, l’épuisement des ressources et les crises identitaires, le Congo incarne à la fois les blessures de la planète et son plus grand potentiel de guérison. Notre révolution ne se mesurera pas seulement à notre PIB ou à la stabilité de notre monnaie.
Elle se mesurera à notre capacité à proposer au monde un nouveau modèle : un État qui ne voit pas la nature comme un capital à piller, mais comme un partenaire à respecter. Qui ne voit pas ses citoyens comme des sujets, mais comme des co-créateurs ; qui assume son rôle de gardien du deuxième poumon de la planète et du berceau de l’humanité.
Après 2028, nous n’hériterons pas du passé, nous inventerons l’avenir. La tâche est immense, le chemin semé d’embûches. Mais l’enjeu est à la hauteur de la souffrance de notre peuple : rien de moins que l’invention d’une nouvelle manière d’être ensemble, forte, fière et consciente. La place de la RDC dans le concert des nations ne se prendra pas, elle s’inventera. Et le monde aura besoin de notre musique.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Un accueil sous haute surveillance : Kinshasa ouvre ses portes avec prudence stratégique
C’est un signal diplomatique aussi discret que lourd de conséquences. En confirmant l’arrivée ce 17 avril d’un premier contingent de 15 ressortissants de pays tiers sur son sol, la RD Congo endosse un rôle géopolitique délicat. Alors que les crises migratoires et les politiques de relocalisation déchirent les consensus occidentaux, Kinshasa choisit la voie d’une solidarité strictement encadrée.
Le message est ciselé : il s’agit d’un accueil “transitoire”, sous “titres de court séjour”, et non d’une installation durable. Dans une nation où la souveraineté est un trésor jalousement gardé, le gouvernement Tshisekedi trace une ligne rouge claire : la RDC est un partenaire humanitaire, mais pas une terre d’asile par défaut. Le montage financier de l’opération achève de lever toute ambiguïté sur l’équilibre des intérêts en présence.
La prise en charge étant intégralement supportée par le Trésor américain, la RDC prête son territoire sans exposer ses finances publiques, pourtant exsangues. Ce modèle de “sous-traitance humanitaire” permet à Washington de gérer un flux migratoire sensible loin de ses côtes médiatiques, tout en offrant à Kinshasa un levier de négociation non négligeable dans ses relations avec l’Occident.
C’est une transaction tacite où la générosité affichée sert de paravent à un réalisme politique froid : l’hospitalité congolaise est temporaire, financée, et révocable. Si le chiffre de 15 personnes semble dérisoire au regard des millions de déplacés internes que compte déjà le Congo, la portée symbolique est immense. En pleine crise sécuritaire dans l’Est, le pouvoir central démontre sa capacité à contrôler ses frontières et à organiser des flux migratoires “ordonnés” selon des standards internationaux.
Ce premier vol est un test, une démonstration de force administrative qui vise autant la communauté internationale que l’opinion publique nationale. Le gouvernement le sait : la patience de la population face à l’accueil d’étrangers, quand des milliers de Congolais dorment encore sous des tentes à Goma, est une équation explosive. Pour l’instant, le gouvernement maîtrise la narration. Mais la gestion de la perception locale sera, à terme, le véritable défi de cette opération.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
