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Coronavirus : rester à la maison et mourir de faim ou sortir dehors et attraper la maladie, le dilemme congolais ( Une tribune de Pierre Anatole Matusila, président de l’Assemblée provinciale du Kongo central)

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Le plan de riposte mis en œuvre en République démocratique du Congo contre la maladie à coronavirus devrait faire l’objet d’un débat démocratique, honnête, transparent, sans tabou et sans panique. Ses répercussions sur le cours de nos vies nous imposent de renoncer à l’indifférence pour apporter une contribution féconde et responsable.

Trois semaines après les mesures restrictives arrêtées par le Chef de l’Etat dans une adresse solennelle à la Nation et deux semaines après la proclamation de l’Etat d’urgence sanitaire faite dans la même solennité, force est de constater que ces directives ne sont toujours pas de stricte application. L’Etat congolais peine à les imposer à la population : une population qui fait preuve d’insouciance et surtout une population gagnée par le scepticisme sur l’existence de cette pandémie. La voix des politiques, peu crédible certainement en ce moment, ne s’élève pas suffisamment haut et fort pour vaincre les doutes et les hésitations de cette population médusée qui continue à s’interroger sur leur pertinence. Les politiques qui semblent avoir rendu les armes, battent en retraite pour placer l’homme de science au devant de la scène et lui faire porter le chapeau des choix impopulaires et révoltants.
Des appels au secours sont également lancés aux leaders d’opinions de la Société civile pour faire avaler la pilule amère à la population !

Coincé entre la crise sanitaire et son cortège des mesures contraignantes, d’une part et par les besoins de survie dont l’interpellation du quotidien se fait plus pressante d’autre part et n’espérant rien de l’Etat qui accuse une défaillance notoire en matière de développement économique et social, les Kinois affichent une attitude déconcertante qui étonne. La menace est pourtant bien réelle. Les rues de la Capitale grouillent toujours du monde ! Les interactions humaines, sans aucune mesure de protection, risquent malheureusement d’accroitre la transmission de la maladie. Les données épidémiologiques sont sans appel. La pandémie continue lentement, mais sûrement sa croissance vertigineuse. Le bénéfice de l’isolement-confinement, difficile à appliquer dans notre pays, parait aléatoire. Hélas !

Effets pervers de l’isolement-confinement

Ces mesures restrictives entrainent progressivement la paralysie de notre économique qui risque d’être, si l’on ne prend garde, plus sévère que celle produite par les pillages de triste mémoire de 1991 et 1993. L’effondrement du tissu économique de la ville-province de Kinshasa pourrait transmettre rapidement l’onde de choc et des incontrôlables ramifications dans tout le pays, avec pour conséquences la chute drastique des ressources de l’Etat, la paralysie des Institutions étatiques et la pénurie des produits de première nécessité sur les marchés. Des attentes et des besoins primaires des citoyens non satisfaits risquent de mettre à mal la paix sociale et la cohésion nationale.

Nul n’a intérêt à l’effondrement de l’Etat, ni à sa trop grande faiblesse. L’effondrement de l’Etat fait peser le risque d’une implosion sociale dramatique. Sa trop grande faiblesse le discrédite et le disqualifie comme régulateur neutre et impartial du système social.

Le déficit budgétaire chronique de l’Etat congolais, éternellement nécessiteux suite à la mauvaise gouvernance de ses dirigeants, l’invalide comme acteur financier crédible pour contenir et juguler les effets pervers de cette pandémie. L’appel à la solidarité nationale et internationale à travers le Fond National de Solidarité créé tout récemment en est une illustration parfaite. La marge de manœuvre de l’Etat, très faible en temps normal, se rétrécit davantage pour une réelle prise en charge sociale et médicale. Nous risquons donc de payer les frais des choix des stratégies politiques qui ne relèvent pas de notre souveraineté.

Les mesures prises dernièrement par la Banque Centrale du Congo pour atténuer les effets pervers de cette pandémie sur l’économie sont, certes, louables mais insuffisantes par rapport aux enjeux. L’économie populaire informelle, principale force économique du pays, a été une fois de plus reléguée aux oubliettes.

Des préalables

Au regard de ce qui précède, plusieurs interrogations se bousculent dans ma tête : Avons-nous les moyens de notre politique ? Qu’est-ce que nous voulons réellement optimiser ? Quels objectifs voulons-nous atteindre ? Sommes-nous capables de gérer les contraintes d’un confinement intégral sur l’ensemble du territoire national? Comment assurer efficacement la nouvelle mission confiée à la police dans nos villes qui croissent de façon démesurée, incontrôlable et anarchique ? Avons-nous suffisamment sensibilisé la population pour pouvoir compter sur son engagement civique ? Cela n’est pas évident.

Changer de stratégie de riposte

Les différentes stratégies de riposte appliquées de par le monde évoluent à la lumière du progrès scientifique et de la meilleure connaissance de cette pandémie qui s’améliore progressivement. Ne soyons pas gagné par le scepticisme tant il est vrai qu’il n’est pas tard pour changer de stratégie de combat. Une évaluation comparée et régulière de différentes stratégies s’impose pour mesurer leur bénéfice aux regards des paramètres sanitaires et socio-économiques spécifiques. Cela permettra d’appliquer celles qui conviennent le mieux à nos conditions de vie tout en préservant la paix sociale. Les stratégies appliquées ailleurs ont certes un intérêt théorique évident, mais ne peuvent pas être extrapolées intégralement chez nous.

Certains pays d’Afrique ayant les mêmes conditions socio-économiques que la République démocratique du Congo et d’autres pays d’Asie relativement développés, ont adopté des mesures souples, compatibles avec un fonctionnement normal des activités à faibles risques ou à risques contrôlables.
Ces pays-là ont généralisé ou mieux imposé le port de masque à l’ensemble de la population dans la mesure où l’Etat est apte de les fournir. Le port de masque, couplé aux mesures d’hygiène et aux gestes barrières, permettent de garantir une protection minimale suffisante pour soutenir certaines activités économiques indispensables à la survie de la nation. Le cantonnement est réservé aux personnes fragiles, vulnérables ou atteintes d’une pathologie chronique pour mieux les protéger. Ces mesures sont renforcées par le dépistage à grande échelle pour l’identification des personnes infectées afin de les isoler et les soigner. Sans nul doute, les conditions financières minimales sont indispensables quelle que soit la stratégie de riposte adoptée. Le confinement sélectif parait tout aussi bénéfique dans la mesure où il permet de déconfiner les territoires non affectés par la pandémie et qui pourront s’atteler à une activité économique normale. La décroissance de la pandémie sera sans doute lente.

En définitive, selon les épidémiologistes, le nombre des personnes infectées et guéries donc immunisées (tests sérologiques faisant foi), vont croître progressivement dans la communauté et constituer une majorité capable de créer une barrière à la progression de la pandémie. Le confinement intégral, bien appliqué, est certes susceptibles d’éradiquer la pandémie en un temps court, mais le prix à payer est hors de notre portée. Mal appliqué ou insuffisamment appliqué et non accompagné des mesures protectrices efficaces, le bénéfice du confinement parait illusoire.

Je voudrais attirer l’attention des uns et des autres sur le fait que le débat interminable des scientifiques (épidémiologistes, virologues, cliniciens etc.) bloque parfois les politiques non avisés à opérer rapidement le choix des scenarii appropriés. Les mathématiciens se sont même mêlés pour proposer des stratégies modélisées, basées sur des calculs rigoureux, éprouvés au laboratoire. Toutes ces stratégies ont leurs avantages et leurs inconvénients, leurs forces et leurs faiblesses. Le décideur se résout souvent à opérer le choix de la stratégie de moindre mal ou de moindre risque.

Lutte multisectorielle

La lutte contre le COVID-19 est multisectorielle. La mise au point d’un vaccin efficace et bien toléré pour induire une réponse immunitaire appropriée nécessite, comme tous les vaccins, un temps assez long. Nous devons prendre notre mal en patience et renforcer les mesures prophylactiques et les capacités d’accueil et de prise en charge de nos formations hospitalières. L’hôpital en général et les services de réanimation en particulier restent les éléments essentiels face à la cinétique de cette pandémie et son impact sur notre système de santé.
Le Gouvernement congolais est donc appelé à la transparence pour bâtir la confiance. Il a l’obligation de rendre toutes les données disponibles en ce qui concerne les enjeux humains (personnel médical et paramédical, spécialistes en réanimation etc.), matériels (matériels de protection, respirateurs), médicamenteux et financiers, y compris les données épidémiologiques journalières.

Appel à la solidarité entre les nations

La pandémie à coronavirus nous lance un véritable défi de survie. C’est un défi commun à toute l’humanité. Tous les pays du monde font face à la même menace. Nous n’avons jamais été aussi inter-indépendant les uns vis-à-vis des autres. En ce moment où tous les Etats du monde se barricadent chacun chez soi pour se protéger contre le COVID-19, l’Organisation des Nations Unies devrait veiller à ce que la détresse des pays à revenu modeste ne puisse pas laisser indifférent les pays qui manipulent les richesses du monde à leur avantage. L’heure de la solidarité internationale agissante à sonné !

Responsabilité individuelle et collective

L’appel à la solidarité internationale ne dédouane nullement l’Etat congolais de ses propres responsabilités. Notre pays, à l’instar d’autres Etats du monde, a déclaré la guerre contre le COVID-19. Si nous sommes vraiment en guerre contre cette pandémie, nous avons alors besoin d’être sérieux. Le chemin à parcourir sera long et les écueils à surmonter très nombreux.
Comme dans toutes les guerres du monde, identifions nos forces et nos faiblesses. Faisons l’inventaire des moyens humains, matériels, financiers et industriels à notre portée, soit pour les rationaliser, soit pour les réquisitionner. Tout doit être mobilisé pour combattre cette pandémie. Et avec nos propres ressources, nous pouvons produire nous-mêmes des masques, des gels hydro alcoolisés, de l’oxygène ou tout autre matériel indispensable à notre lutte. L’Etat congolais réinventer son industrielle, c’est-à-dire il doit rationaliser sa politique industrielle pour être en mesure de produire l’ensemble des biens indispensables à la survie de la Nation. Il importe de comprendre que la dérive actuelle de notre pays face à cette pandémie tient essentiellement à un déficit d’organisation sociopolitique, à notre dénuement économique, scientifique et technologique qui nous fragilise et qui risquerait de mettre en péril notre liberté et notre existence. Il est plus que temps de penser la gestion de l’Etat congolais à partir des aspirations des populations congolaises.
Je termine ma réflexion en paraphrasant un sage Chinois : « si vous vous connaissez et que vous connaissez votre adversaire, vous allez gagner la guerre sans bataille. Si vous vous connaissez et que vous ne connaissez pas votre adversaire, toute victoire que vous remporterez vous fera beaucoup souffrir. Si vous ne vous connaissez pas et que vous ne connaissez pas votre adversaire, toute bataille que vous engagerez sera perdue ». (SIM TSHE 500 ans avant Jésus Christ).

Notre adversaire, le COVID-19, se dévoile progressivement. Nous pouvons arrêter sa progression, si chacun de nous assume correctement ses responsabilités. Unissons nos forces et la victoire est certaine.

Dr Pierre Anatole MATUSILA Président de l’Assemblée Provinciale
du Kongo Central

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