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Congolité : verrouillage des fonctions de souveraineté ou tactique d’exclusion? Me Laurent Mutambayi s’exprime sans ambage

Le microcosme politique congolais est toujours dominé par le débat sur une proposition de loi TSHIANI visant à renforcer les fonctions de souveraineté.  Acteur politique et président de l’Association Congolaise des Juristes d’Entreprises (ACJE), Me Laurent MUTAMBAYI s’exprime sans ambage sur les questions de « Congolité », projet de loi de Noël TSHIANI, nationalité congolaise d’origine, verrouillage des fonctions de souveraineté et sur une éventuelle tentative d’exclusion de Moise KATUMBI de la course présidentielle. Entretien. 

 

Me Laurent MUTAMBAYI (LM), en vos multiples qualités de juriste, d’homme politique, d’observateur averti de la situation de la RDC, quel regard portez-vous sur la personne de Noël Tshiani et sa proposition de loi ?

Laurent Mutambayi (LM) : Le Dr Noël Tshiani est une personnalité publique qui exprime assez régulièrement ses opinions sur la situation politique et générale de la RDC. Ses différentes positions sont du reste assumées. C’est un éminent économiste qui a œuvré dans la haute finance internationale. Son identité et son parcours sont vérifiables.

C’est un homme courageux qui ose repousser ses limites. Ainsi après avoir été candidat malheureux aux élections présidentielles de 2018, l’homme n’a pas disparu des radars. Il est resté présent sur la scène politique, menant débat après débat, etc.

Ce qui nous intéresse aujourd’hui est la question qu’il inscrit dans le débat public à savoir son initiative législative sur la nationalité congolaise. Cependant une précision s’impose, à ce stade des débats. En effet, il est à noter qu’une initiative de loi émanant du gouvernement s’appelle projet de loi tandis que celle émanant d’un parlementaire est appelée proposition de loi. Dans le cas d’espèce, on ne peut parler de projet de loi TSHIANI car Mr Noël TSHIANI ne fait pas partie de l’exécutif congolais.

Depuis un peu plus de vingt ans, le personnel politique congolais élude ce débat périlleux. Beaucoup de politiques congolais se sont défilés face à leur responsabilité dans ce débat difficile. Ce débat touche à un combat que je mène depuis de très longues années. Il se trouve aujourd’hui qu’un politique congolais prend le taureau par les cornes et relance ce débat pour résoudre cette question de nationalité congolaise. C’est à son honneur. Il a le mérite d’inscrire à l’agenda politique cette délicate et difficile question. Cela est à saluer. De ce point de vue, je salue le courage de Mr Noël TSHIANI.

Que pensez-vous des déclarations de Mr Noël TSHIANI sur le bâtonnier JC MUYAMBO et vice-versa ?

LM : J’entends dire que des coups ont été portés au bas de la ceinture. Je pense qu’il est nécessaire de rester dans le débat public pour faire émerger des idées forces, et convaincre par la force des arguments. Les attaques ad personam ne vont pas beaucoup aider dans ce débat, dont je reconnais qu’il est difficile, sensible et délicat.
La seule manière de faire avancer ce débat est de rester dans l’espace public. Un débat public est destiné à être public tandis que les affaires privées ou personnelles sont destinées à rester dans le domaine strictement personnel ou privé. Je ne suis pas intéressé de savoir si un citoyen quelconque a une femme congolaise ou blanche voire des enfants métis ou non du simple fait que cela relève de sa vie privée. Je ne suis pas un censeur de la vie des autres, je dois donc me garder d’émettre des opinions sur la vie privée ou personnelle des autres, fussent-ils mes concurrents politiques. Notre espace ou débat public gagnerait énormément en qualité en se débarrassant de tout aspect qui ne relève pas du domaine public. Nous devons à tout prix éviter un débat des chiffonniers et promouvoir la culture du débat contradictoire et démocratique dans le respect mutuel. C’est cela avoir une culture démocratique. C’est également une exigence de la démocratie pluraliste.

Quelle est votre opinion sur la question de la nationalité ?

LM : Je tiens à préciser que je n’ai pas encore pris connaissance de ladite initiative législative. A priori, je peux me permettre de déclarer que, de ce que j’ai entendu, la ratio legis de cette initiative législative est de protéger les fonctions de souveraineté, de consacrer l’irrévocabilité de la nationalité congolaise d’origine.

Ainsi donc, mon opinion sur la question de la nationalité est plus que limpide. C’est une position que je défends depuis bientôt près de 15 ans. Il s’agit de doter le Congo d’une législation en matière de nationalité qui soit en faveur des Congolais et qui serve d’abord les intérêts des Congolais. C’est dans ce cadre que je pourrais rencontrer la démarche du Dr Noël TSHIANI dont l’initiative législative intègre mon combat à savoir l’adoption de l’irrévocabilité de la nationalité congolaise d’origine de telle sorte qu’un congolais d’origine ne pourra jamais perdre sa nationalité congolaise d’origine.

N’avez-vous pas peur que ce débat ne vise finalement qu’à exclure Moise Katumbi de briguer la magistrature suprême lors de la présidentielle de 2023 ?

LM : A ce sujet, il est important de retenir qu’une loi est générale et impersonnelle c-à-d qu’elle s’applique sur tout le territoire national et à tout le monde. Elle n’est pas faite pour un cas particulier mais pour une série de cas semblables qui peuvent se présenter. L’idée à retenir, que moi je retiens dans cette démarche est plutôt la volonté de mettre de l’ordre dans la boutique.
Nous avons encore frais dans notre mémoire le cas d’un ministre sortant sur qui pesaient d’énormes soupçons de détournement des deniers publics. Ce ministre a été appréhendé à l’extérieur du pays alors qu’il n’avait même pas encore procédé à la remise et reprise avec son successeur. Si ce ministre sortant avait pu prendre son vol il aurait ainsi échappé à la justice congolaise. Il semble qu’il avait brandi un passeport américain. Ce cas n’est pas isolé. En effet, on a vu beaucoup de responsables de premier plan aussi bien dans le public que dans le privé, brandir un passeport étranger pour se soustraire à la justice congolaise, pays dans lequel ils ont exercé leurs fonctions et ainsi à ne pas avoir à répondre de leur gestion.
Vous souvenez-vous encore de Bosco Ntaganda qui était chef de guerre congolais en RDC et a préféré s’exprimer devant la CPI en sa langue natale, le kinyarwanda. Cela n’est pas de nature à arranger les choses et à renforcer la confiance du peuple congolais dans ses dirigeants.

Mettre de l’ordre dans la boutique nous permettra de déterminer clairement qui est Congolais, qui est justiciable congolais etc. Il est temps qu’on mette fin à cet amalgame en dotant le pays d’une loi claire et limpide.

Ne pensez-vous pas que ce projet ou cette proposition de loi va réveiller les vieux démons de la division et la séparation ?

LM : Pourquoi parler en termes de vieux démons de la séparation ou de la division ? Pourquoi voir les choses en ces termes? En tant que responsables politiques, nous avons l’obligation morale et politique de conduire notre pays, notre nation dans la bonne direction. Cela n’est pas toujours facile, j’en conviens. Cela demande parfois des sacrifices et cela peut parfois ne pas plaire à tout le monde. Que vaut l’intérêt individuel face à l’intérêt général ? En ce qui me concerne, je préfère me situer au niveau de l’intérêt général. Partout au monde, l’initiation des reformes a toujours demandé du courage politique. Un choix suppose un sacrifice, une renonciation. Ainsi donc j’aime beaucoup la définition économique du concept choix. Un choix sera donc fait de renforcer les fonctions de souveraineté uniquement et pour le reste de réparer l’injustice qui est faite aux congolais d’origine qui avaient perdu leur nationalité du fait de leur séjour prolongé à l’étranger lorsque celui-ci a été accompagné de l’acquisition de la nationalité du pays d’accueil et surtout de tous ces enfants des congolais d’origine nés à l’étranger que le Congo risque de perdre.

Pensez-vous que vous serez entendu par toutes les personnes intéressées par ce débat ?

LM : Je ne vois pas pourquoi je ne serai pas entendu. Je ne m’attends pas à ce que ma position rencontre l’unanimité de tous ceux que ce débat intéresse. C’est du choc des idées que jaillit la lumière, dit-on. Un débat univoque ne va pas servir la vérité ni éclairer les esprits. La richesse du débat démocratique est que les avis sont multiples et que c’est finalement la voix de la raison qui l’emporte. Toutes les voix seront entendues mêmes les voix minoritaires. C’est cela la démocratie participative et parlementaire pour laquelle nous avons opté.

Que pensez-vous sur la tournure que ce débat pourrait prendre ?

LM:  « L’amour du Congo doit être la principale préoccupation et motivation de tout acteur politique et de la société civile.

L’homme d’état britannique Winston Churchill disait un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité tandis qu’un optimiste voit une opportunité dans chaque difficulté.

C’est un débat public comme n’importe quel autre débat public. Il peut soulever plus de polémique que d’autres, peut-être. Les congolais ont connu des débats bien plus difficiles mais notre Congo est toujours là. C’est donc finalement ce bébé (Congo) qu’il faut préserver et ne pas commettre l’erreur de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain.
Mon vœu est que nous voyons dans ce débat difficile l’opportunité de protéger les fonctions de souveraineté et de renforcer la nationalité congolaise d’origine. Je préfère donc rester serein et optimiste quant à l’issue de ce débat difficile et délicat.

Que pensez-vous de l’attitude de Moïse Katumbi et de ses lieutenants ?

LM :  Là, je vais vous décevoir. Je ne sais vraiment pas ce que Mr Moise Katumbi va penser. Je suis un démocrate et j’exerce en toute liberté cette prérogative que me reconnaît la démocratie. Je sais que Mr Moise Katumbi est également démocrate et qu’il suit ce débat comme toutes les personnes que cela intéresse.

On doit surtout et à tout prix éviter de personnaliser ce débat si on veut avoir des échanges enrichissants sur cette question. Il est également nécessaire de dépassionner et rationaliser les débats pour que la démocratie et les intérêts du Congo triomphent.

D’autre part, Moise Katumbi est un grand leader, à la tête d’un mouvement politique de premier plan qui compte des représentants à des rouages importants voire vitaux de notre appareil étatique. Ainsi donc, son mouvement ENSEMBLE compte des députés qui vont également enrichir les débats que le parlement va ouvrir dans le cadre de l’examen de cette proposition de loi. Je répète à qui veut m’entendre qu’on ne peut être chantre de l´État de droit d’un côté et de l´autre côté un adepte du chaos. »

Avez-vous des attentes particulières de cette initiative législative ?

LM : « L’adoption de cette initiative législative et en particulier l’adoption du principe de l’irrévocabilité de la nationalité congolaise d’origine consacrera l’aboutissement d’un combat que je mène depuis plus de 10 ans. Je ne pourrais que me réjouir de voir triompher un combat que j’ai mené pour nos enfants et les générations des congolais à venir. En un mot, par cette initiative législative, on réussira à ramener en RDC les millions d’enfants congolais disséminés à travers la planète qui ne veulent pas revenir en RDC comme étranger du fait d’une législation inadaptée. »

Mot de la fin?

Winston Churchill disait que le politicien devient un homme d’Etat quand il commence à penser à la prochaine génération plutôt qu’à la prochaine élection. Nombreux d’entre nous n’ont plus leur père en vie, le mien nous a quittés en 2004 après avoir livré son combat pour une justice indépendante qui grandit la Nation. Gardons donc à l´esprit que nous avons l’obligation de léguer à nos enfants et aux générations futures, un Congo stable, uni, pacifié et prospère.

Propos recueillis par Bishop Mfundu/CONGOPROFOND.NET