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Commémorations ethnicisées : Le cynisme et piège des mémoires sélectives
En RD Congo, chaque 2 août, les stèles du Genocost se dressent pour rappeler des millions de vies sacrifiées sur l’autel de la prédation économique. Pourtant, derrière ces hommages officiels se cache un danger insidieux : la tentation de ceux qui sont auteurs de ces hécatombes qui n’en finissent pas de compter les morts par ethnie, transformant le deuil en outil de division.
Leur calcul macabre est de diviser les morts pour mieux régner sur les vivants dans une instrumentalisation mémorielle utilisée comme une arme de fragmentation nationale. Ce cynisme menace de réduire le martyr congolais à une somme de tragédies communautaires, une fragmentation qui sert moins les victimes que ceux qui profitent de leurs cercueils comme tremplin politique.
La catégorisation ethnique précède toujours l’extermination. En 1994, le génocide au Rwanda a démontré comment la réduction des victimes à une « catégorie à part » a légitimé l’extermination systématique dans une sauvagerie inouïe. Aujourd’hui, en RDC, ethniciser les « Banyamulenge » et non tous les Congolais tués depuis octobre 1996 principalement par le Rwanda mais aussi l’Ouganda revient à emprunter la même logique mortifère.
Certains acteurs, tant locaux qu’internationaux, cherchent à isoler ces morts pour alimenter un récit de « génocide spécifique », occultant ainsi l’universalité du carnage congolais. Un piège grossier : diviser les morts, c’est offrir à Paul Kagame l’alibi parfait pour justifier ses incursions sous couvert de « protection ». Face aux attaques de Goma, la réponse congolaise fut exemplaire : un deuil national, transcendant les clivages ethniques.
Les 3.000 victimes n’y furent pas pleurées comme des Luba, Yaka, Bembe, Yansi ou des Ngbandi, mais comme des Congolais. Ce réflexe républicain a privé les agresseurs de toute légitimité à instrumentaliser les souffrances. Preuve que l’unité mémorielle désarme les récits manipulateurs, et que la fragmentation, elle, nourrit les conflits. Le Rwanda nous mène une guerre informationnelle dans un faux-semblant.
De Twiranhero au RDF/M23, l’histoire récente prouve que les milices organisées sur des bases communautaires prolongent les conflits en exacerbant les fractures. La seule réponse gagnante est l’armée nationale les FARDC, symbole d’une souveraineté inclusive. Pourtant, certains acteurs bien connus pour leur cynisme persistent à vouloir ethniciser les massacres, comme si les balles et les machettes distinguaient les ethnies.
Rappelons-le : les fosses communes congolaises ne trient pas. Parler de « génocide des Banyamulenge » plutôt que de massacre (terme juridiquement précis) revient à jouer volontairement le jeu de Kigali. Ce vocabulaire, sciemment détourné, crée une fausse symétrie avec le Rwanda de juin 1994, permettant à Paul Kagame de se poser en « défenseur des Tutsi » tout en bombardant impunément Goma et occupant le Kivu.
Les discours haineux anti-Tutsi sont inexcusables, tout comme les exactions du RDF/M23, mais les confondre équivaut à entrer dans l’arène narrative de l’adversaire. Le devoir des médias et du gouvernement de la RDC, c’est de refuser la racialisation des conflits. Nous avons une responsabilité collective cruciale : nommer les crimes sans ethniciser les victimes et indexer clairement le Rwanda pour ses carnages.
Paul Kagame a exterminé des Twa et réduit au silence des Hutus pourtant majoritaires. Refuser de fragmenter les martyrs congolais est la seule voie pour honorer dignement les morts. Aucune paix durable ne se construira en sacrifiant la justice et l’unité nationale. La force de la RDC réside dans son refus de laisser définir ses enfants par des frontières ethniques imaginées par nos ennemis.
Honorons les morts en protégeant l’unité des vivants. Car, comme le rappelle amèrement l’histoire : ceux qui divisent les tombes aujourd’hui préparent les fosses de demain. Exigeons des médias et des institutions qu’ils résistent à la tentation des récits ethnicisés. La mémoire congolaise doit rester une et indivisible, comme le pays lui-même. « Un Congo, un deuil ».
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
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Nord-Kivu : à la veille de la visite ministérielle, Clovis Mutsuva appelle les chefs coutumiers à « dire la vérité » face à l’insécurité
L’arrivée annoncée du ministre des Affaires coutumières, prévue ce vendredi 17 avril 2026 dans les villes de Beni et Butembo, continue de susciter de vives réactions au sein de la communauté locale. Dans un contexte marqué par une insécurité persistante dans le Grand Nord du Nord-Kivu, plusieurs voix s’élèvent pour interpeller les autorités coutumières appelées à rencontrer le membre du gouvernement.
Parmi elles, celle de Clovis Mutsuva, leader d’opinion dans la région, se distingue par la fermeté de son ton. À la veille de cette visite officielle, il adresse un message direct aux chefs coutumiers, communément appelés Mwami, les exhortant à assumer pleinement leur rôle face aux violences qui frappent la région depuis plus d’une décennie.
Dans une déclaration empreinte d’émotion et d’indignation, il rappelle l’ampleur des souffrances endurées par la population : « Je m’adresse à nos chefs coutumiers, nos Mwami. Voici plus de dix ans que nous mourons par décapitation. Ailleurs, les coutumiers mettent fin à la guerre dans ce pays. […] Mais ici chez nous, je ne veux pas revenir sur les petits conflits qui vous occupent souvent, comme la cession des terres… »
Au-delà du constat, Clovis Mutsuva dénonce les divisions internes et les luttes de pouvoir qui, selon lui, fragilisent l’autorité coutumière et détournent l’attention des véritables enjeux sécuritaires. Il pointe également la prolifération de faux chefs coutumiers :
« Il est vrai qu’il existe des vrais coutumiers, mais les faux existent aussi, et ils sont les plus nombreux. […] C’est une occasion importante qui ne doit pas servir à exposer encore vos querelles. »
Pour ce leader d’opinion, la visite du ministre représente une opportunité cruciale à ne pas gaspiller. Il appelle les autorités traditionnelles à privilégier l’intérêt général et à proposer des solutions concrètes pour mettre fin à l’insécurité, notamment face aux exactions attribuées aux ADF.
Il insiste sur le fait que les conflits entre chefs coutumiers n’ont jamais profité à la population : « Nous, la population, n’avons jamais vu le bénéfice de tout cela. […] Allez lui dire la vérité. Réfléchissez ensemble à comment mettre fin au phénomène ADF, comment utiliser votre pouvoir pour arrêter les massacres et récupérer nos territoires. »
Son message s’étend également à la société civile et à la jeunesse, qu’il invite à éviter tout opportunisme lors de cette visite et à privilégier la responsabilité collective.
Cette prise de parole traduit un ras-le-bol croissant au sein de la population du Grand Nord, qui attend des actions concrètes de la part des autorités, tant coutumières que politiques, pour mettre un terme à une crise sécuritaire qui perdure depuis trop longtemps.
Franck Kaky / CONGOPROFOND.NET
