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Bokungu : difficile reconstruction post-guerres. Récit d’un voyage dans le Congo Profond
Bokungu est une cité rurale, un de six territoires de l’actuelle province de la Tshuapa issue de l’ex-Equateur, après le découpage constitutionnel acté en 2015. Situé en pleine forêt équatoriale, il est associé dans l’esprit kinois à son territoire frère d’Ikela, sous l’influence de l’église catholique dont le diocèse desservant cette partie du territoire congolais, est appelé diocèse de Bokungu-Ikela.
Ainsi dire à Kinshasa qu’on voyage pour Bokungu, la réaction la plus plausible est cette exclamation : Bokungu-Ikela ! Pourtant, les deux entités administratives sont situées à 250 km l’une de l’autre. Elles sont joignables depuis Boende car situées sur un même axe, que ce soit par voie aquatique, la rivière Tshuapa ou par voie routière. Ikela est à 500 km de Boende et sa voie routière bifurque à droite après 150 km, la gauche conduisant à Bokungu.
Atteindre ces territoires par voie routière est un parcours de combattant. Selon les locaux, la « meilleure » voie est le tronçon Boende-Bokungu. Boende-Ikela est une autre affaire. Pour un voyageur venu de Kinshasa, il faut arriver d’abord par avion à Boende, le chef-lieu de la province. Puis poursuivre son voyage de 250 km par véhicule ou par moto. Celle-ci est devenue le moyen de transport le plus utilisé, la route n’ayant jamais connu une once d’asphalte. Et ce n’est pas pour demain. La province est très pauvre. Elle contribue avec peine à la hauteur de 2% au budget national. C’est la dernière province, selon les dernières statistiques du ministère du budget, partagées dans les réseaux sociaux. Il faut donc affronter cette route de sable jaune avec hardiesse.

Pour les conducteurs de taxi-moto les plus habiles, le voyage peut durer 10h00.
Tel fut le cas pour mon voyage. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Deux chutes majeures en cours de route, une fois la moto a été emportée par la boue et une autre fois par du sable. De nombreuses chutes mineures, évitant le pire par expérience acquise de deux premières chutes. Mais Dieu merci, rien de cassé. On en sort, cependant, avec un corps souffrant en plusieurs endroits, au lendemain du voyage. C’est avec admiration qu’on regarde les conducteurs repartir sur Boende, dès le premier matin. Ils sont déjà habitués. C’est leur gagne-pain. Leur raison de vivre. Leur intrépidité est exotique.
Bokungu est si accueillant. Ses habitants adressent avec une facilité étonnante des salutations aux étrangers. Ils sont prêts à offrir leur service pour montrer leur hospitalité. Mais Bokungu n’est pas si doté que cela des infrastructures d’accueil. Demander où vous serez logé et on vous présentera d’abord et uniquement Mobokoli, le centre de formation du diocèse de Bokungu-Ikela.
Et c’est là que commence la réflexion sur le territoire, sur la cité de Bokungu et ses animateurs à différents degrés. Le centre Mobokoli comme structure d’accueil est 0,5 étoile de cotation. Mais, c’est l’unique et le plus habitable, vanté par les locaux. Il fut autrefois plus fignolé. Les traces de cette grandeur d’antan sont bien visibles. Pourquoi alors, est-il tombé dans la ruine ? Portes défoncées. Cuisine hors d’usage si tant que le centre n’offre plus de restauration. Le réfectoire et même la chapelle pour prier sont non fonctionnels. Les toilettes pour les chambres qui n’en sont pas dotées sont à l’abandon. Le constat est amer. L’observateur pensera d’abord à la gestion qui a été catastrophique. Le scandale sera d’autant plus fort que le centre Mobokoli est une œuvre de l’église catholique réputée rigoureuse dans l’entretien de ses infrastructures.
Dans cette cité rurale, l’église possède aussi d’autres œuvres sociales notamment des écoles.
Puisque ma mission à Bokungu était relative au secteur éducatif, j’ai visité une école à proximité du centre Mobokoli, l’école Bonsomi, avec trois cycles : maternel, primaire et secondaire. C’est aussi la ruine. Des salles de classe sans fenêtre, sans porte, sans pupitres. C’était encore la fermeture des écoles par décision présidentielle à cause de la deuxième vague de la pandémie de covid-19. Peut-être que les pupitres sont entreposés dans un autre local bien sécurisé. Mais je n’ai pas poussé plus loin ma curiosité. Par pudeur. Par oubli aussi car le travail était si absorbant.

Plus proche de l’école Bonsomi appartenant aux religieuses de la congrégation Sainte Thérèse se trouve la maison ou la communauté de celles-ci. Ma visite m’y amena. De l’extérieur, j’ai eu le cœur serré en voyant encore les traces de la ruine. Est-ce toujours le problème de gestion ? Même la maison de prêtres travaillant à la Cathédrale du diocèse reflète le même état de destruction.
La sœur directrice de l’école qui m’a accueilli m’a alors expliqué les raisons de l’état de délabrement de leurs infrastructures. Bokungu vit encore sa passion dont les origines sont dans les guerres successives qu’a connues le pays.

Des vagues et des cohortes humaines qui ont déferlé sur Bokungu, militaires : loyaux, rebelles ou alliés, et civils, les réfugiés, ont comme tout dévasté. Comme des éléphants dans un magasin de porcelaines. Comme des criquets dans un champ de maïs. D’abord les militaires de l’armée congolaise, alors Forces Armées Zaïroises, fuyant la guerre, après la chute de Kisangani sous le contrôle des troupes de l’AFDL. Ils ont pillé à leur passage Bokungu. Les belles infrastructures ont été la cible. Ils ont été imités par des réfugiés hutu rwandais fuyant l’avancée des troupes de l’AFDL appuyées par les militaires de l’Armée Patriotique Rwandaise composée principalement de l’ethnie tutsi. Plus tard, quand la guerre déclenchée par le RCD-Goma est entrée dans sa phase cruciale, Bokungu, resté sous le contrôle du gouvernement de Kinshasa, a vu arriver les troupes alliées du Zimbabwe. Leur comportement n’était pas exempt de reproches, selon les témoignages. Ils ont, en effet, rajouté au malheur de Bokungu. A leur départ, les militaires zimbabwéens ont emporté des butins de guerre.
De suite de ces guerres, Bokungu compte aussi des morts, mais dont le nombre n’est pas estimé.
Bokungu a beaucoup perdu. « C’est près de 40 véhicules qui ont été emportés. Des lavabos, des cuves », m’a dit la sœur. Le plus dur a alors commencé : le traumatisme. Le coup psychologique encaissé a été très fort. La sœur a poursuivi : « Nous continuons à penser que ce qui est arrivé, peut encore advenir. Nous ne sommes pas encore à l’abri. L’insécurité règne en nous, dans nos cœurs. Travailler à la reconstruction de notre cité, à la réhabilitation de nos infrastructures n’est pas pour de sitôt. Le gouvernement nous a promis la sécurité ».
Pourtant, Bokungu a été une belle cité et vivante, d’après les témoignages. C’était son époque glorieuse. « Nous le devons aux missionnaires catholiques allemands et autrichiens qui ont évangélisé notre territoire. Ils ont beaucoup apporté sur le plan humain et même économique. Notre Bokungu était florissant. Ces missionnaires étaient riches et ont partagé avec nous leur richesse », m’a dit un de mes interlocuteurs, en partageant un verre au restaurant de Caritas, une structure (une de plus) de l’église catholique à caractère social. Un sous-directeur de l’enseignement qui était avec nous, lui aussi natif de Bokungu, ajouta : « Nous avions un bateau, une piste d’atterrissage bien entretenue, un petit porteur et beaucoup de véhicules ».
J’ai alors machinalement dit à mes compagnons de table : « Il faut un plan Marshall pour Bokungu ». Eclat de rire de la part de l’un d’eux : « Avec quel argent », m’a-t-il demandé. « Mais la province dispose de ressources potentielles », lui ai-je rétorqué. « Bien sûr. Les ressources halieutiques et forestières sont là. Nous avons du bois. Nous avions des bateaux et des petits avions qui desservaient notre territoire. Cela est encore possible », a conclu mon hôte. Oui, peut-être avec la nouvelle génération de leaders politiques conduite par le jeune Guy Loando.
Le possible dont a parlé un de mes hôtes peut-il advenir par le dynamisme de Loando ? Le « jeune Guy » est trop fort. Sa Fondation Widal est visible comme le nez en plein visage, de Boende à Bokungu.
Panneaux et banderoles à la marque Widal jalonnent la route Boende-Bokungu. Dans chaque cité, tout fait penser à lui. Le sénateur a construit le siège de l’Assemblée provinciale de la Tshuapa. Il a promis de construire le bâtiment qui abritera la division provinciale de l’enseignement primaire, secondaire et technique. A Boende, il construit le stade. « Guy Loando est né ici à Bokungu. Il était ami à mon fils. Ils ont grandi ensemble », me dit l’un de mes hôtes, tout en me montrant, avec fierté, la maison où le Sénateur a grandi.
Il faut des projets et des personnes ambitieuses pour Bokungu. Mais la reconstruction passe par la paix durable. La forêt, l’eau, la terre et tout ce qu’elles peuvent offrir comme ressources à Bokungu ne sauront servir au développement de ce territoire sans la paix. C’est avec raison que le pape Paul VI a affirmé : « La paix, c’est l’autre nom du développement ». C’est ce que recherche la sœur directrice du Lycée Bonsomi. C’est ce que promet le gouvernement. Mon esprit s’était mis à penser à la paix quand participant à une messe matinale, le prêtre, après la récitation commune du Pater Noster, enchaîne, selon la liturgie : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ». Ce jour-là, l’Abbé Delphin, secrétaire-chancelier de l’évêque de Bokungu-Ikela, improvisa : « …donne la paix à nos cœurs, dans nos familles, dans notre territoire ». Bokungu vit en paix. Mais ce qu’il désire, c’est la paix qui fait grandir et non le calme apparent. Le traumatisme n’est pas encore évacué. Reconstruire l’esprit et le cœur d’abord afin que le développement se manifeste. C’est la voie de la régénération. Sans cette fois-ci les missionnaires allemands et autrichiens. Mais par nous-mêmes et par tous ceux qui nous auront prêté main forte, dans un processus gagnant-gagnant. Ce n’est pas encore l’impression que donnent les investisseurs chinois, coupeurs de bois, perceptibles sur la route Boende-Bokungu. Le changement de paradigme est impératif. « Mosala ezali naino monene ». Le travail à abattre est encore immense.
Fleury DALA
CP
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395 millions USD pour désengorger Kinshasa : Judith Suminwa évalue l’avancement des rocades
La Première Ministre Judith Suminwa Tuluka a effectué, ce mardi 12 mai, une visite d’inspection sur les chantiers des rocades Sud-Est et Sud-Ouest de Kinshasa, un ambitieux projet routier de 73 kilomètres destiné à transformer durablement la mobilité dans la capitale congolaise.
Ce vaste corridor reliera l’est et l’ouest de Kinshasa, depuis la commune de Kimbanseke et la zone de l’aéroport international de N’djili jusqu’à Kinsuka Pompage, dans la commune de Ngaliema, en passant notamment par Mitendi et la Route nationale numéro 1 (RN1).
Estimés à près de 395 millions de dollars américains dans le cadre du partenariat sino-congolais issu du programme SICOMINES, les travaux ont été lancés en juin 2024 sous l’impulsion du Président de la République, Félix Tshisekedi, pour une durée prévisionnelle de trois ans.

Une visite de terrain pour mesurer l’état réel du projet
Accompagnée du Gouverneur de Kinshasa, du Ministre de l’Aménagement du territoire ainsi que de la Ministre déléguée en charge de la Politique de la ville, la Cheffe du Gouvernement s’est rendue sur plusieurs sites afin d’évaluer personnellement l’évolution des travaux.
Pour Judith Suminwa Tuluka, cette descente sur terrain était indispensable afin de confronter les rapports administratifs à la réalité du chantier.
« Il y a presque deux ans, en juin 2024, le Chef de l’État avait lancé les travaux de ces rocades. Il était important pour moi de venir voir personnellement comment les choses évoluent sur le terrain. Nous recevons régulièrement des rapports, nous suivons les images et les vidéos, mais rien ne remplace le constat de visu », a déclaré la Première Ministre.
Un périphérique stratégique pour décongestionner Kinshasa

Pensées comme un véritable périphérique urbain, les rocades Sud-Est et Sud-Ouest doivent permettre de désengorger les principaux axes routiers de la capitale, particulièrement la RN1, saturée par le trafic en provenance ou en direction du Kongo Central, du Grand Bandundu et de l’aéroport international de N’djili.
Au cours de sa visite, Judith Suminwa Tuluka a parcouru plusieurs tronçons déjà ouverts ou en cours d’aménagement, notamment entre le quartier Ndjoku et Mitendi, où un important échangeur est en construction.
« Cette rocade est conçue comme un périphérique qui permettra de désengorger Kinshasa. À Mitendi, la rocade passera sous la Nationale numéro 1 tandis que la RN1 passera au-dessus. Ce type d’infrastructure va profondément transformer la mobilité dans la ville », a expliqué la Cheffe du Gouvernement.
Des infrastructures modernes pour renforcer la connectivité

La Première Ministre a également salué les dispositifs techniques mis en place pour lutter contre les érosions et sécuriser durablement les infrastructures routières.
Murs de soutènement, importants travaux de terrassement et tracé en deux fois deux voies figurent parmi les aménagements prévus pour améliorer la fluidité de la circulation et les conditions de déplacement des habitants de Kinshasa.
« Nous avons vu les travaux de stabilisation ainsi que le tracé de cette future route à deux fois deux voies. Tout cela permettra d’améliorer durablement les déplacements des Kinois », a-t-elle souligné.
Judith Suminwa Tuluka a par ailleurs replacé ce projet dans la vision nationale de modernisation des grands corridors routiers portée par le Chef de l’État afin de renforcer la connectivité entre les provinces et les espaces économiques du pays.
Le défi des indemnisations au cœur des préoccupations

Malgré l’avancement des travaux, la Première Ministre a insisté sur la nécessité d’accélérer les opérations d’expropriation et d’indemnisation des populations concernées afin d’éviter tout retard dans l’exécution du projet.
« Le principal défi aujourd’hui reste l’expropriation et l’indemnisation des populations concernées sur certains tronçons. Nous nous sommes entendus avec notre partenaire chinois, dans le cadre du programme SICOMINES, pour finaliser ces opérations afin de permettre l’achèvement du projet dans les délais prévus, idéalement d’ici septembre 2027 », a-t-elle indiqué.
Le partenariat sino-congolais mis au service des infrastructures

La Cheffe du Gouvernement a enfin salué les retombées du partenariat sino-congolais revisité sous l’impulsion du Président de la République, estimant que celui-ci permet désormais d’accroître les investissements dans les infrastructures structurantes au bénéfice direct des populations.
« Aujourd’hui, les résultats commencent à être visibles. Les travaux ne concernent pas seulement Kinshasa. Ils s’inscrivent dans une dynamique plus large de connexion des provinces et des grands corridors économiques du pays », a-t-elle conclu.
Le projet des rocades s’inscrit dans le troisième pilier du Programme d’Actions du Gouvernement 2024-2028 consacré à « l’aménagement du territoire national en vue d’une connectivité maximale », avec pour objectif de renforcer les infrastructures stratégiques et d’améliorer durablement la mobilité urbaine et interprovinciale.
Tchèques Bukasa/CONGOPROFOND.NET
