Culture
Académie des Beaux-Arts de Kinshasa : quand le symbole devient langage et que l’image interroge l’existence
Une inauguration peut parfois dépasser son caractère institutionnel pour devenir un véritable objet de réflexion intellectuelle. C’est le cas de la récente série d’images produites par l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa à l’occasion de l’inauguration de ses infrastructures réhabilitées et nouvellement construites.
Au-delà des discours officiels, des rubans coupés et des bâtiments inaugurés, une autre scène s’est imposée : celle des symboles. Des étudiants vêtus de toges vertes, une imposante mitre épiscopale, un cercueil posé au premier plan, une lanterne éclairée, un crâne, une poupée, des visages impassibles, des silhouettes encapuchonnées… Autant d’éléments qui ont rapidement enflammé les réseaux sociaux et suscité de multiples interrogations.
Que veut dire l’Académie des Beaux-Arts ? Quel est le message derrière cette mise en scène Pourquoi mobiliser des objets aussi puissants dans une cérémonie académique ?
C’est précisément à ces questions que la Direction Culture de CongoProfond entend répondre, non pas dans une logique de polémique, mais dans une démarche de critique d’art, d’analyse culturelle et de lecture sémiologique.
Le rôle du journalisme culturel n’est pas seulement de raconter un événement. Il consiste également à interpréter les productions culturelles qui témoignent des mutations d’une société. Comme l’écrivait le journaliste américain Philip L. Graham, « le journalisme est la première ébauche de l’histoire ». Dans le même esprit, on peut dire que le journalisme est l’indicatif présent de l’histoire : il observe, décrit et questionne le temps présent avant que l’historien n’en établisse la mémoire.
Les photographies diffusées par l’Académie semblent relever d’un langage où chaque objet devient un signe.
En sémiologie, Ferdinand de Saussure définit le signe comme l’union d’un signifiant et d’un signifié. Charles Sanders Peirce, quant à lui, distingue l’icône, l’indice et le symbole, trois formes de représentation qui permettent de comprendre comment une image produit du sens.
Ici, le cercueil ne signifie pas nécessairement la mort biologique. Dans une lecture symbolique, il peut évoquer la disparition de l’ignorance, la fin d’un cycle ou la transformation intérieure. Cette interprétation rejoint la pensée de Paul Ricœur, pour qui le symbole « donne à penser » : il ouvre un horizon d’interprétations sans enfermer le spectateur dans une seule lecture.
La lanterne, tenue par une main gigantesque, semble représenter la transmission du savoir. Depuis Platon jusqu’aux Lumières, la lumière est associée à la connaissance, à la vérité et à l’émancipation. Elle devient ici une métaphore de la mission éducative de l’Académie.
Le crâne rappelle immédiatement les Vanités, un genre artistique développé à la Renaissance et au XVIIᵉ siècle, où il symbolise la fragilité de la condition humaine. Erwin Panofsky, historien de l’art, expliquait que ces objets ne prennent leur véritable sens qu’à travers une lecture iconologique, c’est-à-dire une interprétation qui dépasse la simple description pour accéder aux valeurs culturelles profondes.
Les capuchons, les regards fixes et la disposition hiératique des personnages renvoient à l’univers du rituel.
Pour Claude Lévi-Strauss, les sociétés pensent le monde à travers des structures symboliques. L’image devient alors un système de communication où les objets organisent la pensée collective.
Sur le plan psychologique, la présence du crâne, de la poupée et du cercueil peut être rapprochée des archétypes décrits par Carl Gustav Jung. Ces figures traversent les civilisations et réactivent une mémoire collective profondément ancrée dans l’inconscient.
Pour Sigmund Freud, les symboles constituent des manifestations de l’inconscient. Ils condensent plusieurs significations et permettent d’exprimer ce qui ne peut être formulé directement.
Dans la philosophie de l’art, Martin Heidegger considérait que l’œuvre révèle une vérité sur l’être. L’art ne copie pas le monde ; il le dévoile. Cette série photographique semble précisément chercher moins à montrer qu’à faire penser.
Le sociologue Pierre Bourdieu rappelait que les institutions culturelles produisent du capital symbolique. À travers cette mise en scène, l’Académie affirme également son identité intellectuelle et artistique dans le paysage africain contemporain.
L’Académie des Beaux-Arts ne livre cependant aucune explication officielle de ces compositions. Toute interprétation demeure donc une lecture critique parmi d’autres, et non une affirmation de l’intention réelle des auteurs. C’est précisément la richesse de l’art : il ouvre un espace de dialogue où plusieurs sens peuvent coexister.
Pour la Direction Culture de CongoProfond, cette production mérite une analyse approfondie. Elle témoigne d’une nouvelle génération d’artistes congolais qui ne se contente plus de produire des œuvres, mais construit un discours visuel mobilisant la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, la psychanalyse et la sémiotique.
À quelques jours de la collation des grades académiques, annoncée pour la fin du mois de juillet, une question demeure : l’Académie poursuivra-t-elle cette écriture symbolique qui intrigue déjà les observateurs ?
Une certitude s’impose néanmoins. Dans une époque saturée d’images, l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa rappelle que certaines photographies ne se regardent pas seulement ; elles se lisent. Et lorsqu’elles deviennent un langage, elles invitent toute une société à réfléchir sur elle-même.
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