Analyses et points de vue
Naufrages en RDC : Une tragédie ignorée, un peuple abandonné
La rivière Ulindi, qui serpente à travers le territoire de Shabunda au Sud-Kivu, a été le théâtre d’un nouveau drame. Deux naufrages survenus le même jour ont emporté plus d’une centaine de vies, laissant derrière eux des familles brisées et un pays silencieux. Alors que le deuil devrait être l’apanage des nations touchées par une telle tragédie, en RDC, il n’en est rien.
La première question qui émerge de ce désastre est celle de l’humanité. Comment expliquer que, dans un contexte où des vies humaines sont perdues par centaines, le gouvernement ne décrète pas un deuil national ? Comment comprendre que les autorités, souvent en voyage à l’étranger pour des conférences ou des sommets, n’interrompent pas leurs séjours pour manifester leur empathie envers des citoyens dont le sort semble les préoccuper si peu ?
Les naufrages de Shabunda sont révélateurs d’un malaise profond, d’une déshumanisation progressive qui semble s’installer dans la conscience collective. Dans le règne animal, la perte d’un membre de la meute provoque souvent une réaction, une tristesse palpable au sein du groupe. En RDC, ce lien semble être rompu. La tragédie s’estompe rapidement dans l’indifférence générale, comme si la vie humaine avait perdu de sa valeur.
Les raisons de cette indifférence sont multiples. D’un côté, il y a la fatigue des populations, accoutumées aux drames quotidiens. Les naufrages, les conflits armés, les épidémies… la liste des souffrances est longue et semble s’accumuler, rendant chaque nouvelle tragédie presque banale. D’un autre côté, il y a le désengagement des élites, qui ont souvent échoué à bâtir un État véritablement inclusif et soucieux du bien-être de ses citoyens.
Ce silence assourdissant face à la douleur des familles endeuillées soulève également des questions sur notre capacité à éprouver de l’empathie. Sommes-nous devenus des spectateurs passifs de notre propre histoire, incapables de ressentir la douleur des autres ? Le naufrage de la rivière Ulindi n’est pas seulement une tragédie locale ; il est le symbole d’une nation qui semble avoir perdu son âme.
Il est temps de se demander si, en tant qu’êtres humains, nous avons encore la capacité de pleurer ensemble, de faire le deuil des vies perdues et de revendiquer une justice pour ceux qui sont laissés pour compte. Si même les institutions censées protéger et défendre les citoyens échouent à reconnaître la gravité de tels événements, que reste-t-il ?
L’indifférence face à la souffrance humaine est peut-être le plus grand naufrage de tous. Dans une RDC où la douleur est omniprésente, où les naufrages se multiplient, il est impératif de redonner une voix aux victimes, d’exiger des comptes et de rappeler à tous que chaque vie compte. L’histoire de Shabunda ne doit pas s’arrêter aux rives de la rivière Ulindi.
Elle doit résonner dans les cœurs et les esprits, comme un cri de désespoir et un appel à la solidarité. Le moment est venu de sortir de cette torpeur et de se rappeler que derrière chaque chiffre, chaque naufrage, il y a des êtres humains, des rêves, des espoirs et des familles dévastées. Dans cette tragédie, la RDC doit trouver la force de se lever, de pleurer ensemble et de revendiquer son humanité.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Le piège de l’écume : les institutions congolaises ont créé une jurisprudence
Il est une mécanique perverse qui, sous couvert d’émotion et de transparence, transforme un murmure numérique en acte d’accusation. Un fait divers sans consistance, une plainte dépourvue de commencement de preuve, des interférences à tous les niveaux et des caprices de diva d’une personnalité se réclamant elle-même de l’opposition pour politiser une affaire privée, confondant cyniquement justice et vengeance.
Et voilà qu’une machine judiciaire et médiatique s’est emballée. La toile alimentée quasi-quotidiennement pendant près de six mois par des propos diffamatoires de l’intouchable victime auto-proclamée, avec sa mémoire sélective et sa soif de spectaculaire, a offert une chambre d’écho idéale à des élucubrations qui, en temps normal, n’auraient jamais franchi la porte d’un tribunal. Mais le mal est fait : l’accusation, aussi inconsistante soit-elle, devient le récit dominant.
La présomption d’innocence se mue en un privilège qu’il serait suspect de défendre, et l’opinion publique, nourrie de bribes volontairement déformées, se fait juge sans jamais avoir lu le contenu du dossier. On ne combat pas une personne qui incarne aux yeux de l’impétrante un adversaire politique imaginaire, on le salit sur les réseaux sociaux en piétinant allègrement la loi sur le numérique et en s’appuyant sur un procès sans substance, en pariant sur l’usure et l’opprobre.
Le plus alarmant est la coalition discrète qui s’est nouée pour donner à cette mascarade un vernis institutionnel. Des autorités qui devraient garantir l’équilibre démocratique se découvrent soudainement une foi brûlante pour une cause fragile, non par conviction, mais parce qu’elle sert à écarter celui qui gêne leurs ambitions. On ne cherche plus à protéger les institutions établies mais à protéger ses propres relais à travers une histoire à tirer par les cheveux.
En instrumentalisant une parole aux relents de victimisation nauséabonde, portée par une personnalité connue pour son goût immodéré des conflits et sa capacité à réécrire les faits en ligne, certains institutionnels ont fabriqué une jurisprudence dangereuse. Désormais, une allégation sans preuve, n’importe laquelle d’ailleurs, pourvu qu’elle soit assez bruyante et qu’elle s’habille des bons habits militants, suffit à déstabiliser des carrières, à salir des lignées et à neutraliser des voix indépendantes.
Le droit devient un outil de confort managérial, un simple bouton “supprimer” pour des hiérarchies aux abois. Personne ne semble voir le côté profondément pervers de l’acte : offrir une tribune institutionnelle à une accusation non étayée, c’est lui conférer une légitimité historique qu’elle n’a jamais méritée. Sous les projecteurs d’une actualité fabriquée, l’honneur d’un homme et la réputation d’une famille sont broyés avec une légèreté irresponsable, juste pour qu’une opposante auto-proclamée puisse exister médiatiquement un semestre de plus.
Ce dossier entrera dans l’histoire non pour sa rigueur judiciaire, mais pour son irresponsabilité émotive, symptôme d’une époque où les institutions préfèrent brûler une réputation plutôt que d’admettre qu’elles ont cédé au chantage de la rumeur. Le véritable péril n’est pas la condamnation de deux policiers d’aujourd’hui ni l’acquittement d’un innocent, c’est le précédent que l’on crée pour demain : celui d’un État où la plus inconstante des fictions, pour peu qu’elle serve des intérêts coalisés, peut légalement anéantir un destin.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain /;Consultant senior cabinet CICPAR
