Analyses et points de vue
L’alexithymie des autorités congolaises face à la souffrance du peuple
Dans les méandres politiques de la République Démocratique du Congo, un phénomène troublant se dessine : l’alexithymie des autorités, un aveuglement émotionnel qui les rend insensibles à la douleur et à la souffrance endurées par notre propre peuple. Un décalage incompréhensible qui creuse un fossé entre le pouvoir et la réalité.
Alors que des millions de congolais luttent quotidiennement pour leur survie, confrontés à la pauvreté, à la corruption, à la violence et à l’instabilité politique, les dirigeants politiques semblent être frappés d’une étrange amnésie émotionnelle. C’est la lutte pour le positionnement personnel, familial et héréditaire qui les préoccupe.
Leurs discours vides de sens et leurs actions inadéquates révèlent une déconnexion profonde avec la réalité du terrain, une incapacité à reconnaître, à comprendre et à exprimer les émotions humaines les plus élémentaires. Ainsi, nous avons des ministres foncièrement incompétents qui ont imposé leurs gamins inexpérimentés députés provinciaux, nationaux et sénateurs.
Face à des crises humanitaires récurrentes, des violations des droits de l’homme flagrantes et une misère généralisée, les autorités congolaises demeurent étrangement silencieuses, comme si la souffrance de leur peuple n’était qu’un détail insignifiant dans leur quête de pouvoir et de profit personnel. Cette insensibilité témoigne de la délectation qu’ils cultivent contre la république.
Leur incapacité à reconnaître et à traiter les émotions, tant les leurs que celles de ceux qu’ils sont censés servir, les maintient dans un état de déni émotionnel qui perpétue un cycle de souffrance et d’injustice. Cette alexithymie des autorités congolaises n’est pas simplement un problème individuel, mais un mal profondément enraciné dans les structures de pouvoir et les dynamiques politiques du pays.
Elle se manifeste par un manque de compassion, un désintérêt pour le bien-être de la population et une incapacité à reconnaître la responsabilité des dirigeants dans la détresse de leur peuple. Pourtant, malgré ce tableau sombre, il y a de l’espoir. Car l’alexithymie n’est pas une fatalité, mais un appel à la conscience et à la transformation.
En mettant en lumière ce mal insidieux, en dénonçant l’indifférence des autorités et en exigeant des comptes, le peuple congolais peut commencer à briser les chaînes de l’apathie et de l’injustice qui les retiennent captifs. La guérison de l’alexithymie des autorités congolaises nécessite un éveil collectif, une prise de conscience de la valeur et de la dignité de chaque vie humaine.
C’est une réaffirmation de l’empathie et de la compassion comme fondements essentiels d’une société juste et équitable. Tant que les dirigeants resteront aveugles et sourds à la souffrance de leur peuple, la quête de paix, de prospérité et de liberté en RD Congo restera un mirage lointain, inaccessible à ceux qui en ont le plus besoin.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR
Analyses et points de vue
Humaniser la rue : la dignité humaine au cœur de l’action sociale
Dans les rues animées des grandes villes de la RDCongo, Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu ou autres , certains visages passent inaperçus. On remarque la présence d’enfants dormant sous des kiosques, adolescents survivant de petits métiers, adultes errant entre marchés, carrefours ou autres places publiques.
Pour beaucoup, la rue n’est pas un choix, mais une nécessité. Pourtant, ces vies sont trop souvent perçues comme des images de désordre, de danger ou d’échec social. Face à cette réalité, une approche portée par des ONG locales et internationales propose un changement radical de regard: ” Humaniser la rue”
Edho Mukendi, Doctorant en travail social à Walden University, Minnesota (USA) a été abordé dans le cadre des études initiées par le CEPEF sous impulsion de Zagor MUKOKO – SANDA ,pour réfléchir ensemble sur le thème : « Comment Humaniser la rue”.
Le choix sur la personne de Edho MUKENDI n’est pas du au hasard. Il est le promoteur du travail social de rue moderne à Kinshasa. Effectivement, grâce à son esprit managérial, il a drainé plusieurs acteurs sociaux , experts en travail de rue venus de l’Occident , de l’Afrique de l’Ouest et de toute la RDC pour échanger sur les savoirs et pratiques professionnelles en matière de travail social de rue dans un séminaire en 2006.
Selon cet acteur social, membre actif du CEPEF et fondateur du CATSR, la rue est un espace de vie avant d’être un problème.
En République démocratique du Congo (RDC), les trajectoires vers la rue sont marquées par la pauvreté structurelle, les conflits armés, les déplacements forcés et l’éclatement des familles. Pour de nombreux enfants, les accusations de sorcellerie constituent également un facteur majeur de rupture. Une fois dans la rue, la survie devient quotidienne, mais exclusion sociale s’aggrave.
Pourtant, la rue n’est pas un vide social, estime Edho MUKENDI. Elle est un espace de relations, de règles informelles et de solidarités. « Fermer les yeux sur cette réalité, c’est souvent produire des réponses violentes », explique Rémy Mafu, le Coordonnateur du REEJER à Kinshasa devant les membres des communautés protectrices reunites pour la conference organisée par le CEPEF à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue.
Les rafles policières, placements forcés ou expulsions répétées brisent les liens, renforcent les traumatismes et éloignent durablement les personnes des services d’aide.
Aller vers, sans juger
C’est dans ce contexte que le travail social de rue joue un rôle central. Sa particularité est d’ aller à la rencontre des personnes là où elles vivent, sans condition préalable, sans exigence immédiate de changement. La relation précède l’orientation, l’écoute précède l’action.
Humaniser la rue, c’est d’abord reconnaître la personne avant la situation. Apprendre un prénom, écouter une histoire, respecter un rythme, insiste Edho MUKENDI. Ces gestes simples deviennent des leviers puissants pour restaurer la confiance et l’estime de soi. Loin d’imposer une « sortie de rue » à tout prix, les intervenants accompagnent des parcours progressifs, choisis et sécurisés.
ENCADRER – Humaniser la rue, concrètement, c’est Reconnaître la dignité et l’identité des personnes en situation de rue, Intervenir sans coercition ni jugement, Agir dans l’espace public sans criminaliser la présence,Favoriser la participation et la parole des personnes concernées
Des droits humains au cœur de l’action
Pour Edho MUKENDI, humaniser la rue, ce n’est pas seulement faire preuve de compassion. C’est aussi adopter une approche fondée sur les droits humains. Les personnes en situation de rue sont des titulaires de droits : droit à la dignité, à la protection, à la participation et à la non-discrimination.
De nombreuses ONG en RDC défendent cette vision. Elles rappellent que vivre dans la rue ne devrait jamais justifier la violence ou l’exclusion. Au contraire, la reconnaissance des droits ouvre la voie à des politiques sociales plus justes et plus efficaces.
Des initiatives qui transforment les pratiques
À Kinshasa ou ailleurs, des équipes mobiles, pédestres ou motorisées de travailleurs sociaux sillonnent les quartiers jour après jour. Leur mission: écouter, accompagner, faire la médiation en cas de conflits, référer lorsque les conditions sont réunies. La régularité de la présence et la cohérence des équipes font la différence.
À Kananga, Lubumbashi, Mbuji Mayi, Tshikapa, Kisangani ou à Bukavu (ou dans n’importe quelle ville du pays), des points d’écoute mobiles permettent aux enfants et adolescents de bénéficier d’un soutien psychosocial sans obligation de quitter immédiatement la rue. « La confiance ne se décrète pas, elle se construit », souligne l’Assistante sociale Karine BIABOLA.
Certaines initiatives vont encore plus loin en impliquant directement les personnes concernées. D’anciens enfants de la rue deviennent pairs éducateurs, médiateurs ou relais communautaires. Leur expérience devient une ressource, et leur rôle citoyen est reconnu.
Des défis persistants
Malgré ces avancées, humaniser la rue reste un combat quotidien. Les approches sécuritaires parfois agressives dominent encore trop souvent les politiques publiques. Les appuis financiers sont insuffisants, les équipes surchargées, et la reconnaissance institutionnelle fragile.
Surtout, cette démarche ne peut à elle seule résoudre les causes structurelles de l’exclusion. Sans politiques ambitieuses de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance et à l’emploi, les parcours de rue continueront de se reproduire.
Vers une vie plus humaine
Humaniser la rue, c’est finalement réapprendre à voir celles et ceux que la société rend invisibles. En RDC, cette approche portée par des ONG, des travailleurs sociaux et des communautés locales ouvre une voie essentielle : celle d’une ville ou chaque personne, quelle que soit sa situation, est reconnue dans sa dignité et ses droits. Parce qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, humaniser la rue, c’est déjà transformer la société.
Franck AMBANGITO
