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Gazole : Comment une décision de Washington peut faire trembler les marchés africains ( Décryptage d’Aldo Kamwanga, expert du secteur des ressources naturelles et consultant)

Une éventuelle restriction des exportations américaines de gazole pourrait rebattre les cartes du marché mondial des carburants. Entre tensions sur l’offre, hausse possible du fret, contraintes de financement et concurrence pour les cargaisons, les pays africains dépendants des importations pourraient subir les répercussions de ces arbitrages internationaux. De Washington à Kinshasa, l’enjeu est désormais de renforcer les capacités de résistance des chaînes d’approvisionnement.

L’administration Trump envisage de limiter les exportations américaines de gazole afin de contenir des prix domestiques qui ont quasiment doublé depuis le début de l’année. Le 22 septembre, Donald Trump avait déclaré avoir demandé à son administration d’examiner une interdiction des exportations de gazole américain ; Washington étudie depuis les modalités d’une restriction totale ou partielle.

Dans le même temps, la Russie subit des perturbations de son raffinage, la Chine suspend une partie de ses exportations pour préserver ses stocks et l’Inde vient d’alléger sa fiscalité sur les exportations de diesel.

Un battement d’ailes à Washington, Moscou, Pékin ou New Delhi peut-il provoquer une tempête à Kinshasa, Luanda ou Brazzaville ?

Sur le marché du gazole, l’image n’est plus une métaphore : c’est de la mécanique de marché. Une décision modifie les flux, les flux modifient les primes, et les primes finissent par atteindre les marchés les plus éloignés.

L’enjeu n’est donc pas seulement l’évolution du cours international du gazole, mais la capacité de chaque marché à absorber un choc d’offre. Pour les pays africains fortement dépendants des importations, cette capacité repose sur trois variables : le niveau des stocks, l’accès au financement en devises et la fiabilité des corridors logistiques.

Le gazole, ce trait d’union invisible

En Afrique, le transport routier constitue l’un des principaux débouchés des carburants importés. Le gazole alimente aussi les mines, les groupes électrogènes, l’agriculture et une partie de l’industrie. Il devient ainsi un coût logistique incorporé dans les marchandises.

Quand son prix monte, le transport renchérit. Puis la pression se diffuse vers les marchandises, l’alimentation, la construction et les services.

Quand les cargaisons changent de destination

Le marché physique est déjà sous tension. Selon l’AIE, les exportations nettes de gazole de la Russie et des pays du Golfe étaient, en août, inférieures de 1,6 million de barils par jour à leur niveau de février. À cette période, ces deux zones représentaient près de 45 % du commerce maritime mondial de ces produits.

La Chine réduit à son tour ses exportations pour préserver son marché intérieur. L’Inde, elle, abaisse sa taxe sur les exportations de diesel. Les flux ne disparaissent donc pas tous : ils se déplacent, se renchérissent ou deviennent plus disputés.

Lorsque la rémunération est meilleure ailleurs, les cargaisons sont attirées vers les marchés offrant la meilleure combinaison entre prix, fret, qualité et risque de paiement.

L’effet papillon commence lorsque ces arbitrages détournent une cargaison d’un marché vers un autre : un écart de prime, de fret ou de risque de paiement suffit alors à réduire la disponibilité ailleurs et à renchérir la prochaine livraison.

De Rotterdam à Kinshasa

Pour l’importateur africain, le prix affiché à Rotterdam, Fujairah ou Singapour n’est qu’un point de départ. Il faut ensuite financer la cargaison, payer le fret et l’assurance, puis sécuriser les devises. Le prix CIF, qui intègre le coût de la marchandise, l’assurance et le fret jusqu’au port de destination, devient alors déterminant.

Une décision prise à Washington ne provoquera pas automatiquement une hausse du gazole à Kinshasa. Son effet dépendra des disponibilités physiques, des primes régionales, du fret, du financement et des conditions de change.

De Luanda à Kinshasa, de Pointe-Noire à Brazzaville, de Lobito à Lubumbashi et Kolwezi, le gazole relie les ports aux marchés intérieurs.

Quand les stocks deviennent un levier

Le 2 octobre, la réponse a changé d’échelle : le G7 a convenu, par l’intermédiaire de l’AIE, d’une libération coordonnée de 100 millions de barils sur quatre mois, dont une quantité substantielle de diesel devait être mise à disposition au cours des vingt premiers jours. Le groupe a également réaffirmé son engagement à éviter les restrictions aux exportations énergétiques entre ses membres.

Le signal est essentiel : lorsque le marché se tend, les pays disposant de stocks peuvent acheter du temps.

Le véritable effet papillon

Entre Washington et Kinshasa, le choc suit une chaîne précise : la décision initiale modifie les flux et la disponibilité physique ; cette évolution agit ensuite sur les primes, les arbitrages et le fret ; enfin, le financement et le taux de change transforment le prix CIF en coût intérieur.

Le marché filtre ensuite cette tension à travers les stocks, les infrastructures, les devises et les capacités de raffinage.

Deux pays exposés au même marché international peuvent donc subir des effets différents.

Le véritable enjeu africain réside donc dans la capacité de chaque pays à amortir le choc avant qu’il n’atteigne le consommateur : constituer des stocks, sécuriser les devises, diversifier les fournisseurs et fiabiliser les corridors d’approvisionnement.

La sécurité énergétique ne consiste pas seulement à trouver du pétrole. Elle suppose aussi de disposer de stocks suffisants, d’un financement accessible et de corridors fiables afin de ne pas devenir le dernier acheteur lorsque plusieurs marchés recherchent la même cargaison.

Un mouvement à Washington ne fixe pas à lui seul le prix à Kinshasa. Il peut toutefois modifier la chaîne de décisions qui conduit la prochaine cargaison jusqu’au marché africain.

Aldo Kamwanga

Expert du secteur des ressources naturelles et consultant

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