Tribune
Quand l’IA rencontre l’idiotie Kinoise : Le Nouveau visage de l’irresponsabilité numérique (Par Régis MBUYI NGUDIE KULONDI, Journaliste et Consultant en Communication)
Devenue accessible au grand public, l’intelligence artificielle ouvre des possibilités extraordinaires. Mais à Kinshasa, son utilisation croissante soulève une question essentielle : sommes-nous en train d’utiliser cette technologie pour élever notre société ou simplement pour industrialiser la vulgarité, la désinformation et l’humiliation ?
L’intelligence artificielle n’est plus une technologie réservée aux laboratoires de recherche ou aux grandes entreprises technologiques. Elle est désormais dans nos téléphones. Elle permet de générer des textes, des images, des vidéos, des voix et des contenus audiovisuels en quelques secondes. Elle transforme progressivement les métiers, les habitudes, la communication et même notre manière de produire de l’information.
Cette révolution technologique est une formidable opportunité pour la République démocratique du Congo. Mais toute révolution technologique porte également une responsabilité. Et c’est précisément là que le problème commence.
Quand l’innovation devient un instrument de vulgarité
À Kinshasa, certaines utilisations de l’intelligence artificielle commencent à interroger. Des internautes utilisent désormais des outils d’IA pour faire dire à des personnalités, à des proches ou à de simples citoyens des propos qu’ils n’ont jamais tenus.
Des vidéos sont fabriquées. Des voix sont imitées. Des situations sont inventées. Des images sont manipulées. Puis ces contenus sont diffusés sur les réseaux sociaux. Le tout sous couvert d’humour.
« C’est juste pour rire ». Cette phrase résume peut-être une partie du problème. Car ce qui est présenté comme une plaisanterie peut devenir, pour la personne ciblée, une atteinte à son honneur, à son image ou à sa réputation.
Et lorsqu’un contenu artificiellement fabriqué devient viral, il devient parfois impossible d’en contrôler totalement la circulation.
Le numérique n’est pas une zone de non-droit
Il faut rappeler une évidence : _Internet n’est pas un territoire situé en dehors de la République_.
La RDC dispose depuis 2023 d’un cadre juridique spécifique avec l’Ordonnance-loi n° 23/010 du 13 mars 2023 portant Code du numérique.
Certaines dispositions de ce texte encadrent notamment des comportements commis au moyen des systèmes informatiques et des réseaux de communication électronique.
L’article 359 traite notamment du harcèlement commis par l’intermédiaire d’un système informatique ou d’un réseau de communication électronique lorsqu’il affecte gravement la tranquillité de la personne visée.
L’article 360 vise, quant à lui, le fait d’initier ou de relayer une fausse information contre une personne par les réseaux sociaux, les systèmes informatiques ou les réseaux de communication électronique.
Le droit congolais ne considère donc pas nécessairement le contenu numérique comme un simple jeu dépourvu de conséquences.
À cela peuvent s’ajouter, selon les faits et leur qualification juridique, les dispositions du Code pénal relatives notamment à l’injure et à l’imputation dommageable.
Il appartient évidemment aux autorités judiciaires de qualifier juridiquement chaque situation au regard des faits précis, des preuves disponibles et des textes applicables.
Mais le message doit être clair : le bouton « publier » ne suspend pas la loi.
Le Lingala ne doit pas devenir un angle mort de la modération
Un autre phénomène mérite une attention particulière : l’utilisation croissante du Lingala dans ces contenus.
Les grandes plateformes disposent de systèmes automatisés de détection et de modération. Cependant, leurs performances peuvent varier considérablement selon les langues, les expressions, les contextes et les nuances culturelles.
Une insulte, une insinuation ou une fausse information formulée en Lingala peut ainsi ne pas être comprise par un système automatique avec la même précision qu’un contenu exprimé dans une langue largement couverte par les outils de modération.
Cela pose une véritable question aux plateformes internationales.
Les utilisateurs africains doivent-ils bénéficier d’une protection moindre simplement parce qu’ils s’expriment dans une langue africaine ?
La question mérite d’être posée.
Mais elle pose également une responsabilité aux utilisateurs eux-mêmes.
Car l’insuffisance éventuelle d’un algorithme de modération ne constitue pas une autorisation de nuire. L’IA ne crée pas notre irresponsabilité. Elle lui donne simplement de nouveaux moyens.
Il serait cependant trop facile d’accuser l’intelligence artificielle. L’IA n’a pas inventé l’insulte. Elle n’a pas inventé la rumeur. Elle n’a pas inventé la diffamation. Elle n’a pas inventé l’humiliation publique.
Elle nous donne simplement aujourd’hui des outils beaucoup plus puissants pour produire et diffuser ces comportements.
Voilà pourquoi le véritable débat n’est pas seulement technologique. Il est éducatif. Il est culturel. Il est juridique. Il est éthique. Et surtout, il est citoyen.
Que voulons-nous faire de notre intelligence artificielle ?
La RDC a besoin de jeunes qui utilisent l’IA pour apprendre, de journalistes qui l’utilisent avec rigueur, d’étudiants qui l’utilisent pour approfondir leurs connaissances, d’entrepreneurs qui l’utilisent pour développer leurs activités, d’artistes qui l’utilisent pour explorer de nouveaux horizons créatifs et d’organisations qui l’utilisent pour améliorer leurs services.
Nous avons besoin d’une intelligence artificielle qui contribue à résoudre nos problèmes plutôt qu’à en créer de nouveaux. Car il serait paradoxal de disposer d’outils capables de produire en quelques secondes des contenus extrêmement sophistiqués, tout en les utilisant principalement pour fabriquer des insultes.
La technologie peut progresser très rapidement. Mais la responsabilité humaine doit progresser au même rythme.
L’urgence d’une véritable éducation au numérique
Il ne suffit plus d’apprendre aux jeunes à utiliser TikTok, Facebook, Instagram ou les outils d’IA. Il faut leur apprendre à penser avant de publier. Il faut enseigner la vérification de l’information, le respect de la vie privée, la protection de l’image, la propriété intellectuelle, la responsabilité juridique et les mécanismes de signalement.
Il faut également apprendre à reconnaître les contenus générés ou manipulés par l’intelligence artificielle. Car demain, la frontière entre le réel et l’artificiel sera encore plus difficile à percevoir.
La véritable compétence numérique ne sera donc plus simplement de savoir produire du contenu. Ce sera de savoir quel contenu mérite d’être produit.
Et si nous changions de question ? Plutôt que de demander : « _Qu’est-ce que l’IA peut faire ?_ »
Demandons-nous : « _Qu’est-ce que nous voulons faire avec l’IA ?_ »
C’est une nuance fondamentale. Parce qu’une société peut disposer des technologies les plus avancées et continuer à produire de la bêtise. Elle peut avoir des smartphones dernier cri et manquer de discernement. Elle peut avoir accès à une quantité extraordinaire d’informations et continuer à diffuser des mensonges.
L’intelligence artificielle ne remplacera jamais la responsabilité humaine. Elle peut amplifier notre créativité. Mais elle peut également amplifier notre irresponsabilité.
Elle peut multiplier notre savoir. Mais elle peut aussi multiplier nos erreurs. Elle peut donner de la puissance à notre parole. Mais cette puissance exige davantage de maîtrise de soi.
Alors, avant de fabriquer une vidéo pour ridiculiser quelqu’un, avant de faire dire à une personne ce qu’elle n’a jamais dit, avant de partager un contenu dont on ignore l’origine, une question devrait désormais accompagner chaque utilisateur :
Et si c’était moi ?
Car le véritable défi de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas de rendre la machine plus intelligente. C’est de faire en sorte que l’homme reste suffisamment responsable de son intelligence.
Régis MBUYI NGUDIE KULONDI (Journaliste et Consultant en Communication)