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Analyses et points de vue

La matrophagie : l’instinct cannibale ou la maternité dévorée

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La matrophagie n’est pas un mythe oublié, ni une simple figure échouée sur les rives de la psychanalyse. Elle est le geste inaugural, trop souvent tu, de notre rapport à l’origine. Manger la mère, c’est d’abord tenter d’absorber ce qui nous a précédés pour ne plus lui être redevable : un monde sans dette, sans filiation, sans cet importun rappel que nous venons toujours d’ailleurs que de nous-mêmes.

Dans cette ingestion symbolique, l’enfant devenu adulte croit s’émanciper en digérant celle dont le corps fut le premier territoire. Mais le prix de cette autarcie est l’oubli de la vulnérabilité constitutive — celle qui nous lie aux autres par ce que nous avons reçu avant même de savoir vouloir. La matrophagie n’est donc pas un acte, mais un silence : celui d’une culture qui célèbre l’autonomie tout en ensevelissant les mères sous le poids de ce qu’elles ont donné sans jamais pouvoir être remboursées.

Car la matrophagie n’a pas besoin de crocs ni de feux de bois : elle s’exerce froidement, dans les interstices du quotidien. Elle se niche dans l’injonction faite aux mères de s’effacer dès lors que leur utilité a servi — après le sevrage, après les nuits blanches, après que leur corps a été morcelé par les attentes sociales. On loue leur abnégation tout en la leur reprochant dès qu’elle devient trop visible. On les somme de donner sans compter.

Puis on les accuse d’étouffer lorsqu’elles osent encore vouloir exister pour elles-mêmes. La matrophagie, c’est cette double contrainte qui transforme la mère en ressource, puis en gêne : source de vie réduite à l’état de vestige, une fois son capital de sollicitude épuisé. Elle révèle ainsi la contradiction brute d’une société qui sacralise la maternité comme fonction mais abandonne la mère comme personne. Ce que la matrophagie déchire, c’est le lien même qui pourrait fonder une politique de la vulnérabilité partagée.

En faisant de la mère le lieu du don sans retour, on installe au cœur du monde une dette impossible à honorer, et que l’on préfère donc effacer en effaçant celle qui l’incarne. Mais refuser la matrophagie, ce n’est pas simplement rendre hommage aux mères : c’est refuser la logique sacrificielle qui exige que le commencement soit dévoré pour que le continuateur puisse se croire autosuffisant.

C’est soutenir qu’aucun commencement ne doit être ni mangé ni oublié, mais porté comme ce qui nous empêche à jamais de nous prendre pour des dieux. La mère digérée hante les cultures qui l’ont avalée ; la mère reconnue, en revanche, pourrait devenir le premier maillon d’une chaîne où donner et recevoir ne s’opposent plus, où l’on cesse enfin de croire qu’il faut tuer ce qui nous a faits pour devenir quelqu’un.

TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR

Actualité

Byamungu : De la cellule de Ndolo au cerveau du renseignement M23, itinéraire d’un traître made in Kigali

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Le général Jean-Claude Byamungu incarne, peut-être plus que tout autre, le visage biface d’une armée congolaise minée de l’intérieur. C’est l’incarnation de l’infiltration. Formé dans les rangs des FARDC, portant l’uniforme de la République, il connaissait chaque caserne, chaque plan de bataille, chaque faille de l’appareil sécuritaire congolais.

Puis vint la disgrâce, ou plutôt la mise en scène de la disgrâce : la prison militaire de Ndolo, où il fut enfermé sous des accusations floues, avant de s’en évaporer dans des conditions qui relèvent moins de la négligence que de la complicité active. Ce qui aurait dû être le terminus d’une carrière brisée n’était en réalité qu’une étape vers sa reconfiguration en atout stratégique pour Kigali via le nouveau branding du RDF/M23 New Look.

À peine sorti de l’ombre des geôles kinoises, Jean-Claude Byamungu est réapparu sous les couleurs du RDF/M23, recyclé en chef du renseignement, comme si sa défection n’attendait qu’un signal pour s’officialiser. Sa nouvelle fonction au sein de la rébellion n’a rien d’anecdotique : elle est la clé de voûte de l’efficacité militaire du mouvement. En confiant le renseignement à cet ancien haut gradé, le M23 et ses parrains du RDF ne se contentent pas d’acquérir un soldat de plus.

Ils s’offrent une cartographie vivante des dispositifs ennemis, une mémoire des codes et une connaissance intime des hommes qu’il a jadis commandés. Jean-Claude Byamungu n’est pas un simple renégat, il est l’architecte des infiltrations, celui qui sait où frapper parce qu’il sait où les FARDC sont vulnérables. Son passage de la prison au commandement opérationnel est une insulte à la justice congolaise.

C’est une preuve éclatante que l’évasion de Ndolo fut moins un exploit personnel qu’une extraction méthodique, digne des services parallèles rwandais. Ce qui se joue avec Jean-Claude Byamungu dépasse la trahison individuelle : c’est le symbole d’une guerre où l’ennemi se cache moins derrière les collines que dans les rangs mêmes de l’État congolais. Qu’un général, censé défendre la patrie, finisse par orchestrer les assauts contre elle depuis une base rebelle.

Voilà qui dit tout du degré de décomposition des institutions et du cynisme de Paul Kagame. Le Rwanda ne se contente pas de recycler les déchets de l’armée congolaise ; il les transforme en armes de précision. Jean-Claude Byamungu est aujourd’hui la preuve vivante que Kinshasa, en tolérant l’impunité des complicités internes, a laissé le renseignement adverse s’écrire depuis ses propres prisons. Un défi lancé non seulement à la souveraineté congolaise, mais à l’intelligence de tout un peuple.

TEDDY MFITU

Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR

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