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Tribune

Visa céleste ou mission terrestre ? Le paradoxe congolais entre foi, fuite et espérance (Tribune Régis Mbuyi Ngudie)

Dans l’imaginaire collectif congolais, obtenir un visa est souvent perçu comme la concrétisation d’une bénédiction divine. Partir, quitter le pays, s’envoler vers « Mboka ya mindele », c’est comme atteindre une terre promise, un rêve que beaucoup chérissent plus que tout. Les témoignages abondent : « Nazui visa, Nzambe asali ngai ngolu ! » (J’ai obtenu le visa, Dieu m’a fait grâce).

Cette association entre le voyage et l’intervention de Dieu, bien que compréhensible dans un contexte de souffrance généralisée, soulève néanmoins une question essentielle : qui changera ce pays si chacun considère que le salut passe nécessairement par la fuite ?

En effet, ce phénomène n’est pas nouveau, mais il prend aujourd’hui des proportions alarmantes. Il suffit d’assister à certaines veillées de prière ou campagnes d’évangélisation pour entendre des fidèles supplier Dieu pour un « visa miraculeux », comme autrefois on priait pour la guérison ou la paix dans la famille. Il semble que, dans l’imaginaire spirituel populaire, le visa a remplacé le Royaume. Et pourtant, le Christ n’a jamais fui la Galilée pour Rome, même quand tout autour de lui semblait s’effondrer.

Cette mentalité, bien que nourrie par une réalité socio-économique dure, traduit une foi en Dieu qui risque d’être déformée : un Dieu perçu comme celui qui nous extrait du mal, plutôt que celui qui nous fortifie pour y faire face et le transformer en bien.

Nous pouvons alors nous poser la question de savoir : Le Congo est-il maudit ?

Non, le Congo n’est pas maudit. Il est blessé, trahi, appauvri, mais il n’est pas abandonné de Dieu. Comment un pays où plus de 90 % de la population se réclame du christianisme peut-il sombrer dans une corruption endémique, des injustices criantes, une misère massive ? Le paradoxe est violent : plus on prie, plus le mal prospère. Pourquoi ? Parce que la foi est restée verticale : on prie pour soi, pour fuir, pour s’élever individuellement. Rares sont ceux qui, inspirés par leur foi, s’engagent horizontalement : pour leur communauté, pour la cité, pour le pays. La foi devient passive, elle n’incite pas les congolais à s’engager dans le concret pour changer la situation du pays.

Le Congo, est-il un pays à fuir ou à servir ?

Chaque congolais devrait se poser cette question. La vraie bénédiction ne consiste pas seulement à quitter le Congo, mais à le relever. Là où certains fuient, d’autres sont appelés à bâtir. Et si Dieu voulait que toi, justement, tu sois la réponse à la prière de ton peuple ? Et si au lieu de prier pour partir, tu priais pour comprendre ta mission ici et maintenant ?

Il ne s’agit pas de condamner ceux qui voyagent, le déplacement peut être une étape dans un projet de vie, une opportunité, une mission. Mais voyager ne devrait pas être l’unique horizon d’espérance d’une jeunesse déçue. Tout n’a pas été rose dans les pays où l’on pense vivre mieux. Seulement, les habitants de ces pays ont pris leur destin en main et ont changé leurs situations. Il faut donc recréer un imaginaire patriotique et spirituel où rester et servir devient un acte prophétique.

Qui changera ce pays ?

La délivrance du Congo ne tombera pas du ciel comme une pluie magique de visas. Elle viendra de l’intérieur, par des cœurs changés, des consciences réveillées, des croyants engagés. Le Congo ne changera pas tant que l’on considérera qu’y vivre est une malédiction. Il ne sera pas délivré tant que ses enfants le fuient comme une prison. Il ne changera pas tant que les congolais passent leur temps à genoux entrain de prier jours et nuits, oubliant de se lever pour travailler. Il faut un réveil spirituel qui pousse à construire ici, pas seulement à réussir ailleurs.

La vraie bénédiction, c’est peut-être d’entendre Dieu dire à chaque congolais :

« Reste, rebâtis ton pays, je suis avec toi dans cette terre meurtrie. Tu n’as pas à fuir, tu as à relever cette nation qui t’appartient, ce pays reçu de moi ».

 

Régis MBUYI NGUDIE (Philosophe-communicologue et penseur)