Diplomatie
Dr Nizar Ben Neji : Le numérique comme boussole du développement africain
Lorsqu’un ancien ministre tunisien prend la parole à Sciences Po, ce n’est pas simplement un événement académique. C’est un signal fort envoyé à toute une génération de décideurs, d’innovateurs et de bâtisseurs de l’Afrique de demain. Invité dans le cadre d’une conférence organisée par l’institution parisienne, le Dr Nizar Ben Neji, ex-ministre des Technologies de la Communication de la Tunisie (2021–2024), a livré une réflexion stratégique, ancrée dans le réel, sur les potentialités du numérique comme moteur de transformation durable.

Une vision au service de la souveraineté numérique
Pour le Dr Ben Neji, le numérique ne saurait se résumer à la simple modernisation des services publics ou à l’expansion de la connectivité. Il constitue un véritable projet de souveraineté nationale. Durant son mandat, il a œuvré à faire de la Tunisie un laboratoire de la transformation numérique en Afrique du Nord, en misant notamment sur la digitalisation des services administratifs, la cybersécurité et la formation des compétences locales. Sa démarche ? Refuser la dépendance technologique aux géants étrangers, en investissant dans des solutions locales, interopérables et résilientes.
Un plaidoyer pour un numérique inclusif et africain

Devant un auditoire composé de futurs hauts fonctionnaires et décideurs internationaux, Dr Ben Neji a rappelé que la fracture numérique persistante en Afrique est une urgence politique, pas simplement technique. L’accès équitable au numérique, selon lui, est une condition préalable à tout développement humain digne de ce nom. Cela suppose des investissements massifs dans les infrastructures, mais surtout une volonté politique de faire du numérique un droit, pas un luxe.
Il plaide aussi pour une coopération régionale renforcée. L’Afrique, dit-il, ne pourra se développer dans un monde numérique dominé par quelques pôles s’il n’y a pas une mutualisation des ressources, une interopérabilité des systèmes et une harmonisation des politiques publiques numériques. L’ère des États-nations isolés face aux géants technologiques est révolue : il faut penser continental, bâtir des ponts numériques entre Tunis, Kigali, Dakar ou Nairobi.
Un acteur de terrain, une voix stratégique

Ce qui distingue Nizar Ben Neji, c’est sa capacité à conjuguer discours politique et mise en œuvre technique. Avant d’entrer au gouvernement, ce docteur en cybersécurité a été un chercheur, un ingénieur et un haut fonctionnaire. Son parcours témoigne d’un ancrage profond dans les réalités du terrain. À Sciences Po, il n’est pas venu vendre des slogans, mais exposer une vision claire : celle d’un numérique éthique, souverain, inclusif et africain.
Une Afrique numérique, pensée par des Africains
L’intervention du Dr Ben Neji à Sciences Po résonne comme un appel à une reconquête : celle de la capacité des pays africains à concevoir, réguler et déployer leurs propres écosystèmes numériques. C’est un chantier colossal, mais à ses yeux, c’est aussi une chance historique : celle de ne pas rater, cette fois, le train de la révolution numérique. À condition que les élites africaines s’emparent pleinement de cette question, qu’elles cessent de la déléguer, qu’elles l’habitent.

En somme, l’ancienne figure de la transition numérique tunisienne n’est pas simplement un technocrate. Il est un penseur stratégique du devenir numérique africain. Et sa voix compte, plus que jamais.
Tchèques Bukasa/CONGOPROFOND.NET
À la Une
Ukraine-Afrique : Kiev veut dépasser les 6,7 milliards USD d’échanges commerciaux avec l’Afrique
À l’occasion de la Journée de l’Afrique, célébrée le 26 mai à l’Académie diplomatique Hennadii Oudovenko relevant du ministère ukrainien des Affaires étrangères, l’Ukraine a affiché sa volonté de renforcer ses relations politiques, économiques et sécuritaires avec les États africains. Prenant part au forum « Ukraine – Afrique : le Passé, le Présent et l’Avenir des Relations », le chef de la diplomatie ukrainienne, Andrii Sybiha, a livré un plaidoyer en faveur d’un partenariat « pragmatique et mutuellement bénéfique » entre Kiev et le continent africain.

L’Ukraine et l’Afrique unies contre le néocolonialisme
Dans son allocution, Andrii Sybiha a rappelé que la Journée de l’Afrique symbolise « la victoire contre le colonialisme » et l’unité des peuples africains. Établissant un parallèle entre les luttes historiques africaines et la guerre que mène actuellement son pays, le ministre ukrainien a estimé que l’Ukraine comprend « mieux que quiconque » la valeur de la souveraineté et de la liberté face à « une agression néocoloniale ».
Le chef de la diplomatie ukrainienne a également insisté sur le rôle majeur que peut jouer l’Afrique dans les efforts internationaux pour la paix. Il a appelé à une mobilisation commune contre la désinformation et l’influence russe sur le continent, évoquant notamment le recrutement illégal de mercenaires africains par des réseaux liés à Moscou.
« Cette pratique doit être arrêtée. Il s’agit de sauver des vies », a-t-il déclaré avec fermeté.
Kiev mise sur l’essor économique et humain de l’Afrique
Qualifiant le XXIe siècle de « siècle de l’Afrique », Andrii Sybiha a dénoncé les visions stéréotypées encore portées sur le continent. Selon lui, l’Afrique représente aujourd’hui l’un des principaux moteurs de croissance mondiale grâce à ses ressources naturelles, son dynamisme économique et surtout son capital humain.
L’Ukraine entend ainsi devenir un partenaire fiable de cette « Renaissance africaine ». Le ministre a souligné l’ouverture du président ukrainien Volodymyr Zelenskyy au dialogue avec les dirigeants africains ainsi qu’avec African Union.
Évoquant les liens historiques entre Kiev et plusieurs pays africains, Andrii Sybiha a rappelé que des ingénieurs et scientifiques ukrainiens avaient contribué au développement industriel de nombreux États africains au XXe siècle. Il a notamment cité des infrastructures emblématiques comme le Haut barrage d’Assouan en Égypte ou encore le complexe sidérurgique d’Ajaokuta au Nigeria.
Offensive diplomatique ukrainienne sur le continent africain
Le ministre ukrainien a annoncé l’ambition de son pays de dépasser le volume commercial de 6,7 milliards de dollars enregistré avant la guerre. Pour atteindre cet objectif, Kiev multiplie les initiatives diplomatiques sur le continent.
Huit nouvelles ambassades ont récemment été ouvertes en Afrique, portant à 18 le nombre total de représentations diplomatiques ukrainiennes. De nouveaux projets d’implantation sont également envisagés, notamment une ambassade en Zambie ainsi qu’un consulat général au Cap, en Afrique du Sud.
« L’Ukraine considère l’Afrique non comme un objet d’aide, mais comme un acteur égal et puissant de la politique mondiale », a affirmé Andrii Sybiha.
Selon lui, l’Ukraine souhaite proposer des solutions technologiques concrètes dans plusieurs secteurs stratégiques, avec une approche fondée sur le bénéfice mutuel et le partenariat d’égal à égal.
Sécurité, agriculture et numérique : les trois piliers de la stratégie ukrainienne
Le chef de la diplomatie ukrainienne a présenté une vision baptisée « Ukraine — partenaire stratégique pour le développement durable de l’Afrique — 2063 », en référence à l’Agenda 2063 de l’Union africaine.
Cette stratégie repose sur trois axes majeurs.
– Le premier concerne la sécurité alimentaire. L’Ukraine veut aller au-delà du simple rôle d’exportateur de céréales pour devenir un partenaire technologique capable d’accompagner la modernisation agricole africaine, notamment dans les infrastructures ferroviaires, portuaires et énergétiques.
– Le deuxième pilier porte sur la sécurité et la cybersécurité. Fort de son expérience acquise dans le conflit avec la Russie, Kiev propose son expertise dans la lutte contre les drones, la guerre électronique ainsi que la protection des systèmes numériques. Un projet d’alliance cybernétique régionale et un centre de surveillance contre la désinformation russe figurent parmi les initiatives annoncées.
– Enfin, le troisième volet concerne la transformation numérique et la formation. L’Ukraine souhaite partager son expérience dans la digitalisation des services publics à travers la plateforme Diia et développer des partenariats universitaires pour former une nouvelle génération de spécialistes africains.
Pour Andrii Sybiha, l’Afrique ne doit plus être perçue sous l’angle de l’assistance humanitaire, mais comme un espace stratégique de coopération internationale.
« Ensemble, nous sommes capables de construire un espace entièrement nouveau de sécurité et de développement », a conclu le ministre ukrainien.
Tchèques Bukasa/CONGOPROFOND.NET
