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Kabila face à l’Histoire : Une commission sénatoriale pour sonder l’intouchable

C’est un séisme institutionnel qui vient de secouer le Palais du Peuple à Kinshasa. Par une décision en apparence administrative, le président du Sénat congolais a entériné ce 15 mai 2025 la désignation des 40 membres de la commission spéciale chargée d’examiner les réquisitoires des plus hautes instances judiciaires du pays(la Cour de cassation et la Haute Cour militaire) visant l’ancien président de la République, Joseph Kabila Kabange, aujourd’hui sénateur à vie.

À la lecture de ce document sobrement intitulé « Décision relative à la mise en place d’une commission spéciale », le ton est donné : l’heure n’est plus aux tergiversations. L’organe législatif s’apprête à s’emparer d’un dossier explosif, susceptible de redéfinir les rapports entre justice et politique en République Démocratique du Congo. C’est la première fois, dans l’histoire récente du pays, qu’un ancien chef d’État, encore vivant et jouissant de ses prérogatives de sénateur à vie, voit son immunité parlementaire remise en question à travers une procédure aussi formelle.

Une mosaïque politique et provinciale

Les 40 membres désignés reflètent une composition soigneusement équilibrée entre les groupes politiques et les représentations provinciales. Lutundula Pen’Apala, figure connue du camp Tshisekedi, y côtoie Françoise Bemba Ndokwa du MLC, Richard Kimbulu de l’AFDC-A, ou encore Ivan Kazadi Kankonde de « Le Peuple d’Abord ». Du côté provincial, la diversité géographique est flagrante : du Kwilu à l’Ituri, en passant par le Kasaï, le Tanganyika et le Nord-Kivu, chaque province y a son mot à dire. Ce savant dosage cherche sans doute à garantir une légitimité nationale à une commission appelée à statuer sur un personnage au passé tentaculaire.

Trois jours pour lever un couvercle de plomb

L’article 2 de la décision stipule que la commission a trois jours pour rendre son rapport. Une rapidité qui tranche avec la gravité de l’affaire. En effet, les réquisitoires des procureurs viseraient potentiellement des faits de collaboration avec l’ennemi M23/AFC. Si le contenu exact n’a pas été rendu public, les rumeurs les plus lourdes circulent dans les couloirs du Parlement, alimentant un climat de tension extrême.

Un tournant historique-ou un écran de fumée ?

Derrière la technicité du texte, l’enjeu est immense. Il ne s’agit pas seulement de statuer sur la levée des immunités d’un sénateur, mais de trancher une question que la société congolaise porte depuis des années : les dirigeants sont-ils au-dessus des lois ? En posant la question, le Sénat fait un pas symbolique vers l’instauration d’un État de droit réel, où les anciens monarques républicains doivent eux aussi répondre de leurs actes.

Mais les sceptiques ne sont pas dupes. Certains voient dans cette initiative une opération de diversion politique, destinée à canaliser le mécontentement populaire croissant ou à neutraliser un allié devenu encombrant pour l’actuel pouvoir. À trois jours de la vérité, c’est la crédibilité même du Sénat, et plus largement du système institutionnel congolais, qui se retrouve sur le banc des accusés.

Car si cette commission venait à conclure au maintien de l’immunité de Joseph Kabila, malgré des charges sérieuses, le risque d’un rejet populaire massif est bien réel. À l’inverse, une levée d’immunité pourrait marquer le début d’un long processus judiciaire aux conséquences incalculables.

L’épreuve de maturité

Ce n’est pas seulement le destin judiciaire d’un homme qui se joue ici, mais la capacité de la République à affronter son passé avec lucidité et courage. Entre manœuvres politiques, pressions partisanes et aspirations populaires, les 40 sénateurs désignés vont devoir écrire, en trois jours, une page cruciale de l’histoire congolaise contemporaine.

L’ancien président Joseph Kabila, qui a régné 18 ans sur la RDC, voit désormais sa propre ombre peser sur la fragile démocratie congolaise. La levée ou non de son immunité deviendra le miroir de ce que le Congo veut devenir : une démocratie de façade ou une nation de justice.

Tchèques Bukasa/CONGOPROFOND.NET