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1ère noire diplômée de Chimie à l’université de Neuchâtel, Karine Ndjoko Ioset caresse un rêve pour les jeunes congolaises ( Interview )

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Femme active sur deux fronts (social et professionnel), Karine Ndjoko Ioset est deuxième d’une fratrie de 5 filles. Cette Suissesse d’origine congolaise est aussi la première noire diplômée de Chimie à l’Université de Neuchâtel.

Elle a longtemps été cheffe du service analytique du groupe de phytochimie, Ecole de pharmacie à l’université de Genève.

Chez les NDJOKO, dit-on, l’excellence s’acquiert dès le berceau, l’engagement social aussi. La communauté congolaise essentiellement de la diaspora connait beaucoup plus Bénédicte Kumbi Ndjoko, une personnalité très engagée dans la défense des droits de l’homme.

 

En 2012, Karine Djoko loset démissionne de son poste à l’Université de Genève pour devenir manager d’un programme d’octroi des bourses d’études aux étudiants congolais avec pour ambition d’en faire des futurs professeurs d’universités. Objectif ultime: palier à la carence d’enseignants qui se fait déjà ressentir au pays.

 

Elle interpelle à ce propos le gouvernement congolais pour qu’il appuie activement ce programme appelé “BEBUC” (Bourse d’Excellence Bringmann aux Universités Congolaises). C’est, à son avis, l’avenir d’un enseignement supérieur de qualité et donc de l’éducation au Congo.

Bien que résidant toujours en Suisse, Karine Ndjoko Ioset est également depuis 2015 professeur de Chimie à l’Université de Lubumbashi (UNILU). Elle est aussi membre du comité de direction de FUNIKIN (Foerdeverein UNI-Kinshasa), l’ONG qui a créé la bourse BEBUC et qui compte en son sein 2000 membres internationaux sur tous les continents dont un prix Nobel de chimie.

Dans ce portrait, celle qui est mère et épouse nous parle à cœur ouvert de son parcours personnel et professionnel, des modèles de femmes qui l’ont inspirée et construite. C’est avec beaucoup de fierté et d’espoir qu’elle revient sur le programme BEBUC et des résultats déjà obtenus. Elle nous donne également sa vision de la femme congolaise et des combats qui restent à mener pour que cette dernière se fasse une place de choix dans la société. Entretien.

 

Déborah Nkulu : Parlez-nous un peu de vous ?

 

Karine Ndjoko Ioset: Je vais vous parler brièvement des femmes de ma famille qui sont mes exemples car c’est un peu le fil conducteur de ma vie. Ma mère s’est mariée très jeune à 17 ans à mon père, un ex séminariste formé dans le Bandundu qui est devenu par la suite directeur financier de l’ex banque du Zaïre. Ma mère, la pauvre, a dû se laisser impressionner par ça ! (rires).

Dans une société très patriarcale, elle a très vite commencé à avoir des soucis avec sa belle-famille, car elle ne donnait naissance qu’à des filles. Nous étions alors 4 et pour la famille de mon père c’était juste inacceptable !

Comme mon père voyageait beaucoup pour son travail, sa famille s’est mise à martyriser ma mère au point que ça en était devenu insupportable. Un jour ma grand-mère maternelle et la grande sœur de ma mère sont venues chez nous et ont décidé que ma mère devait quitter ce foyer avec nous ses filles. Au retour d’un voyage mon père a donc retrouvé la maison avec une nouvelle femme que sa famille avait installée entre temps. Très vite mon père la chassa et dû supplier ma grand-mère durant des mois pour pouvoir ramener sa femme et ses filles à la maison.

Pour échapper aux pressions de la famille de mon père, nous avons donc quitté Kinshasa pour la Roumanie puis la Suisse où nous nous sommes installés. J’avais alors 12 ans.

Ma mère s’est dit alors « Ok ! J’ai mes 5 filles qu’on ne veut pas, il faut alors que je fasse quelque chose pour elles », elle nous a ainsi beaucoup poussées à faire des études car c’est cela qui nous rendrait indépendantes. Elle a réussi son pari car nous avons toutes cinq été à l’université. Je me rappelle que nous étions des filles très studieuses, peut-être pas drôles mais très sérieuses et studieuses (rires).

 

Ma grand-mère, ma tante, ma mère sont des femmes fortes qui m’ont réellement inspirée ; malheureusement ma grand-mère nous a quittés il y a 2 ans, elle avait 100 ans. Ma mère est un exemple pour moi par son courage. Toute jeune mariée, elle prenait des cours de français avec mon père et après avoir accouché de notre cadette, elle a fait des études d’infirmière. Puis, elle a eu un job et ainsi devenue financièrement indépendante. Ce qui lui a permis de s’assumer lorsqu’elle a divorcé de mon père qui voulait absolument retourner au Congo pour s’y poser alors qu’elle préférait rester en Suisse où elle avait désormais sa vie avec ses enfants.

 

DN : Vous êtes la première noire diplômée de Chimie à l’Université de Neuchâtel. Pourquoi avoir choisi ce domaine ?

 

 

KNI : Au lycée ma sœur Bénédicte, qui aimait beaucoup les sciences littéraires, a été victime de racisme d’un prof de français qui affirmait devant ses élèves que les noirs étaient incapables de faire une dissertation ! Ma sœur avait donc systématiquement des mauvaises notes avec lui au point qu’un jour mon père a dû aller toner à l’école et s’était même exprimé dans un journal local pour dénoncer ce racisme. Je me suis donc dit « je ne veux pas étudier une science où j’aurai droit à un jugement subjectif, je veux que quand je fais une équation, qu’il n’y ait personne pour contester; d’où la Chimie. Au lycée je suis tombée heureusement sur un prof qui était très inspirant et très motivant. Après ma thèse de doctorat à l’université de Lausanne je n’ai pas fait beaucoup d’assistanat, j’ai vite été titularisé et j’ai eu le privilège d’être responsable d’un grand laboratoire avec des appareils à la pointe de la technologie et qui valaient des millions d’euros. J’effectuais des analyses pour d’autres personnes car l’université me faisait confiance, plusieurs industries s’adressaient également à nous pour des analyses, ce qui nous rapportait aussi de l’argent. C’est aussi dans ce laboratoire que j’ai rencontré mon mari Jean-Robert Ioset.

 

DN : Comment est né le projet de bourses d’études ?

 

KNI : Notre laboratoire de recherche à l’université de Lausanne dirigé par le prof Kurt Hostettmann avait une excellente réputation européenne et internationale dans la chimie des substances naturelles. Ce qui nous amenait à beaucoup voyager dans plusieurs pays mais bizarrement je n’avais jamais été au Congo alors que je sillonnais ses pays voisins. Mon premier contact avec le Congo a été ma rencontre en 2001 avec deux scientifiques congolais les professeurs Moswe et Mudogo (alors secrétaire général académique de l’UNIKIN) à un symposium au Mali. Nous avons commencé à collaborer ensemble. J’effectuais quelques analyses pour le professeur Moswe dans notre laboratoire en Suisse. En 2009, j’ai été invitée au congrès du groupe africain des produits naturelles. C’est là que le prof Mudogo et le chimiste allemand Gerhard Bringmann m’ont parlé d’un nouveau programme de bourses d’études qu’ils venaient d’instaurer en m’expliquant l’état général des universités congolaises qui n’incite pas les jeunes étudiants à embrasser le métier de professeur, les conditions de travail n’étant pas motivantes. La relève n’était donc pas assurée et il n’y avait tout simplement pas un programme pour assurer cette relève ! La situation était plus que préoccupante, avec des profs âgés (la moyenne d’âge étant de 55 ans), les conditions de travail médiocres, des infrastructures de recherche inexistantes, les professeurs eux-mêmes ne publient pas…Comment espérer dès lors former une élite future de qualité ? L’urgence d’une formation adéquate s’imposait. D’où la naissance du programme de Bourses d’études. J’avais aussi été touchée de voir que les profs Mudogo et Bringmann avaient débuté ce projet avec leurs fonds propres pour financer au départ les études de 4 étudiants (2 boursiers en chimie et 2 autres en pharmacie) qui deviendraient des professeurs. Je m’étais d’ailleurs entretenu avec l’un deux et j’ai rejoint le programme d’abord bénévolement.

 

DN : Comment se fait la sélection des boursiers?

KNI : Ce sont les recteurs d’universités qui font appel à nous ; pour le moment nous collaborons avec 14 universités entre autres celles de Mbuji-Mayi, Butembo, Kikwit, Lubumbashi, Bukavu, Kisangani…

 

Pour le recrutement les candidats boursiers (qui doivent être nécessairement de G2) constituent chacun un dossier personnel, puis on leur soumet un test au tableau avec un sujet relevant de leur domaine et qu’ils doivent développer pendant 10 minutes. Ensuite on échange avec le candidat pour cerner sa personnalité, savoir quel peut être son investissement personnel dans le programme, car c’est un projet à long terme. Je tiens à préciser que l’objectif de BEBUC est de former des professeurs d’universités qui répondent aux standards internationaux c’est-à-dire des profs qui font des recherches, qui lèvent des fonds de recherche, qui soient bienveillants vis-à-vis de leurs étudiants, disons tout simplement des profs qui donnent des cours correctement sans arrogance, avec éthique et déontologie.

 

DN : D’où vient le financement des bourses ?

 

KNI : En 2010 nous avons pu intéresser une fondation allemande Else Kroener Frenesius Stiftung qui a été séduite par le projet même si au départ elle était plus focalisée sur la problématique d’une meilleure formation des médecins pour le Congo, surtout des spécialistes étant donné que le pays en manque cruellement. Nous l’avons convaincu et avons donc obtenu un premier financement des bourses pour divers domaines de sciences. Une autre fondation appelée Holger Poehlmann soutient également le programme depuis 2014. Nous avons aussi convaincu plusieurs sponsors privés congolais et étrangers qui donnent de leurs poches à raison de 100 euros/mois par boursier. Au-delà du sponsoring nous tenions à mettre en relation nos boursiers et leurs donateurs et créer un rapprochement entre eux, on assiste ainsi à des jolies histoires de vie. Ils correspondent, se côtoient, se connaissent mieux. Par exemple récemment avant le Coronavirus, des donateurs allemands qui étaient en séjour en Chine ont pu rendre visite là-bas à une boursière de Goma qui fait son master en biologie appliquée. Un autre étudiant qui fait sa thèse en Allemagne est presque devenu le fils adoptif de ses donateurs allemands qui n’avaient pas d’enfants. C’est vraiment une belle aventure humaine.

 

DN : Au bout de 10 ans quels sont les résultats du programme BEBUC ? Vos boursiers rentrent-ils au Congo une fois leur parcours terminé à l’étranger ?

 

KNI : Notre bilan est très positif. Le programme a débuté avec 4 étudiants et nous sommes à 195 boursiers aujourd’hui. Pour ce qui est de leur retour au Congo je voudrais dire une chose capitale que j’ai eue à répéter en novembre dernier au ministre de l’ESU, Thomas LUHAKA. Ces étudiants qui vont étudier à l’étranger voient ce qui se passe dans les pays qui les accueillent et où le développement est réel. Pour les attirer au retour, la RDC doit être capable de leur offrir des conditions de travail décentes et un salaire acceptable car quoi que l’on dise le salaire demeure une vraie motivation. J’ai donc dit au ministre « voici nos professeurs bien formés, on vous les donne ! Mais de grâce offrez-leur un environnement adéquat ». Vous savez, ces jeunes gens sont formidables et m’impressionnent ! Quand on parle de médiocrité congolaise, moi je ne la vois pas dans ces jeunes. Ils sont très investis dans leur travail, comme scientifiques ils écrivent des publications magnifiques, ils reçoivent des prix internationaux mais ont l’impression de ne rien représenter pour leur propre pays. Figurez-vous qu’un boursier de l’UNIKIN qui fait de la neurochirurgie à Kampala a été le seul sélectionné par l’organisation des neurochirurgiens américains pour aller faire de la robotique à New-York pendant 2 mois ! Alors oui, c’est une vraie fierté de voir un tel résultat de la part d’un boursier après un investissement de 70 000 euros pour un cursus complet en médecine. Je peux aussi vous parler de cet autre boursier qui fait l’ingénierie en Russie et qui a obtenu le prix POUTINE octroyé à seulement 23 lauréats dans tout le pays. Ce boursier m’a dit « prof, est-ce que le Congo me veut ? » Donc voilà ! J’ai dit au ministre Luhaka que le gouvernement doit s’engager pour une meilleure intégration dans l’institution de ces professeurs d’université de qualité formés par le programme BEBUC. Ces jeunes sont très patriotes, ils veulent travailler pour leur patrie mais certaines universités du pays rechignent à les nommer assistants, apparemment les anciens profs ne veulent pas faire de place aux jeunes, ça c’est un problème ! Comment peut-on créer dans ce cas un réel encrage des nouveaux avec l’institution ? Je lance un appel au gouvernement congolais pour consolider leur retour car c’est le dernier maillon de la chaine. Ces jeunes professeurs sont le gage d’une éducation excellente, véritable clé de voute du développement d’un pays. J’ajouterai que nous offrons une prime retour à ceux qui rentrent au pays mais elle reste encore insignifiante. C’est là que le gouvernement peut intervenir et jouer pleinement son rôle.

 

DN : Quelles sont les perspectives d’avenir du programme BEBUC ?

 

KNI : Nous avons étendu le projet aux écoles secondaires, 11 écoles exactement. Ce qui nous permet de repérer assez tôt des filles car nous trouvons que le programme n’a pas assez de filles. Elles sont 70 pour l’instant sur un ensemble des 195 boursiers. La première boursière en médecine sera nommée prochainement professeur, une réelle émulation pour ces filles de l’école secondaire qui s’inspirent de leurs ainées, voient ce qu’elles font et ça les motive beaucoup. De plus nous allons recruter maintenant même au primaire mais c’est encore à l’étape expérimentale et ça nous permet surtout d’observer l’évolution d’une fille qui a été recrutée aussi tôt.

 

DN : que vous inspire le mois de mars dit mois des droits des femmes et que pensez-vous de la femme congolaise en particulier ?

 

KNI: Je pense que la femme congolaise a beaucoup de ressources en elle, malheureusement elle n’investit pas assez en elle, elle a tendance à attendre que l’homme la considère pour exister, ce que je déplore vraiment car cela crée pour elle un mécanisme de dépendance totale. Bien sûr qu’on peut se marier, mais encore faudrait-il savoir avec qui ? Je dis souvent aux femmes qu’il faut être ambitieuses et tout vouloir : avoir le bon job, le bon mari, riche, beau, intelligent (rires). Un homme qui vous permette de vous réaliser. Après vous n’atteindrez peut-être pas tous vos objectifs mais certains surement. Quelqu’un a dit qu’il faut viser la lune pour ne fut-ce qu’attraper une belle étoile… Pour moi, un bon mari est celui qui pousse sa femme à réaliser ses ambitions. Un mari qui a suffisamment confiance en sa femme pour la laisser partir faire son travail. Après, dans mon entendement, la femme africaine ou congolaise peut acquérir son indépendance dans la douceur et non par la révolte. C’est peut-être là ma fibre congolaise qui parle. Je dis aussi que nous femmes devons être conscientes que nos hommes ne feront pas toujours mieux que nous certaines choses c’est-à-dire que quand papa habille l’enfant ça ne sera pas toujours impeccable que si maman l’avait fait! Moi quand je suis chez moi je m’investis totalement pour ma famille et ne passe pas mon temps au téléphone avec des copines. Bref, la femme congolaise a des réelles ressources et doit oser s’affirmer, prendre des risques, même se tromper parfois et ne pas courir derrière la perfection. Moi j’admets volontiers être imparfaite, je commets parfois des erreurs. En conclusion je trouve que les femmes congolaises sont encore trop discrètes, on ne les voit pas, on ne les entend pas alors qu’elles revendiquent la parité dans la société. Comment voulez-vous changer les choses en vous taisant ? J’ai été récemment à New-York pour participer à célébration de la journée internationale des femmes et filles de sciences organisée à l’ONU. J’ai été très impressionnée par le discours plein d’assurance d’Américaines, jeunes, qui étaient là et racontaient leurs parcours sans sourciller en exprimant leur passion pour les sciences. Que les jeunes congolaises s’en inspirent ! Qu’elles soient aussi solidaires entre elles et inspirantes les unes pour les autres.

 

 

Propos recueillis par Déborah Nkulu

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